Le Voleur de bicyclette (Ladri di biciclette) de Vittorio de Sica - 1948
Pas la peine de résister : vous ressortirez de ce film en beuglant comme un veau. Partant du principe (viable) que la vie est une chienne et que les plus cools sont les premiers à morfler, De Sica nous sort un mélodrame social qui ferait pleurer Claude Guéant. On connaît tous le bazar : un pauvre chômeur se fait piquer le vélo qui lui est obligatoire pour conserver son taff ; accompagné de son trognon de fiston, il sillonne Roma pour tenter de remettre la main dessus, mais on sent bien que c'est peine perdue, et qu'on va pas tarder à replonger la tête de notre prolo bien profond sous l'eau. Scénario simplissime, trame réduite au minimum, et pourtant toute la misère du monde est dans cette tranche de vie : celle des petits, des obscurs et des losers éternels. Ce parcours à travers les petites rues de la ville est l'occasion pour de Sica de nous montrer toutes ces "couches" de pauvreté qui s'accumulent : chacun vole chacun, parce qu'on est bien obligé, l'homme est un loup pour l'homme, parce qu'il faut bien vivre. Le regard de la caméra, quasi-documentaire, est d'une justesse épatante, et on sent bien pourquoi ce film a eu une telle renommée et a inspiré tant de cinéastes : il a peut-être un peu perdu de son caractère novateur aujourd'hui, mais ce très subtil mélange entre réalité et fiction, cette façon de montrer telle quelle la ville (de Sica tourne in situ, à l'extérieur, à l'arrache souvent), ce noir et blanc clair et net, cette mise en scène faussement simple qui "ne fait que" montrer sans juger (étonnante, l'absence totale de manichéisme : tout le monde a ses excuses, tout le monde ses raisons), cet "assujettissement" aux données naturelles (quand il pleut dans le film, la recherche du vélo s'arrête), tout ça a gardé une modernité admirable. Malgré l'aspect ++ de la trame (on va de malheurs en tragédies, et on frémit à imaginer ce qu'en aurait fait un tâcheron américain...), le réalisme est de mise, et le sentimentalisme de De Sica est plus à rechercher du côté de Chaplin, avec ces nombreux plans qui semblent issus du Kid, que du mélodrame classique ou de la tradition européenne.
Tout ça, de toute façon, disparaît derrière le rideau de larmes : on ne fait pas attention à la mise en scène ou au montage, parce que la beauté simple de ce qui nous est raconté suffit à notre émotion. Il y a là-dedans de très belles séquences, et surtout des détails absolument craquants : la petite mine du môme quand il grattouille les sonnettes de vélo pour retrouver celle de son père, le gamin bourgeois qui mange une crêpe avec son air arrogant, la fausse agressivité du pauvre père quand il croit avoir trouvé son voleur, et mille autres minuscules trouvailles qui vous chavirent le cœur. Quand à la dernière scène, elle est tout simplement ravageuse, tout comme cet ultime plan où nos deux héros disparaissent dans la foule : on peut y voir un espoir (ce père et son enfant qui retrouvent la vie en en épousant le sens, tournés vers l'aurore) ; j'y ai vu pour ma part une fermeture complète de toute espérance : de retour dans la misère, le père rentre dans le rang des miséreux anonymes qui partent à l'abattoir. Interprétez ça comme vous voulez, peu m'importe, je veux juste un mouchoir.
Mariage à l'italienne (Matrimonio all'italiana) (1964) de Vittorio De Sica
Toujours un vrai régal de retrouver ces films où les acteurs se retrouvaient "au centre de l'histoire", surtout quand, en la matière, il s'agit d'un Mastroianni aussi à l'aise dans la comédie, les coups de sang que pour faire passer l'émotion et une Sophia Loren incandescente, qu'elle joue les femmes-enfants (elle ose, à la trentaine, lors d'une courte scène, incarner une jeune fille de... 17 printemps), les prostiputes (habillée de haut en bas en... bas, Catwoman peut aller se rhabiller) ou les femmes mûres responsables. Le duo fonctionne à la perfection, même si le film de De Sica ne jouit point d'une mise en scène particulièrement transcendante : on retrouve tout de même chez le cinéaste cette petite patte qui nous mène de la comédie romantique à la petite larme : pour se
faire, il nous faudra assister à ces crises de folie douce et autre coups de gueule "à l'italienne" où plus nos deux duettistes se font la guerre, plus ils parviennent à titiller nos zygomatiques. Mastroianni incarne le pire des machos - son personnage est, dans le fond, totalement imbuvable - mais il le fait avec une telle légèreté, une telle mauvaise foi que le monstre dans ses emportements parvient non seulement à être drôle mais finit même par réussir à être touchant; incarner un personnage aussi antipathique sans se mettre le spectateur totalement à dos, c'est quand même tout un art. Sophia Loren, la trentaine épanouie et libérée, parvient à passer de la donzelle à la sensualité exacerbée (avec les tenues les plus olé-olé et des séquences qui ne font pas monter que la tension - sa descente de bus par la fenêtre, les gambettes gainées, mamma mia !) à la femme à poigne responsable et digne en un clin d'oeil, à tel point que parfois elle est presque méconnaissable d'une séquence à l'autre : les cheveux courts et le regard apeuré, la tignasse rousse et des yeux de tigresse, la coiffure sage et les yeux cernés, elle se fond dans chaque personnage avec un naturel étourdissant.
Prête à tout pour se faire épouser, elle commence par faire croire à ce mufle de Mastroianni qu'elle est à l'article de la mort, prend celui-ci, dans un premier temps, au piège avant de tenter de jouer sur la corde sensible - il n'en a qu'une, le reste de son être étant un fatras d'égoïsme pur. La belle époque de la romance est loin derrière, et les deux personnages de partir en vrille à grands renforts d'insultes et de petites phrases caustiques ("Il ne peut pas avoir un infarctus, il n'a pas de coeur"; "je n'ai jamais pleuré : pour cela il faudrait que j'aie connu ce qu'est le bonheur et l'avoir perdu" lance - grosso modo - la Sophia remontée comme une pendule à un Marcello qui en fait des tonnes pour fuir ses responsabilités). Vittorio de Sica ne retrouve peut-être pas la subtile finesse de ses premières oeuvres, mais on aurait bien tort de bouder cette comédie des sixties où les comédiens s'en donnent résolument à coeur joie... pour la nôtre.
Station Terminus (Stazione Termini) (1953) de Vittorio De Sica
La gare de Rome, une Américaine (Jennifer Jones, bien sans délire de la foule) quitte le beau Montgomery Clift pour s'en aller rejoindre son mari aux U.S... Elle voulait partir en catimini mais son beau vient la rejoindre pour passer une ultime heure sur les quais.
On aurait bien voulu l'aimer ce film - c'est De Sica tout de même, des dialogues du Truman Capote, il flotte dans l'air un sentiment de romance impossible, c'est l'Italie... - et pis c'est marrant mais le film reste justement au niveau... des quais. Ils ont beau se parler, se défendre de leur choix, s'avouer leur amour, s'embrasser en cachette dans un wagon, subir le zèle d'un policier à cheval sur les principes, combattre, tenter de résister, de vaincre ensemble avant d'aller chacun de leur côté... et ben nous aussi, on peine vraiment à accrocher. Peut-être que cela est un peu surfait parfois -De Sica peuple sa gare de personnages originaux, voire de groupes felliniens (des Français avec la cocarde, des bonnes soeurs...) - à l'image de cette distribution de chocolat à trois pov' bambins sur un banc, du néo-réalisme tendance un peu facile... Il manque un "coeur", je ne sais pas, un peu de nerfs à l'ensemble et les regards hagards du Clift pendant toute la seconde partie du film ne font rien pour aider à y croire. Une séparation quoi, très attendue, et un peu à l'eau de rose. Un poil superficiel peut-être aussi - un peu agaçant le fait qu'un Italien sur deux parle anglais... même 50 ans plus tard on y croirait pas... Bref, quelques coups de violons mais de de quoi en faire une symphonie.
Selznick a remonté le film en en coupant bien 20 minutes, surtout dans les scènes du début où l'Américaine veut alerter le Clift sur sa décision de partir - comme s'il avait senti également qu'il fallait "resserrer" l'intrigue, se focaliser au maximum sur le couple. Pas persuadé que le résultat soit meilleur (au contraire même et puis ne serait-ce que "pour le principe" - c'est d'ailleurs pour cela que j'ai regardé la première version de De Sica). Le Vittorio est capable de tellement de grandes choses mille fois plus émouvantes...
Sciuscià (1946) de Vittorio De Sica
L’un des films fondateurs du néo-réalisme italien auquel Truffaut n’a sûrement pas été insensible en son temps.
Deux chtits cireurs de pompes (L’Italie, lors de la deuxième guerre mondiale est sous le contrôle des soldats américains qui s’appellent tous Joe) partagent la même passion, celle de faire du cheval ; outre le fait de passer leur journée les mains dans le cirage, ils n’hésitent pas à commettre quelques petits larcins, comme celui de vendre des couvertures américaines volées. Seulement, pris dans un traquenard, ils se retrouvent vite au gniouf – genre de prison pour enfants délinquants qui n’aurait pas déplu à notre ami Sarko - et ils vont faire la dure expérience de l’effritement de leur amitié suite à plusieurs malentendus. La fin, sur fond d’échappée belle, est d’un tragique terrible. De Sica s’attache donc surtout à brosser le tableau de cette amitié mais également s’attache à de nombreux autres personnages de ce Prison Break adolescent : règlements de compte dans les douches, réception et distribution de colis,
maladies et malnutrition, séances de cinéma, … on a droit à la totale avec une caméra à l’affut des moindres gestes. Celle-ci se fait d’ailleurs très fluide, semble toujours en mouvement - tout particulièrement dans les scènes de rues au début - ce qui permet de donner un vrai dynamisme à l’ensemble et surtout ce fameux côté « réel ». Rien à dire sur la direction d’acteurs des enfants qui semblent toujours étonnamment à l’aise et dans leur élément, éternelles victimes de ce monde d’adultes (enfoiré de directeur de prison, sans concession) qui ne leur laisse aucune seconde chance. Le procès final montre bien d’ailleurs toute l’injustice dans laquelle baignent ces enfants, l’un pouvant se permettre d’avoir un avocat (gros numéro tonitruant) prenant 1 an, l’autre ayant un avocat commis d’office (genre hippopotame mort) prenant 2 ans et demi. Sans jamais peut-être atteindre la perfection du Voleur de Bicyclette ou d’Umberto D. (au niveau de la vibration de la corde sensible), De Sica signe un film sur les 400 coups de ces gamins et ses conséquences qui n’a pas pris une ride et annonce quelques 15 ans en avance la Nouvelle Vague. Sont forts ces ritals quand même.
Umberto D. (1952) de Vittorio De Sica
Déjà un type qui se fait tirer son vélo, cela provoque en moi un ravage lacrymal, alors un vieux qui cherche son chien puis qui essaie de l'abandonner, forcément, c'était aller au carnage. Mais je fus stoïque, levant la tête plusieurs fois pour faire rentrer les larmes à l'intérieur, et jetant un coup d'oeil sur Proutouie à chaque envolée de violons pour me dire "putain, c'est du cinéma, c'est du cinéma"!!! J'avais beau avoir vu de longs extraits de ce film dans l'analyse de Scorsese sur le cinéma italien, De Sica m'a tout de même encore cueilli.
Certes il y a ces passages plus cruels que Sarko au naturel, où Umberto tente de se suicider en se jetant de la fenêtre avant qu'un rega
rd sur son chien Flicke le sauve; cette scène terrible aussi de nouvelle tentative de suicide "à deux" sous un train avec le chien qui s'échappe au dernier moment; la séquence où Flicke mendie en tenant le chapeau pendant qu'Umberto se cache derrière des colonnes ou encore l'épreuve atroce du chenil sur lequel j'ai failli perdre mes deux lentilles... enfin bon toutes ces scènes ultra-classiques et anthologiques. Il ne faudrait pas oublier pour autant Maria-Pia Casilio dans le rôle de la jeune servante qui apporte une énergie et une fraîcheur pour contrebalancer cette histoire qui pourrait être triste à mourir (Elle l'est mais De Sica - à part ces saloupiots de violons - trouve toujours la distance nécessaire pour ne pas tomber dans le pathos). Il y a aussi ces multiples discussions avec des "amis" pour leur soutirer deux-trois billets qui finissent toujours en queue de poissons, ces personnes
ayant toujours un prétexte pour s'échapper et pour éviter de voir la réalité en face; la seule personne généreuse se révélant être au final un clochard. Le retour de Umberto D. dans son appartement en travaux, complétement éventré, illustre quant à lui parfaitement l'écroulement de son monde intérieur - plus rien ne le rattache à l'existence, le chien étant sûrement le seul à garder encore de la dignité humaine.
Une magie du cinéma néo-réaliste que ce film qui vaut tous les longs et grands discours sur la pauvreté et la solitude - cela me touche d'autant plus... dans le Shanghai d'aujourd'hui où les Umberto D. et les Flicke pullulent. Mais ils n'ont même pas de chapeaux.
Les Enfants nous regardent (1944) (I bambini ci guardano) de Vittorio De Sica
Réalisé en 1944, ce film est peut-être moins miraculeux que Le Voleur de bicyclette (un summum, certes), mais prouve une fois de plus la magie de De Sica à diriger un enfant (Seuls Truffaut et Doillon peuvent prétendre au même tact et à la même justesse). A chaque fois qu'il dit "Pa-pa" ou "Ma-ma", il serait capable de faire pleurer un cactus.
Sous les yeux de l'enfant donc, un couple se déchire, la mère partant, revenant puis se refaisant la malle. Témoin impuissant de cette valse des adultes, De Sica nous livre quelques scènes très fortes: le cauchemar de l'enfant lorsqu'il repense à la violence d'un combat de Guignol (Il est malin ce Vittorio!) entrecoupé de visions de sa mère avec son amant dans une allée de sapins qui fait froid dans le dos, la fuite de l'enfant livré à lui-même sur la plage dans un long travelling qui ne peut que faire penser au jeune Doisnel à la fin des 400 Coups, ou encore cette scène finale où il marche, minuscule, tournant le dos à la caméra, dans ce palais immense... Forcément pour un peu qu'on soit d'une consistance molle ou même qu'on ait un gros tatouage sur le biceps droit, on passe son temps les yeux tout mouillés... Bon pas moi parce que je suis un fieffé enfoiré et peut-être aussi parce que l'histoire a tendance à se laisser aller à quelques facilités. Je sais pas, peut-être que le père avec son air constant de chien battu finit par lasser ou alors que la romance de la mère est au final peu crédible. L'enfant vole un peu la vedette et du même coup on s'attache moins à l'univers qui l'entoure. Je cherche un peu la petite bête, oui, mais j'avoue ne pas avoir reçu le véritable coup de massue auquel je m'attendais.
60 ans plus tard, ce film en version restaurée, reste tout de même une belle pierre à l'édifice du Vittorio.








