Ponette de Jacques Doillon - 1996
Doillon vient de m'assassiner. C'est bien simple, au bout de trois minutes de film, j'avais la gorge serrée, et les larmes commençaient à poindre. Il faut dire que le gars n'y va pas avec le dos de la cuillère. Ponette est une petite fille de 4 ans qui vient de perdre sa mère dans un accident. Refusant de comprendre la réalité de la mort, elle va passer tout le film à attendre le retour de sa mère, par la prière, par des épreuves fantaisistes imposées par une copine profiteuse, par la patience et les larmes surtout.
Sur un tel sujet, on pouvait certes s'attendre au pire. Mais c'est Doillon derrière la caméra, et du coup, Ponette est un film extraordinairement attentif à ses petits acteurs, refusant le pathos en lui préférant une dureté implacable, la dureté de la vie, la dureté du monde de l'enfance. Les scènes de la fillette avec son père (Xavier Beauvois, absolument magistral)
sont les plus belles, qui montrent un adulte contraint à utiliser les mots les plus violents pour que sa fille fasse le deuil. Ce père-là est forcément maladroit, forcément trop brutal, et Beauvois le joue avec une sobriété magnifique. Mais bien sûr, ce qui bluffe le plus, ce sont les scènes d'enfants, qui font 90% du film. Nul mieux que Doillon ne sait capter ces instants qu'on sent uniques, où un petit se laisse aller à être naturel, oublie la caméra, et montre un visage vrai. Dans ces séquences, le montage est forcément haché, on sent l'énorme travail de remontage qu'il a fallu à Doillon pour conserver ces éclairs fulgurants de beauté pure, où les voix, les regards, les expressions des enfants sortent spontanément, réellement. Pourtant, pas de trace de paternalisme hautain là-dedans : le gars est à l'évidence fasciné par ses petits acteurs, impressionné même par ces fulgurances de vérité.
Plus grand chose à faire après ça pour rendre Ponette poignant : faire apparaître une Marie Trintignant mutine pour infléchir légèrement son scénario, ajouter une musique discrète et absolument impeccable de Philippe Sarde, doper un peu les dialogues pour développer l'émotion déjà créée par un enfant... C'est du travail d'amoureux, comme souvent chez Doillon : un amoureux de la vie, du monde, de la nature et des enfants, qui reconnaît aussi bien la beauté des choses que leur implacable violence. Je suis liquide... (Gols 08/06/07)
Je suis assez fier de moi sur cette action, j'ai enfin réussi à voir Ponette sans pleurer comme une madeleine tout du long - et ce même quand les deux gamins enferment la chtite pendant trente secondes dans la poubelle et qu'elle se met à chouiner - j'ai bouffé le col de ma chemise mais j'ai tenu, fusil... Le gars Doillon faisait dans une interview un parallèle plutôt intéressant entre son film et Jeux interdits, revu justement récemment : "Dans Jeux interdits, de René Clément, la fillette ne cesse d'enterrer de manière symbolique ses parents. Ponette explore le contraire. Victoire, si vivante, si ardente, déterre". On assiste en effet à cette trajectoire qui prend parfois des allures de véritable parcours initiatique pour Victoire ; si certains adultes la noient de références catholiques - en pure perte - ou si plusieurs de ses petits compagnons lui proposent d'effectuer des "épreuves" pour lui permettre de se rapprocher de sa mère, il y a dans le personnage de Victoire quelque chose que personne ne peut réellement lui enlever ou saisir : sa propre foi dans le fait qu'elle va au moins une ultime fois retrouver sa môman disparue. C'est son obstination, au delà de tout discours des adultes qui semblent avoir bien du mal à la cerner, à la tranquilliser ou à la convaincre, qui va finir par payer, comme si, à cet âge-là, on possédait en soi une véritable magie pour parvenir à ses fins.
Alors oui, le montage peut sembler parfois un peu heurté (quelques plans-séquences malgré tout assez bluffants, vu les allers-retours que fait la caméra pour coller aux basques de ces acteurs de taille réduite), mais Jacques Doillon parvient à garder uniquement tous ces petits moments miraculeux où Ponette comme ses mini-comparses sont d'un naturel confondant - on est à l'opposé de ses gamins-stars chinois qui ne sont que des singes-marionnettes (quel est rapport ? Mouais, j'sais po, juste une chtite envie matinale de balancer, ne m'en veuillez point) ; il y a notamment une discussion dans le film sur les célibataires absolument tordante et on se demande souvent quel était le point de départ, scénaristiquement, du grand Jacques pour parvenir à un résultat aussi spontané... Un film en tout cas qu'il fait bien plaisir de revoir et qui constitue à n'en point douter une des toutes meilleurs directions de gosses de tous les temps - une leçon d'humilité pour un paquet d'acteurs toujours en "démonstration". Po volée cette coupe Volpi, Victoire. (Shang 24/09/11)
Le Premier venu (2008) de Jacques Doillon
Jacques Doillon est décidément un éternel jeune cinéaste, tant l'éclat, la candeur, la générosité de son cinéma irradient. Il nous embarque cette fois-ci dans la Somme, paysage de bord de mer d'une platitude absolue, territoire propice pour tenter un nouveau départ ; une jeune femme (Camille, lumineuse et gracile Clémentine Beaugrand) s'attache aux basques d'un SDF (Costa, Gerald Thomassin, le petit criminel is back et on s'en félicite) : il l'a violée lors de leur rencontre à Paris mais elle semble bien décidée à vouloir l'aimer, coûte que coûte, sans trop savoir à l'avance où cette histoire va la mener... Une histoire entre terre et ciel qui prend soudainement forme sous nos petits yeux pleins de curiosité et qui va se jouer principalement entre quatre individus. Camille croise un policier, Cyril, ami d'enfance de Costa, qui va immédiatement s'amouracher d'elle et l'amener à rencontrer l'ex-compagne de Costa, Gwendoline. Des liens se tissent, se défont, se renouent au sein de ce curieux quatuor, les affinités et les antagonismes faisant office de principal moteur à l'intrigue... C'est comme toujours très bavard, les acteurs jouant sur le fil ténu de leurs émotions - on sent bien que Doillon est beaucoup moins à l'aise dans les scènes "d'action" proprement dites (le braquage de l'agent immobilier, ce pauvre François Damiens, sonne terriblement faux, pour ne pas dire creux... Impossible d'accrocher à ces frasques diverses et j'avoue avoir, malgré moi, décroché totalement du récit pendant quelques minutes) - et si la justesse et la profondeur de certains personnages séduisent (le couple Camille / Costa en particulier), il m'a été plus difficile d'adhérer à 100% au jeu de certains comédiens (Gwendoline, Damien...) ou à certaines séquences qui finissent par laisser un petit goût "d'artificialité" dans la bouche - la dernière partie notamment, dès lors que Costa s'empare de ce flingue...
Une impression un peu mitigée donc, même si c'est avec un grand plaisir que j'ai suivi chaque apparition (et elles sont nombreuses) de ce personnage de Camille. Curieusement asexuée, dans sa tenue, son allure, elle est celle qui, par ses désirs, ses aspirations, met en branle tout ce petit monde ; même s'il s'avère au départ un peu difficile de la cerner - on sait qu'elle ne cherche point, au premier abord, à dénoncer Costa à la police (mais l'option reste ouverte...), on la voit demander à Costa de faire des examens médicaux sans que cela ne semble, finalement, la perturber outre-mesure -, on ne tarde pas à comprendre qu'elle est prête à se dévouer "corps et âme" pour Costa, pour le meilleur et surtout pour le pire...; malgré les mises en gardes du flic, les doutes qui la traversent lorsque Costa retombe dans ses travers, elle ne cherche jamais à couper court à leur relation. Costa s'enfonce progressivement dans la mouise et elle semble la seule capable à le mener sur la voie de la "rédemption". Grande amoureuse ou simple Ange gardien, Camille est le véritable personnage salvateur de l'histoire, capable de faire émerger (en chacun des personnages, d'ailleurs) sa meilleure part d'humanité. Parfois déroutant dans ses rebondissements mais toujours sur la corde raide des émotions, Le Premier venu prouve en tout cas que le cinéma de Doillon a gardé en soi toute l'énergie, l'originalité et la fraîcheur des premiers temps.
Le Jeune Werther de Jacques Doillon - 1992
Quelque part entre la jeunesse morbide de Pialat et la jeunesse lumineuse de Truffaut (celle de L'Argent de poche), il y a la jeunesse mélancolique de Doillon. Une jeunesse préoccupée par la mort, et considérant l'amour, la vie, l'amitié comme des choses importantes. Une jeunesse déjà adulte, concernée, loin de l'insouciance qui lui est souvent attribuée. Le Jeune Werther réussit là où nombre de films sur l'adolescence échouent : prendre cette époque au sérieux, accorder aux chagrins d'amour de cet âge-là l'importance qu'ils ont.
Dans un Paris étrangement désert, uniquement peuplé de ces ados en bande, privé de ses habituels figurants, et du coup à la limite du fantastique, Doillon filme des ados tristes, qui écoutent Bashung et lisent Goethe, qui ont déjà tout compris des rapports de couple, de cette chiennerie de vie et de leur avenir peu glorieux. C'est très joli, comme toujours très bien dirigé, sensible, attentif, beaucoup plus travaillé que ça n'en a l'air (notamment les bruits de rue, j'arrive pas à savoir si c'est du son direct ou si ça a été retravaillé, mais c'est un travail magnifique). C'est beau comme du Souchon qui aurait fréquenté Chateaubriand, c'est-à-dire vraiment pas mal, mais assez peu crédible. Là où Petits Frères avait parfaitement perçu une enfance, et le difficile passage à l'âge adulte, les personnages du Jeune Werther peinent à convaincre totalement. Pourtant, la direction d'acteurs est encore une fois totalement réussie, il y a une intelligence de la jeunesse qui fait mouche. Mais les caractères eux-mêmes semblent un peu trop "profonds", là où on aurait aimé un peu plus de... jeunesse, finalement. Allez, lâche-toi, Jacques.
La première moitié du film est néanmoins très belle, une bande de gosses qui s'organise autour d'un
évènement bouleversant (le suicide d'un des leurs), leurs interrogations, leur vision de la mort et de l'amitié. Là, on touche à quelque chose d'inatteignable, une conscience métaphysique innée, un romantisme moderne et feutré. Là, les comparaisons entre le jeune Ismael et le Werther de Goethe apparaissent très pertinentes, comme une évidence. Mais la deuxième partie est un peu plus laborieuse (les amours, les ruptures, les copines qui montent des plans, etc.), peut-être trop littéraire. On sent trop l'adulte filmant des enfants, et cette fois-ci ça ne fonctionne pas. De toute façon, c'est toujours comme ça avec Doillon : c'est toujours très intelligent et sensible, mais un chouille trop pensé pour emporter complètement l'adhésion. (Gols 26/06/06)
« Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si grand besoin de développer un jour ; quand je découvre dans leur opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère ; quand je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie ; et tout cela si franc, si pur !... alors je répète sans cesse les paroles du Maître : Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux. Et cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets ! Il ne faut pas qu'ils aient des volontés !... N'avons-nous pas les nôtres ? Où donc est notre privilège ? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et plus sages ? Dieu du ciel ! Tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, et rien de plus. »
Les Souffrances du jeune Werther
Goethe
En ne faisant intervenir aucun adulte, Doillon semble mettre une entière confiance dans le jeu de ses jeunes interprètes ; les dialogues sont comme toujours, chez le cinéaste, très écrits et sonnent parfois plus ou moins justes en fonction des personnages (mention bien en particulier pour Ismaël et la plupart des filles…) ; Doillon leur laisse tout de même pas mal d’espace dans le cadre et de temps, la plupart des scènes étant des plans-séquences, assez « mouvementés » ou disons « mis en mouvement » : tout le naturel des jeunes acteurs peut alors s’exprimer même si parfois leurs inquiétudes, leurs propos ou leurs préoccupations semblent un tout petit peu au-dessus de leur âge (comme s’ils avaient déjà un peu de recul sur ce qu’ils étaient en train de vivre).
Doillon parvient tout de même à capter chez chacun d’eux les « germes » de leur caractère : Ismaël semble ainsi habité par la franchise, ne cherchant jamais à profiter des filles qui sont attirées par lui, mais aussi par l’indécision ; il est également éminemment romantique dans sa capacité à toujours rêver de l’impossible et à se bercer volontairement d’illusions ; personnage attachant, il semble antinomique à celui de Miren (la fille dont Guillaume gardait la photo) plus intéressée apparemment par les émotions qu’elle provoque que par les sentiments qu’elle ressent. On devine aussi dans la petite bande la façon dont la plupart « risque » d’évoluer : Mirabelle qui fait déjà part de son manque de confiance en soi, Faye, la petite boule timide qui a du mal à « s’imposer », le gamin aux cheveux en bataille qui semble ne pas prendre toutes ces histoires de cœur très au sérieux, Theo, l’ami d’Ismaël, opportuniste et guère fidèle…
On perçoit dans cette petite bande les premières failles de leur vie future, cet épisode tragique sonnant, également, prématurément, la fin de leur innocence : à chacun dorénavant de prendre ses responsabilités s’il veut s’exprimer - en allant tagger un mur -, se venger, se révolter – en attendant un prof dans son entrée pour lui régler son compte -, ou tout simplement satisfaire sa curiosité, connaître la vérité – en suivant ou en abordant des inconnu(e)s. L’art de Doillon est de ne jamais prendre de haut ses ados et de les filmer à hauteur d’hommes – ou de femmes – qui, à défaut d’être encore des adultes, sont en train de le devenir (comme le dit Ismaël lors de la soirée, «Je suis en pleine croissance et je pourrais bien prendre 5 ou 10 centimètres en une soirée » : la mort de leur ami va de la même façon leur donner subitement quelques années de plus). C’est peut-être parfois un peu trop « maîtrisé » pour être parfaitement au diapason de cet âge de tous les doutes (il y a en effet peut-être un peu plus de candeur et de sensibilité dans d’autres œuvres de Doillon comme Ponette ou Le petit Criminel) mais c’est, quoiqu’il en soit, totalement respectueux de cet âge beaucoup moins « bête » qu’il n'en a l’air. (Shang 15/12/08)
Pour la journaliste Laure Adler, ce passage du livre de Goethe s’applique parfaitement à l’univers cinématographique de Jacques Doillon. Et l’on ne peut qu’acquiescer tant le cinéaste, quand bien même il traite de l’adolescence, évoque, avec la même gravité qu’il le ferait avec des adultes, les thèmes de l’amour, de l’amitié, de la trahison ou encore de la mort. La bande d’adolescents du film est comme toutes les bandes d’adolescents dans les cours de récréation ou sur les marches d’escaliers, à la fin des cours, dans la rue : leur seul vrai sujet de conversation est de savoir « qui sort avec qui » ou « qui veut sortir avec qui ». Rien de bien original, jusqu’à ce que Doillon fasse intervenir le suicide de l’un de leur jeune camarade, Guillaume, dans le récit. Ismaël, son plus proche camarade, reste dans un premier temps totalement sans voix devant la nouvelle, mais « Guillaume » ne tarde pas à devenir le sujet principal, voire le seul souci, lorsqu’Ismaël retrouve ses amis. Si la tristesse du deuil prendra quelques jours avant de les submerger, le plus important pour eux semble apparemment dans un premier temps de comprendre ce qui a pu pousser Guillaume à se pendre. Est-ce la pression du lycée, la faute d’un prof ? Est-ce un problème d’argent ? Est-ce un problème de cœur ? Ou est-ce tout simplement leur propre faute, n’ayant pas été capables d’être assez proche de Guillaume pour comprendre ses tourments et le dissuader de commettre l’irréparable ?...L'An 01 de Gébé et Jacques Doillon - 1972
Je tiens à supplier tous les gens qui m'ont conspué suite à mon texte sur The Life Aquatic (j'assume) de voir ce petit bidule des années 70 : voilà ce que j'appelle la sincérité au cinéma. Dans L'An 01, il n'y a aucune fabrication, rien qui soit là pour faire mode ou pour jouer au décalé, rien qui ressemble de près ou de loin à de la crânerie.
Rien qui ressemble réellement à du ciné non plus, remarquez bien : ce film est un joyeux foutoir libertaire et anarchiste, revendiquant dans la joie le droit de s'arrêter de produire, de bosser, de consommer, pour se consacrer à la discussion, à la baise et au vélo. La forme : plein de toutes petites scènes, situations quotidiennes souvent irrésistibles, montrant ce qui se passera ce fameux jour de "l'an 01" où tout s'arrêtera. Ce n'est pas vraiment filmé, on sent bien que Doillon accueille tout ça comme ça vient, sans trop se poser de questions. Mais c'est absolument charmant par cet esprit soixante-huitard joyeux, clamant très fort sa liberté de ton et son désordre. Les acteurs sont dans cet esprit, très mauvais ou excellents, sans qu'on n'en ait strictement rien à foutre qu'ils soient mauvais ou excellents. On retrouve tous les représentants de ces années-là, pros (la bande à Coluche, le Splendid...) ou pas (toute la rédaction de Charlie Hebdo). Les idées sont hilarantes : un homme pisse à côté d'un arbre en disant : "Je fais la Révolution!" ; Miou-Miou et Henri Guybet (enfin j'en parle) sont pêtés de rire à 6 heures du matin en se disant qu'ils devraient aller bosser ; Higelin compose une chanson à la gloire du meurtre de sa femme ; un couple tente de transformer son énergie sexuelle en énergie électrique , etc etc..., toutes les petites scènes valent leur pesant de pavés sous la plage. C'est beaucoup plus qu'un esprit, beaucoup plus qu'un témoignage mignon sur les années 70 : c'est une véritable revendication, à l'heure où l'utopie pouvait encore être sincère, à l'heure où il y avait encore des choses qui faisaient se lever les gens. C'est nécessaire, léger, personnel en même temps que collectif, touchant comme tout... Une petite merveille. Gébé, reviens !









