Hi, Mom ! de Brian de Palma - 1970
Bien barré, le Brian, dans les années 70. Hi, Mom ! ressemble à tout et à rien en même temps : happening politique, comédie grivoise, film coup de poing et provocateur, satire sociale, réflexion sur le rôle du réalisateur, il est tout ça à la fois, et en même temps ne souffre aucune comparaison et s'éloigne de toute référence. On assiste avec ce film à un grand moment expérimental comme on n'en fait plus, avec ce que ça comporte de maladresses et de lourdeurs, mais aussi de venin et de frissons dans l'échine.
Ca commence comme une bonne vieille gaudriole : De Niro joue un jeune cinéaste qui tente de gagner sa vie avec un nouveau concept : filmer à leur insu ses voisins d'en face, avec une préférence pour les jeunes filles dénudées, allant même jusqu'à provoquer ledit dénudement si nécessaire. C'est très drôle, même si pas vraiment fin, notamment grâce à De Niro, qui s'amuse comme un fou, et à cette mise en scène mathématique et volontairement très didactique de De Palma. Dans un style foutraque très 70's, on nous montre la petite vie de ces petites gens des petits immeubles new-yorkais, avec en plus ce léger discours sur le voyeurisme qui affleure déjà (le grand thème de De Palma jusqu'à aujourd'hui). On apprécie cette tendance à vouloir filmer la vie "telle qu'elle est" tout en ne pouvant s'empêcher d'y mettre son grain de sel, cette façon de mettre en scène la réalité qui fera la sève de grands films à venir (Redacted, Snake Eyes).
Et puis, subitement, le film change complètement de style. Après l'échec de ses tentatives de cinéma voyeuriste, De Niro se retrouve à faire le figurant dans une troupe de théâtre ; le sujet de la pièce : mettre des Blancs dans le peau de Noirs, en les humiliant, en les violentant, en les malmenant, en allant presque jusqu'au viol et au meurtre. On tombe là dans le film politique grand cru, un happening crasseux filmé à l'épaule, en noir et blanc, et qui pour le coup nous fait toucher du doigt ce qu'est le vrai voyeurisme. Malgré l'humour de la séquence (le petit numéro pré-Taxi Driver de De Niro, l'ébahissement de ces pauvres spectateurs-otages, l'excès démesuré du spectacle), la violence éclate là-dedans, et on est très mal à l'aise d'être passé ainsi de la farce coquine à cet exercice de guerilla cinématographique. La transition est à la hâche, et on a un peu l'impression que De Palma avait deux films qu'il a voulus réunir en un seul. Mais baste : l'essentiel, c'est que c'est bluffant d'audace. On est sans cesse ballotté entre réalité et fiction, entre immersion dans la violence et mise à distance, et le choc est rude. Le sens de tout ça échappe un peu, faut dire, surtout quand De Palma ajoute à ces deux parties une troisième qui développe encore une autre thématique : le dynamitage concret des conventions bourgeoises, et une scène finale qui laisse pantois.
Hi, Mom ! est un film d'une impolitesse rare, qui nous perd parfois en chemin, qui contient plein de choses inutiles (la jeune femme qui filme son quotidien, pourquoi, surtout qu'elle disparaît très vite ?), mais qui réjouit le coeur comme de nombreux objets de ce type à l'époque : ça tire à boulets rouges sur tout et chacun, à commencer par soi-même, ça se fout d'une quelconque logique esthétique ou narrative, mais ça vous scie d'originalité et d'insolence. Voilà tout simplement un film comme on ne pourrait absolument plus en faire aujourd'hui, qui annonce dans le chaos les thématiques futures de De Palma, et qui est en plus poilant. What else ?
Mission to Mars de Brian de Palma - 2000
Ca faisait longtemps que je n'avais pas revu ce petit De Palma oublié, et ça fait du bien ma foi. Je dirais même que ça sonne presque comme une évidence de voir le bon Brian s'aventurer dans la science-fiction : ses fameux mouvements de caméra lentissimes et très coulés trouvent avec l'apesanteur leur pleine expression. Tout le film semble pris dans cette coolitude de mise en scène : dès que les héros sont embarqués dans leur vaisseau, tout est mouvements circulaires, brouillages de repères spatiaux et lissage des déplacements de caméra. Ca fait son effet : sur le papier, on peut douter de la technique, mais le résultat est superbe. De Palma en profite pour exploiter au maximum son décor, notamment au cours d'une scène de danse magique où les corps se retrouvent à l'envers, dégagés de leur poids, romantique à souhait.
L'espace selon De Palma est une sorte d'abstraction totale, et malgré le côté un peu cheap des effets spéciaux, Mission to Mars est une très belle réussite formelle, grâce à un montage qui privilégie l'opposition entre le métal du vaisseau et la profondeur poétique du cosmos, avec d'autre part des incursions touchantes de "l'humain" au sein de cette technique froide (pour repérer une faille dans la carlingue du vaisseau, on suit une tache de sang attirée par le vide, magnifique). Car ce film est avant tout une ode à l'humain dans tous ses visages, du plus physique (l'ADN comme grand mystère à aller chercher à l'autre bout de l'univers) au plus intime : le film raconte aussi, et peut-être surtout, une odyssée pour reconquérir la Femme de la part d'un homme qui vient de perdre la sienne, une sorte de quête de la féminité ultime, abstraite, essentielle. Sous la roche martienne se cache un masque féminin que le héros va devoir pénétrer pour retrouver l'image manquante de sa femme morte, celle de son mariage, celle de son bonheur. Finalement, cette mission n'est sûrement qu'intime, une thérapie pour sortir de la perte de l'amour et repartir vers un autre monde... Sans arrêt dans le film, on nous renvoie comme ça à l'humain, opposé aux machines. Le décor sert encore une fois très bien cette jolie thématique (des plantes vertes qui poussent sur le sol désertique de Mars, ou le final, pour le coup vraiment raté, qui explique la naissance de l'Humanité à des millions de kilomètres de toute trace humaine).
Mais c'est sur fond de ciel étoilé que De Palma trouve tout son génie. Il trace des lignes géométriques magnifiquement pures sur ce fond noir, développant physiquement des idées abstraites grâce à elles. C'est le plus belle séquence, un couple qui se sépare dans l'espace, relié une dernière fois par un filin, ligne droite qui fait le lien entre deux points dans l'infini. D'un côté une femme en pleurs (c'est le plus sublime cri de l'Histoire du Cinéma, je l'affirme haut et fort), de l'autre l'homme qui l'aime et qui s'éloigne, entre eux cette dernière ligne pas assez longue pour continuer leur histoire. Grandiose moment, qui rend très simplement compte de la douleur de la séparation avec des outils très concrets. Quand la femme se détourne définitivement de l'homme, on pense aux Parapluies de Cherbourg, et à Deneuve se détournant du train qui entraîne Castelnuovo : c'est la même façon hyper-sensible de montrer la fin d'un couple, par un seul geste, par une seule façon de disposer des corps dans un espace. J'ai versé toutes les larmes de mes yeux.
Virtuosité technique donc, qui va de paire avec une profonde sensibilité (il faut ajouter aux éloges la scène d'exposition, deux plans-séquences de toute beauté, et qui évacue en quelques minutes les obligations de présentation des personnages), et qui tranche avec un scénario pas franchement captivant dans son ensemble. Le film avance par petits pics de génie, mais le total est assez bancal au niveau de la trame. On s'en fout, tant le film est émouvant, tant encore une fois De Palma fait montre d'un sens de la mise en scène ahurissant. La musique très inspirée de Morricone ajoute encore à l'impression d'intimité mise à nu qu'on ressent curieusement à la vision de Mission to Mars ; en parlant d'une mission à la con à l'autre bout de l'infini, De Palma a réussi à parler des tout petits battements du coeur, et c'est bouleversant.
Greetings de Brian de Palma - 1968
Avant de faire des chefs-d'oeuvre, De Palma faisait déjà de très grands films : Greetings est énorme, tout simplement. Le bon Brian, sous influences multiples et diverses, réalise une sorte d'archétype du cinéma underground new-yorkais des années 60, tout en évitant totalement la simple expérimentation élitiste, tout en servant une comédie poilante, tout en exposant déjà tous ses motifs à venir, tout en balançant quelques pavés politiques, tout en nous montrant d'accortes jeunes femmes en tenue d'Eve, tout en laissant exploser le talent évident d'un De Niro tout jeunot. Après ça, si vous exigez plus du cinéma, faites-en vous-même.
Le film commence par un plan suprêmement depalmique : une télé, cadrée en plan fixe à l'intérieur d'un autre cadre, diffuse une parole politically correct du président Johnson vantant la bravoure des soldats ricains au Vietnam. Tout de suite, on est dans le bain : la mise en scène de De Palma s'exprime en plein, cette façon de glisser une petite image signifiante à l'intérieur d'un cadre qui la dépasse, cette sorte de commentaire à froid de l'actualité politique, et cette ironie mordante qui ne le quittera jamais jusqu'à Redacted. Dès ce premier plan, le maître impose un regard absolument libéré et très caustique. Ensuite, pendant le générique, on suit caméra à l'épaule un des personnages du film sillonant les rues de New-York, et là c'est toute la Nouvelle Vague française qui est convoquée, en même temps que toute l'école documentaire américaine des années 60. Ces deux influences vont d'ailleurs iradier tout le film : Godard est omniprésent dans ce montage haché qui fout toute notion de trame dans les orties, dans ces plans où les personnages s'adressent directement à la caméra (De Niro lit un livre sur le
voyeurisme, et lance des petits regards au public comme pour quémander son avis, bonjour Pierrot le Fou), dans ces sorties libertaires anti-Vietnam qui font la sève du scénario ; Pennebaker ou Wiseman sont là aussi, dans le réalisme du contexte social, dans ces rues filmées dans la lumière extérieure, dans cette quasi-impro de plusieurs séquences (je doute que les passants, dans la séquence où Warden fait semblant d'être tué par balle, soient au courant de ce qui se passe). On trouve également des traces d'Hitchcock, déjà, dans cette scène sur l'embarcadère de la Statue de la Liberté ou dans des citations frontales (le Hitchcock/Truffaut), ou Antonioni, déjà aussi, dans cette utilisation de la couleur et des personnages féminins.
Mais malgré le poids des références, Greetings reste un film hyper-personnel et original. De Palma s'y montre déjà en créateur libéré de toute obligation formelle,
plongeant souvent dans un chaos formel total du moment que ça exprime quelque chose de l'énergie de cette époque : arrêts sur image, accélérations gaguesques, jeux complexes sur les flous et les mises au point, et surtout l'apparition d'un split-screen "sans effet spéciaux", qui transporte de joie : De Niro tente d'entraîner une donzelle dans ses délires de voyeur, et sur le côté droit de l'écran, une fenêtre s'allume dans un appartement, commentant en direct les fantasmes du gars. C'est énorme, sidérant de simplicité en même temps que d'une audace incroyable. Tout comme sont incroyables ces récurrences du "spectacle dans le spectacle", notamment dans la séquence finale : envoyé au Vietnam malgré ses tentatives, De Niro recrée avec une Vietcong ses pulsions sexuelles tordues, et là on est dans le grand De Palma, celui qui utilise les horreurs de ce monde pour questionner notre tendance au voyeurisme et au spectaculaire. La comédie est finie, et on nous met le nez
dans nos fantasmes les plus refoulés, c'est génial. Le monde selon de Palma est d'ailleurs bien horrible, malgré le ton très comique de l'ensemble : femmes complètement jetées, politiques corrompus, peuple humilié, jeunesse inconsciente, toute l'Amérique est un cloaque de puérilité et de psychopathes, depuis les militaires fiers de leurs combats jusqu'aux révolutionnaires gauchistes ringards. Fortement ancré dans la réalité de son époque (Vietnam, assassinat de Kennedy, libération de la femme), Greetings accuse la société du spectacle avec une joyeuse frontalité. Déjà tout d'un grand.
Furie (The Fury) de Brian de Palma - 1978
Voilà un film qui ne rajoutera rien à la gloire du bon Brian. On dirait, en fait, un film "à la manière" de de Palma plutôt qu'un film de de Palma, tant tout y apparaît comme une caricature des motifs habituels du gars, tant tout y respire la maladresse et l'amateurisme. Incroyable de constater la lourdeur du montage, l'évident désintérêt pour les acteurs ou les effets hyper-appuyés de la mise en scène.
L'histoire en elle-même est déjà très compliquée, et on dirait qu'on essaye de nous raconter cinq ou six histoires en une : il y a la quête d'un père pour retrouver son fils, il y a une veine fantastique autour de dons télépathiques du héros, il y a une histoire d'amour impossible, il y a une trahison entre amis de toujours, et il y a en plus les scènes incontournables chez de Palma, celles avec gros effets de musiques et de décors. Au bout de quelques minutes, on a déjà l'impression d'un trop-plein. D'autant que The Fury tombe très vite dans un piège de débutant, que le vieux roublard qu'était déjà Brian à l'époque aurait pu facilement éviter : le film est toujours en avance sur nous, il possède des informations qu'il refuse de nous livrer, d'où une impression de mépris par rapport au public. On se sent exclu du jeu de piste sophistiqué mis en place, et trimballé comme une pauvre chose pendant la majeure partie de la trame. Certes, les méchants
sont vite repérés (Cassavetes, en sur-jeu, un peu hébété pourtant de se retrouver là), même si on s'amuse à teinter les gentils d'une petite touche de sadisme bienvenue. Mais leurs motivations, les arcanes de leurs agissements restent secrètes, puisque, révélées, elles pêteraient tout l'enjeu du film. Comme tout repose sur une sorte de révélation finale, de Palma meuble le reste de sa pellicule avec des scènes inutiles et ajoutées au petit bonheur la chance. Et c'est très mal fagotté. Il tente désespérément de faire rentrer du sensationnel dans cette histoire fadasse, et gonfle son film avec des sketches qui n'ont rien à voir : une scène de fête foraine même pas impressionnante, quelques résurgences de visions cauchemardesques de l'héroïne, une séquence au ralenti qui arrive comme un cheveu sur la soupe... C'est bien triste.
Ajoutons que Kirk Douglas, athlétique, est sous-employé, et du coup force son jeu par moult grimaces ridicules ; que la musique spielbergienne de John Williams ne fait rien pour la crédibilité du scénario ; que l'humour est pataud (la séquence dix fois trop longue où Douglas prend en otage un couple de prolos moyens) ; et que le fameux final est beaucoup plus grand-guignolesque et ridicule qu'impressionnant. De Palma tente ce qui fit ou fera sa gloire, de Carrie (les mêmes séquences de jeunes filles en proie à leurs "dons") à Blow Out (les mêmes effets de ralentis qui décuplent l'espace), mais n'arrive qu'à produire une auto-parodie pénible. On oublie.
Redacted de Brian de Palma - 2008
L'inconvénient quand on s'attaque à un de ces grands films théoriques dont De Palma a le secret, c'est qu'on sent bien que tout ce qu'on pourra en dire ne rendra compte que d'une petite partie de ce qui est développé à l'écran. Redacted est un film d'une belle profondeur formelle, faisant le lien entre la trame nihiliste de Casualties of war (même scénario ou presque) et la puissance visuelle de Snake Eyes. C'est plus que réconfortant de voir le Brian revenir à son thème fétiche : le regard, ses leurres, sa vérité, sa subjectivité. C'est le thème de ses plus grands films, et j'oserais dire que dès qu'il s'intéresse à autre chose, il se plante.
Redacted s'intéresse donc à un groupe de soldats ricains abandonnés à eux-même en Irak, à leur quotidien, à leurs bêtises d'ados, et aussi à une terrible bavure dûe à leur inaction : le viol et le meurtre d'une jeune fille de 15 ans. Ca, c'est l'histoire ; mais bien sûr ce qui frappe le plus, c'est l'angle par lequel de Palma aborde le thème. A la manière de Rashomon de Kurosawa, on
a droit ici à une multiplicité de points de vue sur une même affaire. Et c'est peu de dire que la diversité des regards est riche : images froides volées sur Internet, film amateur réalisé par un des soldats, journal télévisé, reportage type Envoyé spécial, film de propagande tourné par Al-Qaeda, images de caméra de surveillance, caméras cachées, télé-conférence... De Palma fait mine de se soustraire de son film, de laisser s'exprimer d'autres points de vue, et compose une symphonie de regards extraordinairement tenue, des plus objectifs au plus partiaux. Puissante vision de notre monde contemporain, où chaque évènement est aussi relayé par la sacro-sainte Image, qu'elle soit mensongère, partielle ou sincère. Du coup, l'horreur du fait (le viol) est totalement dé-réalisée par le prisme que constitue l'écran, comme si entre la vérité et nous se dressait une barrière visuelle ; c'est d'autant plus fort que c'est justement sur la vérité que De Palma travaille. L'horreur est bien là, cachée derrière l'incompétence des rapports filmiques ; on la voit, répétée, racontée, relayée, mais sans qu'elle nous touche réellement. Dans ce contexte, la scène saisissante de l'égorgement d'un des héros par les intégristes saute aux yeux... mais justement comme une scène de film d'horreur.
De Palma creuse encore une fois le sillon de l'ambiguité du regard (le sien, celui de ses personnages, celui de
son spectateur). Mais cette fois, il le fait en s'appuyant sur ces faits réels, magnifiquement rendus par des rythmes et un script millimétrés. La première partie, consacrée à l'ennui des soldats totalement perdus et livrés à eux-mêmes sur ce territoire qu'ils ne comprennent pas, montre que De Palma n'est pas seulement le réalisateur specataculaire qu'on connaît : il est aussi un témoin attentif du monde. Dans ces scènes "kubrickiennes" (et pas seulement à cause de la musique pompée à Barry Lyndon), il utilise en maître la tension latente de sa situation, l'étirant jusqu'à l'abstrait (gros plans sur une goutte de sueur, sur le capot d'une voiture...), dans un souci de réalisme auquel il ne nous avait pas habitués.
Redacted est un film-écheveau, où notre lien avec les autres hommes (et donc avec les personnnages)
apparaît évident en même temps que vain. Le monde est considéré comme une seule et unique matière, où chacun est responsable par rapport à tous, justement à cause de la culpabilité qui se cache dans le regard. De Palma est encore et toujours un cinéaste hitchcockien : il a compris que ce qui compte, ce ne sont pas les faits, mais ceux qui les regardent. Dommage que les acteurs ne soient pas très bons : le film y perd en "objectivité", et on se rend trop souvent compte qu'on est au cinéma. Mais la toile d'araignée dressée habilement par la mise en scène fait merveille : on se sent coupable de ce qu'on voit, tous ; et quelle meilleure façon de parler de la guerre en Irak ? Grand grand film théorique et complexe, encore une fois.
L'Esprit de Cain (Raising Cain) de Brian de Palma - 1992
Je suis le premier à dire que de Palma manque parfois de fond, ce qui semble lui attirer le dédain poli de mon camarade de jeu. Mais il n'empêche que quand la forme atteint une telle virtuosité que dans ce Raising Cain, on ne peut que s'incliner devant la maîtrise du gars, et respecter.
Ben oui, c'est pas forcément génial, cette histoire déjà vue de "Doppelgänger", de schyzophrénie outrée qui mène au meurtre. De Palma, comme toujours, est béat d'admiration devant Hitchcock, et a du mal à dire autre chose que ce qui a déjà été dit dans Psycho : son héros est beaucoup moins effrayant que Norman Bates, et le scénario semble déjà écrit à l'avance. On a d'ailleurs l'impression qu'il ne se soucie pas beaucoup de son histoire, déjà pliée dans les 10 premières minutes (un gars aux multiples personnalités
qui va tuer des femmes et voler leurs enfants pour en faire des cobayes de laboratoire). Il se fout complètement, et nous avec, de la vraissemblance des évènements, et nous perd complètement dans sa trame, trop complexe, finalement mal menée.
Ce qui lui importe, c'est la façon de raconter. Et là, c'est du grand art, même si c'est de la pure esbrouffe. Décalant subtilement la mise en scène d'Hitchcock, il lui rend pourtant un hommage admiratif, jusqu'à recopier presque textuellement la scène de la voiture plongée dans l'étang (coulera ? coulera pas ?). Mais il y ajoute des effets horrifiques contemporains qui prolongent la forme hitchcockienne avec beaucoup de finesse. Aucune scène, même la plus banale, n'est sacrifiée quand il
s'agit de l'emplacement de la caméra, de ses mouvements, de l'émotion qui vient de la pure mise en scène : on a droit à un travelling absolument bluffant qui part du 3ème étage d'un commissariat pour finir sur le visage tordu d'un cadavre dans la morgue du sous-sol ; à des ralentis à pleurer de beauté, y compris sur un pauvre flash-back constitué uniquement de dialogues sirupeux ("happy new year !", lit-on sur les lèvres de l'héroïne, et rien que le ralenti tend la scène comme c'est pas permis) ; à ces désormais incontournables plans sur des écrans, des yeux, des caméras, etc (de Palma est LE cinéaste du regard, le seul à poser réellement aujourd'hui la question du regardant et du regardé et de l'importance de la subjectivité dans le cinéma), qui débouchent même sur un engagement total du spectateur dans le film à l'occasion d'un regard-caméra assez génial ; à des arrière-
plans millimétrés qui font jaillir l'inquiétude avec une subtilité totale ; et à un final homérique, douze mille actions en même temps, filmées en parallèle sans jamais nous égarer, et qui focalise sur une petite fille qui tombe d'un balcon. Et j'en passe, chaque nouvelle séquence amenant une nouvelle idée. Tout ça sur une musique puissante et belle comme tout, que demander de plus.
On est d'accord, les acteurs sont moyens, tout ça ne mène pas à grand-chose d'autre qu'à 1h30 de plaisir, et De Palma est encore trop amoureux de son modèle. Mais sérieusement, pouvez-vous me dire en me regardant droit dans les yeux et sans rougir, que c'est pas aussi ça qu'on demande au cinéma, du pur spectacle, de l'émotion brute ?
Carrie au Bal du Diable (Carrie) (1976) de Brian de Palma
Une histoire de chair et de sang, on voit bien ce qui dès le départ a pu fasciner De Palma dans cette histoire qui lorgne plus du côté du drame psychologique que du film d'horreur stricto sensu. Si l'enfer c'est les autres, on peut dire qu'il s'agit véritablement d'un bal diabolique car la chtite Carrie a tendance à se déchainer pour un peu qu'on lui titille les hormones.
On est en plein dans le teenage movie et l'esthétique de toutes ces scènes de College américain est sûrement celui qui a le plus vieilli et le plus morflé 30 ans plus tard - d'autant que De Palma n'y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu'il veut se jouer du romantisme à deux balles (Carrie et son compagnon d'un soir sous des lumières bleutées, ça fait quand même grincer des dents). Constamment tournée en ridicule par ses "camarades" (elle panique lorsqu'elle a ses règles (qui sont non seulement tardives mais qui trahissent surtout son innocence en la matière), dotée d'une mère plus cul-béni tu meurs (d'ailleurs...) , notre pauvre Carrie a de quoi se retrouver psychologiquement super tourmentée. Seulement lorsque l'heure de la revanche sonnera, elle aura une fâch
euse tendance à tout mettre à feu et à sang. Si les premières images du film -ces jeunes filles batiffolant sous la douche et la montée hormonale de Carrie- feraient presque sourire en faisant étrangement penser à David Hamilton, De Palma a le bon goût (eheh) de faire quelques gros plans sur cette douche/pénis, idée qu'il reprendra dans la scène du bal avec cette lance à incendie incontrôlable. Peut-être un peu trop de facilité aussi dans toutes ces scènes mettant en scène les ados qui, comme John Travolta, ont donc vraiment pris un coup de vieux et quelques clins d'oeil un peu trop faciles à l'Hitch, dans cette musique pompée à Psychose, sans parler du parking, où se trouvent les cochons, nommé Bates - d'ailleurs l'assassinat du porc par Travolta est là encore copié aux gestes de Bates dans Psychose. Qui dit de Palma dit "split screen" et une fois de plus on a parfois un peu de mal à voir où le Brian veut vraiment en venir au niveau du fond - si les plans sur la tête de Carrie et de son corps (ses pouvoirs télékinésiques obéissant à/traduisant ses troubles physiques) semblent justifiés, les scènes qui suivent n'ont a priori qu'un caractère purement technique: ok c'est la panique dans tous les coins mais on s'en lasse un peu... Un suspens, enfin, relativement réussi autour de cette épée de Damoclès (la bassine remplie de sang porcin) qu'on s'attend à voir tomber d'une seconde à l'autre sur la pauvre Carrie, avec cette corde devant l'activer qui coince au dernier moment.
A défaut d'être vraiment scary (aime bien au début du film, lorsque le directeur l'appelle Cassie et qu'elle répond "It's Carrie"... et ouais mon gars, vaut mieux po se tromper parfois sur le prénom des élèves), le film me laisse sur une impression -comme presque toujours chez De Palma (c'est pour titiller mon co-blogueur) mitigée, enchaînant des idées visuellement et sur le fond relativement intelligentes à des séquences un peu... plan-plan. Mais bon, il faut reconnaître au Brian un certain brio.
Pulsions (Dressed to Kill) (1981) de Brian de Palma
On ne va pas se plaire à relever tous les clins d'oeil à Bouddha, Pulsions est un film sans aucun doute sous l'emprise du maître, qui illustre assez bien les propres fantasmes cinématographiques du Brian.
Une femme se balade dans un musée et perd son gant (champs/contre champs dans une longue scène remarquablement bien filmé entre celle-ci et un homme mystérieux, superbe jeu du chat et de la souris sur le thème de l'attraction/ré-pulsion), elle le rejoint dans un taxi et perd son slip, dans son lit elle perd la tête avant de définitivement perdre la vie dans une saloperie de cage d'ascenseur. Elle se retrouve méchamment tailladée par quelqu'un qui s'identifie à Jean-Hugues Anglade à la fin de 37.2 (léger anachronisme, mea culpa). En effet, Michael Caine est docteur le jour et frite la nuit. Les pulsions qu'il parvient à contrôler lorsqu'il porte sa cravate, se déchaîne lorsqu'il porte sa perruque (il doit être un poil schizophrénique m'est avis [et ne peut donc emprunter un taxi à Shanghai (j'invente rien c'est marqué en gros à l'arrière, vous pouvez vérifier)] et emprunte un rasoir. Ca veut pas dire que tous les transsexuels (ouais son côté féminin se bat avec le côté masculin, affreux) sont dangereux mais bon, lui, faut quand même sacrément s'en méfier. De Palma se complaît langoureusement à filmer femmes sous la d
ouche et femmes en porte-jarretelles (la femme existe en 2 options chez lui, sinon il préfère autant filmer Al Capone) et la séquence du début et celle de la fin qui baignent dans une -mauvaise- pseudo musique hermannienne semble prouver qu'en plus les femmes font des rêves pas très catholiques entre plaisir solitaire et peur de se faire "posséder" et massacrer (à croire que le Brian est peut-être encore plus frustré que le Bouddha... Je pose la question...). De Palma sépare son écran en deux sans que cela apporte un quelconque plus (à moins de faire gagner du temps?), joue sur son format 16/9 ème et la profondeur de champ dans cette scène gentillette où un jeune garçon et la charmante Nancy Allen parlent assez crûment de sexe ce qui
scandalise la bonne dame à la table derrière qui manque de s'évanouir, le même petit jeune bidouille une caméra pour traquer l'assassin à la sortie du bureau du psy et on reconnaît bien là le jeune Brian et sa passion pour l'expérimentation ainsi que pour les liens entre la recherche de la réalité et l'utilisation de l'image; bref sans s'émerveiller on ne passe pas forcément un moment désagréable, malgré un manque certain d'émotion et un érotisme un peu daté entre David Hamilton (savon et seins sous la douche avec musique d'ascenseur) et Madonna (Nancy Allen allongée à demi-nue sur le bureau du psy un jour d'orage qui risque de tout faire péter).
Le Dahlia Noir (The black Dahlia) de Brian de Palma - 2006
Si le bouquin d'Ellroy est - on le dira jamais assez - un chef d'oeuvre en son genre, le film de De Palma -sans être non plus affreux - accumule les scènes avec moultes dispositions de caméra en plongée ou en contre plongée avec de multiples mouvements virevoltants mais l'ensemble est bizarrement, malgré les 253 rebondissements du dernier quart d'heure, assez soporifique. C'est peut-être de la mauvaise foi - oui, bon, personne n'est parfait - mais de l'esthétique du film (l'ombre de L.A. Confidential plane forcément mais on atteint jamais le rythme et le brio de celui-ci) au jeu des acteurs (rien de forcément mauvais, simplement un jeu ultra-convenu) en passant par ces scènes soi-disant hot qui sont toujours coupées en plein vol (chtits baisers lesbiens, Scarlett Johanson et Josh Hartnett en position "Le facteur sonne toujours deux fois", Hilary Swank en femme fatale aussi noire qu'une pub Nescafé), on finit par se dire que tout cela est assez vain et que l'ouverture tonitruante sur le combat de boxe (grand fan de boxe le Brian!!) ne tient pas toutes ses promesses. De Palma respecte scrupuleusement son cahier des charges mais aucune scène n'enlève jamais le morceau, ne vous colle à votre fauteuil et c'est d'un oeil plutôt terne qu'on suit les petits tracas du trio principal (malheureusement que ce soit au niveau de la connivence amicale ou amoureuse entre ces trois-là, on y croit jamais). Certes, adapter
en deux heures ce roman complexe et foisonnant n'est point chose facile, mais l'on finit par se demander quelle fut la véritable motivation de De Palma qui nous sert une soupe aussi froide et attendue que celle des Incorruptibles. Aucune réelle perversité - on fantasme sur ce qu'aurait pu en faire Lynch -, aucune scène vraiment saignante - Tarantino en aurait fait un pugilat -, aucun réel suspens -Hitchcock en aurait fait un hymne noir - , le problème au final avec De Palma, c'est qu'on a du mal à en parler quand il n'y a pas de références aux autres ou d'effets visuels culottés. J'aime po trop de Palma, mea culpa. (Shang - 02/11/06)
Bon, je vais avoir un peu de mal, étant donné que je suis d'accord sur absolument toute la ligne avec l'éminent co-bloguier de Shangols. Je me suis ennuyé grave devant ce film boursoufflé et académique, alors que le grand roman d'Ellroy m'avait tenu en haleine et fait faire des cauchemars pendant de longues nuits. Où est donc passé De Palma, qui disparaît complètement devant l'ampleur trop rigoureuse de ses décors (très vastes), de sa lumière (jolie, quand même, une sorte de voile sepia qui recouvre toutes les images) et de son sujet ? Tout y est de ce qui fait le cinéma démodé "de reconstitution" : les scènes de balloches pleines de maffieux avec musique d'époque, les fusillades depuis les bagnoles à traction avant, la femme fatale/salope, l'amitié virile qui se délite... C'est bien simple, on dirait du Ken Loach, tant le film est scolaire et empesé. Tout ça sent l'anti-
mites à trois bornes, mais est aussi curieusement dénué de la moindre ambition sulfureuse. De Palma est LE cinéaste du sexe déviant (avec Cronenberg, je veux bien) pourtant, un de ceux qui a le mieux su mettre en parallèle le sexe et la mort, Eros et Thanatos pour faire le malin. Ici apparaissent des pudeurs d'adolescent qui l'obligent à mettre hors-champ ce qu'il aurait adoré filmer autrefois : la violence (le cadavre est pudiquement voilé, avec quand même deux-trois tentations de voyeur), le sexe, l'ambiguité psychologique (la vieille femme hystérique qui clôt le film n'arrive pas à dévoiler la complexité de son personnage, remember Raising Cain). C'est bien dommage, voire désespérant, d'autant que la scène d'ouverture tient effectivement bien la route. Ce n'est définitivement pas dans l'ampleur des tableaux que De Palma doit chercher son nouveau souffle : qu'il en reste aux gros plans sur un regard qui devient fou (Casualties of War), sur un homme seul qui écoute mourir sa femme (Blow Out), sur le dernier râle d'un homme faible (Carlito's Way), ou sur des cris perdus dans la nuit (Mission to Mars) : il y est plus à l'aise. Le Dahlia Noir est un film de costumes. (Gols - 28/11/06)
Soeurs de Sang (Sisters) (1973) de Brian de Palma
Dieu sait que je suis un grand fan de De Palma. Je serais prêt à mordre qui que ce soit qui viendrait me piquer Blow Out, Carlito's Way, Snake Eyes, Mission Impossible ou Raising Cain. Je suis même le seul gars au monde à aimer Mission to Mars, c'est dire. De Palma est un maître de la forme, un de ces pionniers qui ont inventé le cinéma, et je dis ça sans une once de rictus. N'en déplaise à mon alter-ego qui juge bon de flinguer le Maître au hasard de ses chroniques, mais qui, dans le fond, je le sais, admire également ses films. Voilà qui est dit.
Cela étant, je suis toujours un peu embêté avec les De Palma des années 70. Ce sont de grands moments de virtuosité,
avec des sommets (Carrie) et des foirages (Furie). Mais je les trouve un peu trop formels justement, et surtout trop assujettis à Hitch. De Palma se cherche dans ces années-là, un peu prétentieusement, un peu maladroitement aussi. Malheureusement, Sisters fait partie de ces tentatives décevantes. L'ombre d'Hitchcock n'est plus seulement une ombre, elle est un oreiller sous lequel De Palma étouffe lentement, malgré ses ruades (je suis lyrique ce soir). Tout est trop dans le sillage du maître : la musique de Bernard Herrmann (très chouette, mais comme un calque de ses grandes compositions pour Hitch, extrêmement pompière et chargée), le plaisir du suspense pour le suspense, le thème du double... Même la longue scène de nettoyage du meurtre, pompée sur Psycho comme c'est pas permis.
Alors De Palma se débat bien un peu. A ces calques, il adjoint sa propre virtuosité, qui est immense, on le sait. Ca donne 45 premières minutes de bonheur formel, avec une utilisation du split-screen étonnante (et moi qui m'ébahissait sur cette idée de champ/contre-champ dans le même plan pour le Munich de Spielberg...), un montage incroyablement accrobatique où les personnages ne savent plus dans quel plan ils crèchent, une façon de faire monter le suspense avec presque rien (un couteau qui traîne, un ralentissement de geste, un regard un peu trop trouble...). La fin également est très marrante, un délire psychédélique qui rappelle les expérimentations du gars sur Dionysus in '69. Mais tout ça reste une simple patisserie un peu trop lourde, à cause d'un scénario franchement pas tenu du tout, et un désintérêt pour ses personnages qui fait qu'on regarde ça comme on regarderait un feu d'artifice. Bien dommage, certes, mais je pense qu'il fallait que De Palma en passe par là pour nous servir ses chefs-d'oeuvre futurs : il y a les premières fondaisons formelles, reste à trouver l'intelligence d'écriture. Ca viendra, les enfants : dans, quoi, 15 ans, il nous pondra Casualties of war, où fond et forme seront enfin à l'unisson. On ne devient pas génie en 3 minutes. (Gols - 28/04/06)
Il est clair que sans être un spécialiste du Hitch, le Brian multiplie les références au maître (je rajouterais (cf chronique du Bibice) à la musique d'Herrmann, au thème du double et au transfert de personnalité, les gros plans sur le téléphone ou les intérieurs d'apparts vus aux jumelles, et au bout d'un moment on se demande comment il va finir par s'en démarquer. Heureusement, il y le truc palmaïesque par excellence: LE SPLIT SCREEN. Si l'appel au secours de la victime (photo ci-contre) est en effet assez réussi, le montage en parallèle de la police qui tarde à venir pendant qu'on nettoie l'appart est beaucoup plus poussif et finit par lasser. Il y a aussi ce besoin de montrer une scène sous plusieurs angles différents qui sera la clé de voute de Snake eyes - ici on voit pas vraiment où il veut en venir. La séance d'hypnose face caméra (on retrouve ce genre de scène un peu bizarre dans Le Dahlia noir lorsque le héros fait la connaissance de la famille... qui essaie de cacher la vérité?...) est un poil oppressive et la séquence mi-réelle mi-onirique en noir et blanc qui s'en suit dans cette maison de fou est aussi plutôt pas mal, dans les profondeurs de champ. Il est vrai sinon que passée la première heure, De Palma se lasse un peu lui-même de son histoire et cette fin en queue de poisson (de l'humour anglais, isn't it...) montre à quel point l'aspect formel l'intéresse plus au final que son intrigue. Je serais moins dythirambique que my partner (eheh) sur De Palma en général, Le Dahlia Noir - oui j'y arrive (et je parle même pas du précédent, Femme Fatale, un ratage totale à mes yeux) confirmant certes son talent à filmer et à chercher l'effet choc -du suspens et de la surprise de diou- mais aussi ses lacunes à s'attacher réellement à ses personnages et à son histoire. (Shang - 02/11/06)








