Adieu, ma Belle (Murder my Sweet) (1944) d'Edward Dmytryk
Edward Dmytryk signe une solide adaptation de Chandler avec le coolos Dick Powell dans le rôle de Marlowe. A partir de la disparition d'un simple collier de jade, notre détective se retrouve mêler à une intrigue complexissime avec son lot de personnages retors : un drôle de psychologue amateur de pierres précieuses, un vieux monsieur acoquiné avec une blonde (Claire Trevor) bien trop belle et trop jeune pour lui qui cache un sombre passé, la fille (Anne Shirley) d'icelui qui voue une certaine haine envers sa belle-mère, une poignée de malfrats "raffinés" (Douglas Walton) ou "bourrins" (la montagne Mike Mazurki), un docteur aux allures de savant fou... Bref tout ce qu'il faut pour qu'on navigue en eau trouble, l'ami Marlowe ayant le don de se fourrer dans les imbroglios les plus impossibles. Film noir s'il en est par son atmosphère nocturne, son quota de meurtres et de bastons (ah ben ça il déménage le gars Mazurki... il a la tête près du bonnet, c'est ça...) ou encore de baisers volés (Marlowe se tapant forcément le casting féminin)... Marlowe se retrouve plus d'une fois dans le cambouis (joli cette mare d'encre noire qui envahit l'écran à chaque fois que le gars s'évanouit) et se retrouve même à deux doigts de devenir zinzin : Dmytryk nous trousse pour la peine une petite séquence psychédélique du meilleur effet (bel emploi des transparences) avec un Marlowe qui se retrouve dans un terrible état cotonneux... Mais tel un vieil ancêtre de Jack Bauer, le gars a la tête dure et trouve toujours la force de rebondir...
On se régale des répartis et des saillis du sieur (joli sens des métaphores, le Philippe), de son ironie constante (tendancieux quand même ce coup d’œil qu'il lance au petit cul d'un angelot en allumant sa cigarette...) et de son éternel flegme pour ne pas complètement perdre les pédales : Marlowe est ce qu'on est en droit d'appeler un "jusqu'au boutiste" et tant que le gars n'a po démêlé tous les fils de l'enquête pour laquelle il a reçu une poignée de dollars froissés, il se fait un devoir de repartir à l'attaque... Le spectateur (qui se retrouve un peu en aveugle, à l'image même du célèbre détective qui raconte son histoire aux flics avec un bandeau sur les yeux) finit par lui faire confiance - il va bien finir par nous résumer en douze phrases tous les tenants et les aboutissants du bazar -, sachant que le gars devra forcément se méfier des donzelles pour lesquelles il ne peut s'empêcher d'avoir un faible (se faire piquer son flingue pendant qu'on roule une pelle, c'est ce qui s'appelle "perdre ses moyens"...). Bref, une petite perle noire du genre à savourer en sirotant son whisky hors d'âge.
Cornered (1945) d'Edward Dmytryk
Edward Dmytryk n'a pas pour habitude de me décevoir mais je dois reconnaître que ce film fut loin de me captiver. L'intrigue est inutilement compliquée, les personnages guère attachant (Dick Powell, plus Bruce Willis que jamais, paraît bien monolithique dans le rôle de ce héros obsédé par la vengeance : buté et fonceur tel un taureau aveugle, le pauvre gars tombe bêtement dans tous les pièges qu'on lui tend ; le rondouillard Walter Slezak, magouilleur et aussi franc qu'une belette alcoolique, apporte certes un peu de fantaisie mais son personnage transpire tellement l'hypocrisie par tous les pores qu'il demeure au final guère plus intriguant ; les rôles féminins sont également plutôt fades (la pâlotte Micheline Cheirel en Mme Jarnac et la pseudo femme fatale Nina Vale, la Senora Camargo qui n'a po vraiment à beaucoup se forcer pour prendre ce couillon de Powell dans ses filets) et malgré une noirceur indéniable et des éclats de violence (notamment dans le final) assez surprenants, le film fait preuve d'une évidente mollesse - on passe son temps à suivre des filatures de filature, à tenter de savoir si "ceux que le héros prenaient pour des traîtres et qui sont devenus ses alliés ne seraient pas en fait des traîtres", genre - et on assiste à de très longs rounds d'observation qui ne débouche, il faut bien l'avouer, sur po grand chose...
Dick Powell est bien décidé à faire morfler cette enflure de Jarnac, vichiste, responsable de la mort de sa femme, une Française engagée dans la Résistance qu'il a fait fusiller. Même si des papiers officiels prouvent sa mort, tout laisse à croire qu'il vit encore paisiblement caché à l'étranger. Powell traverse la manche à la barque pour se rendre en France (il a pas de Visa pas le choix... ah oui, je vous avais prévenu, c'est le gars déterminé, pas du genre à attendre qu'on construise un tunnel) puis se rendra en Suisse avant de suivre une piste jusqu'à Buenos Aires - la fameuse filière des rats, à croire qu'après guerre, il y avait des wagons et wagons de S.S. en Argentine. Powell a le don pour mettre les pieds dans le plat - JE SUIS LA POUR FLINGUER JARNAC, TU SORS DE TA CACHETTE PTITE BRELE! - euh moins fort, steplait, nous ici on cherche à le retrouver, ne fais pas tout foirer - VOUS SAVEZ OU EST JARNAC ? - roh la ferme - et ne va pas se faire que des amis. Je vous résume le bazar : alors à la fin il met enfin la main sur Jarnac et... Ah ben oui, sinon je suis parti pour 365 pages et ma femme va faire la tête vu que je dois aller faire les courses. Ambiance suspicion, suspicion avec des types (Powell en tête) qui sortent leur flingue à la moindre occase même si très peu cadavres (quel dommage!) va finalement jalonner cette enquête plutôt longuette. Une séquence est peut-être dans le lot tout de même à sauver, lorsque Powell et la fameuse Mme Jarnac se retrouve dans la station de métro : marchant côte à côte au bord des voies, on sent le danger monter, la Jarnac tente de raconter son histoire mais se retrouve souvent interrompu par le bruit infernal des métros qui passent (projetant des ombres inquiétantes sur nos deux personnages) - la tension s'accentue -, un type derrière son journal super discret les regarde du coin de l’œil - oh oh oh ça va péter, on se dit - et même si... il se passe rien, on a vachement tremblé pendant quatre minutes - c'est l'essentiel... Powell se montrera en conclusion aussi méticuleux et finaud qu'Obélix (Ah ouais, j'ai mis 2-3 baffes au types et il est déjà mort, tiens ?! Euh les baffes, c'était facilement 34 de plus, si je peux me permettre...) tentant d'étayer (c'est moche mais ça faisait longtemps que j'avais pas utilisé le mot) sa soif animal de vengeance, tintintin... Une chasse à l'homme qui partait bien mais une œuvre, au final, pas vraiment palpitante palpitante, voyez ?
Feux Croisés (Crossfire) (1947) d'Edward Dmytryk
"Monty's kind of hate is like a gun. If you carry it around with you, it can go off and kill somebody."
"Ignorant men always laugh at things that are different."
Un film avec trois Robert ne peut forcément pas être mauvais, surtout au vu des Robert : Robert Young dans le rôle de l'inspecteur finaud (le type qui paye pas de mine mais qui sait non seulement travailler du citron, mais aussi conduire avec art un interrogatoire tout en cachant parfaitement son jeu - bien aimé, dès les premières séquences, quand l'inspecteur s'efface pour nous faire apparaître la femme de la victime, désemparée sur son sofa, puis dans le plan suivant, face à Ryan, la victime elle-même gisant à terre), Robert Ryan, donc, dans l'un de ses meilleurs rôles avec sa carrure impressionnante et sa fausse morgue qui laisse présager à tout moment un éclat de violence, et enfin Robert Mitchum en bon pote qui se démène tout au long du film pour protéger les innocents et mener sa propre enquête. Pour compléter le trio, on a droit en prime à la présence de la toujours lumineuse Gloria Grahame en fille de bar amère (sur son passé), acide (les deux-trois répliques caustiques qu'elle balance quand l'inspecteur vient lui rendre une petite visite) mais au fond tout sucre (sa compassion envers ce jeune militaire perdu), joliment éclairée au passage par un J. Roy Hunt qui n'est pas le dernier des manchots pour jouer avec les ombres.
La séquence d'ouverture nous plonge d'ailleurs, d'entrée de jeu, dans la moelle du film noir : une lutte, une lampe qui valse, un noir absolu de plusieurs secondes, et la découverte quand la lumière revient d'un cadavre et des jambes de deux hommes qui se font la malle dans l'ombre... L'inspecteur Finlay se rend sur les lieux du crime et les soupçons ne tardent pas à se diriger sur une poignée de militaires revenus définitivement du front (la seconde guerre mondiale encore et toujours matrice du genre). Une soirée alcoolisée lors de laquelle un certain Samuels (la victime) s'est retrouvé, chez lui, avec trois militaires croisés auparavant dans un bar qui aurait mal tourné ? Peut-être, c'est en tout cas la seule piste qui s'offre à l'inspecteur, et ce d'autant que certains de ces militaires ont, depuis, disparu dans la nuit... Resterait tout de même à déterminer un motif valable... Dmytryk construit intelligemment son récit - les deux flashs-back plus ou moins imbriqués l'un dans l'autre lorsque Ryan puis ce jeune soldat, Leroy, racontent leur propre version des faits -, soigne l'ambiance de ses scènes-clés (les visions troubles de Leroy, sa rencontre avec la chtite Gloria (ce flirt relativement "innocent" qui s'élabore entre les deux) puis sa discussion, dans l'appart de cette dernière, avec un énigmatique individu qui passe son temps à mentir) et même si le suspense sur le coupable ne fait pas long feu, le rythme reste trépidant jusqu'au bout.
L'inspecteur Finlay a son moment de gloire lorsqu'il expose avec finesse sa théorie sur l'ignorance et la haine qui peuvent conduire au crime (belle réflexion en creux sur la tolérance dont nos politiques actuels devraient s'inspirer - je me tiens à leur disposition pour l'envoi du fichier (oui, oui)) et le Robert Ryan de voir peu à peu le piège se refermer sur lui - la magnifique séquence du "rasage" où il se retrouve face à son miroir (sa propre stupidité) et face à ce jeune soldat qu'il considère comme un idiot (à cause de son accent...): notre Robert se prend pour plus malin que les autres et va se faire justement squeezer par un type qu'il ne respecte point... Joli plan également, vers la fin, sur notre Robert pris dans les ombres de ces escaliers (le piège se resserre autour de lui), et belle phrase très laconique et "morale" (pour peu qu'on considère cette mort au sens figuré) de l'inspecteur qui vient conclure le récit ("il était mort depuis longtemps...")... Du fond, de la forme, un parfait feux d'artifice croisés.
La Main gauche du Seigneur (The left Hand of God) (1955) d'Edward Dmytryk
Antépénultième film de l'ami Bogart accompagné d'une Gene Tierney déjà presque en fin de carrière. Boggie souhaitait partir à Shanghai dans son tout premier film - Up the River - et bien le voilà finalement arrivé en Chine. On le découvre en prêtre au teint jaunâtre montant une mule sous une pluie diluvienne (c'est relativement de circonstance, vu qu'il pleut à Shanghai depuis une semaine...) : un petit pont de bois qui ne tenait plus guère, et sans grand mystère le Boggie tombe à l'eau. Il trouve refuge dans un hôpital tenu par un docteur avec sa femme et ne tarde pas à être couvé du regard par l'assistante du doctor, une infirmière américaine qui n'est autre que la belle Gene. Elle est veuve, il est prêtre, leur amour est forcément impossible mais sait-on jamais.
Bogart livre un joli baroud d'honneur - avant deux ultimes rounds - en interprétant ce prêtre charismatique qui excelle autant à livrer un sermon en chinois qu'à user de ses poings face à un individu louche. Il ne tarde point à s'attirer le respect du village et Gene est au supplice, ne pouvant se permettre de craquer pour cet homme de foi... Mais le Bogart se révèle rapidement pas si catholique qu'il en a l'air. On apprend à mi-film qu'il s'agit en fait d'un aviateur qui s'est scratché dans ce territoire désert, et qu'il a pendant plusieurs années servi d'homme de main à la terreur du coin, l'ignoble et chauve Mieh Yang (interprété par un Lee J. Cobb grimé pour Halloween) : en endossant cet habit de camouflage, il cherche à échapper à ce tyran qui s'est attaché à notre Boggie. Yang ne tarde pas à remettre la main sur héros vieillissant et les deux hommes de jouer leur avenir à quitte ou double aux... dés - c'est la ptite touche locale.
Boggie est en quête de rédemption, avec en prime la belle Gene - qui n'a malheureusement, une fois de plus, po grand chose à jouer. Toute la partie à l'hôpital demeure terriblement plan-plan, et même si le petit flashback où l'on découvre notre Boggie en aventurier apporte un peu d'air au film - en nous gratifiant au passage de bien jolis paysages -, on ne peut pas dire que cette oeuvre soit dans l'ensemble particulièrement trépidante. Le face à face crucial entre Boggart et Cobb - finalement ultra fair-play - fait quelque peu monter la tension, mais c'est bien pour tenter de s'accrocher aux branches. La romance entre Boggart et Tierney, de vingt ans sa cadette, se résume à une pâle et maladroite étreinte en début du film, un peu à l'image de cette oeuvre qui manque cruellement de "sang". Plus collector dans le fait de retrouver ces deux stars sur la pente douce dans ce décor sinisant que véritablement légendaire. Ca sent le sapin.
Le Bal des Maudits (The young Lions) (1958) d'Edward Dmytryk
Excellente surprise que ce Young Lions signé d'Edward Dmytryk qui, en dehors d'avoir un nom qui déchire sa mère au Scrabble, livre un film d'une tenue irréprochable (du jeu des acteurs - Marlon Brando, Montgomery Clift, Dean Martin, excusez du peu - à la finesse incroyable d'un scénar anti-manichéen) tout du long - et 2h40 c'est long : ben là nan, justement. Ne connaissant absolument rien sur ce film avant de m'y plonger, je fus d'autant surpris par la qualité incroyable de la plupart des séquences et par la profondeur psychologique de chacun des personnages principaux que Dmytryk se donne tout le temps de développer. La première heure se donne le luxe de se concentrer exclusivement sur ces trois individus, n'évoquant les événements ou les combats de la Seconde Guerre Mondiale qu'en toile de fond : Marlon Brando campe un lieutenant allemand blondinet pacifique (il se fait plaisir au niveau de l'accent, c'est clair) entrainé malgré lui dans cette guerre qu'il n'a pas vue venir et gardant tout du long une densité humaine impressionnante : sans jamais trahir son camp, il parvient à rester fidèle à lui-même jusqu'au bout, se refusant toujours d'obéir aux ordres qu'il trouve inhumains. Côté américain, Dean Martin incarne un homme du spectacle qui se refuse de tomber dans tout élan patriotique et de s'engager dans les combats sur le front, au risque de perdre bêtement sa vie. Pour les beaux yeux d'une femme - en partie - et faisant finalement le bravache, il finira par rejoindre les combattants sans jamais vraiment renier son manque de bravoure initial. Il se retrouvera sur le terrain aux côtés d'un Montgomery - méconnaissable tant il est tout penaud - avec lequel il a fait auparavant ses classes, Montgomery, qui interprète un juif newyorkais, victime de l'ostracisme des siens. Trois individus totalement à contre courant des stéréotypes des films de propagande, et on se dit que même, en 1958, il fallait être assez couillu pour oser.
Difficile de narrer en quelques lignes l'intrigue, tentons simplement d'évoquer les multiples personnages féminins qui se retrouvent au coeur du récit et interagissent avec nos trois héros. Dès la première séquence, Marlon Brando se glisse à la perfection dans le rôle de cet Allemand charmeur, tombant au cours du récit, une Américaine, une Française puis la femme allemande de son capitaine. Trois amourettes qui donnent toutes lieu à de magnifiques séquences dignes d'Un Sirk ou d'un Borzage : il séduit donc d'abord une Américaine (que l'on retrouvera plus tard aux
côté de Dean Martin) lors de la séquence d'ouverture située à l'aube de l'année 1939, en Allemagne; si cette dernière se fait très pessimiste sur la direction que prend l'Allemagne nazie, Brando en toute bonne foi et avec une naïveté évidente ne semble pas trop se soucier de l'avenir de son pays, pensant que les extrémistes feront long feu; lorsqu'il rejoindra plus tard les rangs de l'armée, son regard se décillera progressivement, son humanisme serein volant peu à peu en éclats. Superbe séquence à Paris où une petite Française à la table d'un café lui dira courageusement tout le mal qu'elle pense de ces gradés germaniques, avant que le Marlon, fortement ébranlé, parvienne à récupérer le coup. Il se laissera également séduire par la femme de son chef (May Britt, aïe aïe aïe!) alors qu'il est en permission, lors d'une scène d'une sensualité absolument prodigieuse - je ne m'en suis toujours po remis; la seconde visite qu'il lui rendra se passera beaucoup moins bien, la donzelle provoquant en lui un dégoût terrible : cette explosion de violence d'un Marlon à bout parvient, à la perfection, à traduire sa prise de conscience de l'effondrement moral de son pays; son ultime visite dans un camp de concentration à la fin de la guerre signera l'arrêt de mort de toutes ses illusions, de son idéalisme forcené, la "chute" finale résumant à elle seule tout son parcours d'humaniste tombé de très haut...
Dean Martin, type hâbleur à souhait, ne cache pas, dès le départ, à sa compagne sa peur de perdre la vie au combat. Luttant constamment contre sa mauvaise conscience, il s'engagera finalement pour le front sur un coup de dé, non point tant finalement pour séduire cette femme que pour reconquérir sa propre dignité. Il fallait une certaine dose de courage chez le Dean pour accepter ce rôle qui casse l'image de l'Américain patriote avant toute chose, donnant une épaisseur tout aussi remarquable à son rôle. Montgomery, loin de l'image du jeune premier séducteur, joue un petit mecqueton qui s'éprend d'une femme blonde de bonne famille - famille auprès de laquelle il parvient à se faire accepter malgré sa pauvreté et ses origines - mais se fera laminer par ses propres compagnons d'arme lors de l'entraînement militaire : véritable bouc émissaire de la troupe, il doit subir au quotidien les pires vacheries de ses camarades et de ses supérieurs, prouvant que la connerie et la discrimination ne sont définitivement pas quelque chose d'unilatéral... Sans jamais se plaindre et boosté par l'amour de sa femme, il affrontera dignement et vaillamment ces coups bas et prouvera ensuite sur le terrain toute sa valeur et son courage, ridiculisant - sans jamais chercher pour autant à savourer sa revanche - les rouleurs de mécanique.
Trois portraits croisés dont le destin finit par se rejoindre seulement sur la toute fin, l'ultime partie dans un camp de concentration libéré (séquence casse-gueule par excellence) étant là aussi d'une sobriété et d'une dignité absolue - au diapason de cette oeuvre maîtrisée de A à Z. Etonnant que ce film "de genre" - même s'il sait sortir justement avec finesse des sentiers battus (quelques séquences d'action pure mais qui sont toutes lourdes de sens dans le récit) - ne fasse pas plus figure d'oeuvre de référence - je suis vraiment tombé dessus par le plus grand des hasards. De jeunes lions (produits par... la Fox) à découvrir d'urgence pour rugir de plaisir cinématographique.
L'Homme à l'Affut (The Sniper) (1952) d'Edward Dmytryk
Aucune véritable star pour ce polar très efficace tourné dans les rues de San Francisco (ah Vertigo, décidément) et signé Dmytryk. On a droit à une petite présentation liminaire qui nous parle des multiples crimes et délits en rapport avec le beau sexe. On s'attend alors à l'histoire d'un vieux pervers qui se jette rageusement sur les femmes, sans trop y croire. Finalement, on aura droit à un type véritablement dérangé pour ne pas dire en transe, dès qu'il a le malheur de croiser une femme - surtout lorsqu'elle embrasse un garçon. Très peu d'indices seront donnés sur les origines d'un tel traumatisme (on le voit tout de même s'offusquer lorsqu'un gamin reçoit un taquet... de même, son traumatisme semble avoir quelques liens avec le base-ball (une mère castratrice qui l'a empêché de jouer étant plus jeune ?...)). Le fait est que la proximité des dames le fait suer et, incapable de tirer son coup (le jeu de mot suit), il tirera dessus - je me permets d'être un tantinet graveleux, vu la façon dont le gars caresse, pour ne pas dire, tripote son arme avant de viser sa proie... On peut montrer un meurtre au cinéma, un viol, c'est plus délicat...
Ce qui surprend, au départ, c'est de constater à quel point notre homme est conscient de son mal. Voyant la pression dangereusement monter en lui, il tente d'avertir le médecin qu'il avait en prison (il a déjà fait 18 mois de taule pour agression) - on pense à In Cold Blood -: échec. Il passe à la vitesse supérieure en se brûlant la main droite sur une plaque chauffante (aïeuuuh) avant de se rendre à l'hôpital : il a beau alerter les médecins sur le fait que cette blessure pourrait être volontaire, tout le monde s'en fout... Et notre gars, dans la foulée, de craquer. Le premier coup de feu est relativement violent et assez inattendu - on vient tout juste de faire connaissance avec l'actrice potelée avec un nom un peu zarbi (Jean Darr - votre père est flic ? désolé - bien aimé aussi d'ailleurs l'inspecteur de police nommé sobrement Kafka - ils se sont bien marrés les scénaristes) et elle se prend une balloche dans la tête qui lui fait s'exploser la tronche dans une vitrine. Oups. Il faut voir ensuite notre gars au comptoir d'un bar tout jouasse comme s'il avait enfin tiré sa crampe... Notre homme est lancé, c'est juste le début de la série, et il fait vraiment pas bon être une femme brune entre deux âges... (notons également au passage le "superbe" meurtre (visuellement parlant) du gars qui monte le long de la cheminée, du beau boulot)... La police est dans tous ses états, et notre homme traqué dans les rues de San Francisco de nous faire une petite visite cinématographique très plaisante de la ville. Face aux types qui veulent sa peau à tout prix, un psychiatre élève la voix et livre un discours anti-sarkoziste qui fait plaisir; il rappelle à tous ces abrutis de responsables qui crient au loup, que le type qu'ils recherchent, s'il avait été correctement soigné dans un hôpital au lieu d'être envoyé inutilement en prison, eh ben on aurait sûrement pas ce genre de situation. On opine, même si on connaît finalement assez peu de tueurs sexuels dans son entourage. Notre malade en tout cas envoie lui-même une note à la police pour exprimer son désir d'être attrapé, et la fin est, si je peux me permettre, pathétique en diable... Une oeuvre rondement menée avec quelques giclées de violence propres au genre, un serial-killer aux allures de bête sauvage effarouchée superbement interprété (Arthur Franz, si tu nous écoutes du haut des cieux) et un scénar loin d'être innocent sur le fond : bref une belle découverte de la part de ce réalisateur avec deux "y" et un "k".
Ouragan sur le Caine (The Caine Mutiny) (1954) d'Edward Dmytryk
Cette adaptation d'un roman couronné par le Pulitzer est remarquable dans sa finesse d'analyse des personnages et des relations qui se nouent entre eux. Portée par de grands acteurs (Bogart et José Ferrer, en brillantissime avocat, en tête), cette histoire a pour toile de fond la Seconde Guerre Mondiale qui n'est point un élément essentiel du récit: Dmytryk se concentre sur les rapports humains - le bateau proposant un excellent huis-clos- et nous livre une fin très riche dans son revirement de situation: les vainqueurs apparaissent aussi pitoyables que LE vaincu et cette ultime leçon expose magistralement les petites faiblesses de chacun.
Dmytryk ouvre son film avec un couple BCBG... de cinéma (Robert Francis et Katherine Warren, des sourires Colgate, des yeux plus bleus qu'un lac en altitude, des petites gueules d'amour, quoi) qui ont tout pour être
heureux; seulement la mère de ce jeune diplômé de la Marine est ultra-possessive et ce dernier a du mal à faire un choix entre cette dernière et cette petite copine (le sot): les thèmes du film sont ainsi brièvement exposés, il sera question d'autorité, de respect, de liberté et de choix (moral). Lorsque notre jeune recrue ambitieuse est affectée sur le Caine, il ne cache point son désappointement: non seulement ce raffiot ne compte plus ses heures en mer mais en plus le Capitaine ne fait pas preuve d'une rigueur qui, pour le Robert, fait la gloire de ce corps de métier. Il est tout contrit de voir que tout part un peu à vau-l'eau, tout en se faisant charrier à la moindre occasion par ce vieux de la vieille. Lorsque le Capitaine est remplacé par un Bogart qui fait de la discipline et du respect de son autorité ses deux priorités, il se remet presque à respirer... Seulement rapidement le Bogart va apparaître comme un paranoïaque en puissance (dès que ce dernier est confronté à une tension, il sort de sa poche deux petites billes en fer qui freudiennement sont un must): il va réussir, par ses ordres gavants et des erreurs qu'il n'admet point, à se mettre à dos l'ensemble des officiers en très peu de temps. Lors d'un ouragan où il se montre particulièrement incompétent, le second le relève de son commandement... Mais le Bogart est tenace et porte plainte auprès du tribunal militaire pour mutinerie. Si l'ambiance était déjà tendue sur le navire, elle devient détestable lors de cette confrontation.
Enfin un procès de cinéma passionnant mené de main de maître par le procureur et l'avocat de la défense; les témoins défilent, certains ont du mal à exprimer clairement ce qui leur paraissait évident au moment opportun, d'autres se montrent d'une lâcheté terriblement humaine dès qu'ils voient que cela craint pour leur grade... L'officier en second semble perdu, condamné d'avance, jusqu'à ce que le Bogart, menhir fissuré, craque autant que dans la cabine de pilotage lors de l'ouragan. Seulement la fête sera brève parmi les proches de l'officier en second : l'avocat va se permettre de remettre chacun à sa place. Sa diatribe qui vient casser cette atmosphère festive résonne encore plus cruellement que pendant le procès: car dans une situation de crise, chacun a ses propres responsabilités et son argumentation est d'un brio fulgurant.
Le jeu des acteurs est, on l'a dit, du grand art, mais il faut ajouter à cela un scénario et des dialogues taillés dans du béton, une image couleur superbe (toute la séquence entre nos deux amoureux dans le parc de Yosemite est éblouissante), une mise en scène au taquet (aussi bien dans la démesure - les marins de toutes
les couleurs sur le porte avion se mettent en place dans une scène digne de Broadway - que dans les endroits confinés -lors de chaque réunion du commandant dans sa cabine on entend les mouches s'arracher les ailes) et même la séquence de l'ouragan, avec la maquette qui perd sa cheminée et la retrouve dans le plan suivant, ne vient pas gâcher la tension de feu dans la cabine de pilotage : Bogart dont le visage est envahi de plus en plus par le doute et la peur est vraiment grandiose. Sur ce grand théâtre de guerre, le combat que se livrent les membres de l'équipage révèle les petites fêlures psychologiques de chacun, n'épargnant personne au bout du compte. Une vraie tempête shakespearienne...



























