03 mars 2012

L'Étrange Affaire Angélica (O estranho caso de Angélica) de Manoel de Oliveira - 2011

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On retrouve toujours avec bonheur la mise en scène géométrique de Manoel de Oliveira, même si ce film est peut-être un poil en-dessous de la splendeur formelle de Singularités d'une jeune Fille blonde. Là encore, l'architecture des plans est impeccablement ordonnée : Oliveira joue des profondeurs de champs, des amorces, des focales, des compositions, des couleurs, et de la place de chaque objet, de chaque acteur, avec une virtuosité effarante, qui confère il est vrai parfois à un certain exercice de style, mais qui flatte l’œil indéniablement. Tout semble conçu en fonction de lignes droites et de cadres dans les cadres, qui sculptent l'espace en portions merveilleusement équilibrées. Et ça tombe bien, puisqu'il s'agit dans ce film d'un jeune homme qui se retire peu à peu du monde, se frayant un espace autonome bien à lui, en opposition avec le monde extérieur. Aussi, il n'est pas étonnant de voir Oliveira l'isoler systématiquement des autres : champs/contre-champs rigoureux (les scènes de photographie dans les vignes), opposition entre intérieur/quotidien et extérieur/fantasme (la ligne de photographies qui marque une frontière juste devant la fenêtre), séparation de l'écran en deux parties géométriques, à la limite même du split-screen (tous ces fabuleux plans dans la salle de restaurant, où l'acteur principal au premier plan, tourne le dos aux autres acteurs au second plan, comme si ces derniers n'étaient qu'une projection de son esprit, la mise au point faite également sur les deux espaces renforçant l'impression "d'à-plat")...

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La mise en scène sert donc très bien le fond du film, richissime a priori : difficile de mettre des mots sur chaque symbole du film, qui en regorge, depuis les allusions au judaïsme jusqu'à la métaphysique. On sent que chaque motif est là pour faire sens, ce qui est un peu usant à force. Pourtant, une thématique est particulièrement jouissive dans L'Étrange Affaire Angélica, surtout au vu de l'âge de son réalisateur : c'est celle du cinéma comme art de l'invocation des esprits. Tout le film est une déclaration d'amour à ce pouvoir : faire revenir des fantômes. On nous parle d'un photographe engagé pour prendre en photo une jeune femme morte sur son lit ; en regardant dans l'objectif, et même plus tard au développement, notre homme voit la femme ouvrir les yeux et lui sourire (dans un très bel effet qui rappelle tout de suite l'image mouvante de La Jetée de Marker), si bien qu'il finit par en être obsédé. Là aussi, la mise en scène sert la thématique : les photos accrochées sur un fil qui ressemblent à une pellicule de cinéma dans laquelle serait introduite THE image subliminale (celle de l'amour et de la mort qui s'efface), les effets spéciaux un peu cheap de notre couple qui s'envole dans le ciel (allusion aux grands films muets du passé), ce jeu incessant sur le mouvement et l'immobilité, et ces petits cadres de photos ou de fenêtres qui viennent très souvent s'insérer dans le grand, tout concourt à évoquer cela : avec le cinéma, les morts ressuscitent, l'amour pour une morte peut avoir lieu (voyez Shang avec Gene Tierney). C'est un très bel hommage, à la fois sombrement hanté, et lumineux : l'éclatant sourire d'Angélica est en même temps une invitation à la joie et d'une morbidité troublante. Le film s'organise donc autour de ce thème, mais c'est presque dans ses moments plus "immédiats" qu'il touche le plus : quand la caméra s'attarde sur un chat qui mate un canari dans une cage, et qu'il est interrompu par des aboiements par exemple, vrai moment magique et presque dû au hasard (je ne suis pas dupe, mais c'est juste l'impression que ça donne). Sinon, un film un peu froid à force d'être pesé, même si mon respect est total pour Oliveira, toujours aussi érudit, raffiné, profond et visionnaire.

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20 janvier 2012

Christophe Colomb, l'énigme (Cristóvão Colombo - O Enigma) de Manoel de Oliveira - 2007

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Pas à dire : même quand il filme un sujet a priori pas passionnant (ici, les origines portugaises de Christophe Colomb), de Oliveira parvient à passionner par son art impeccable du cadre et de la mise en scène. Plus le temps passe plus la simplicité semble de mise dans ses plans d'une épure absolument somptueuse. Il suffit de regarder le dernier plan de ce film pour s'en convaincre : une ligne horizontale (la mer) qui sépare un rectangle (l'écran) en deux, avec juste un lointain point blanc (un bateau) pour rompre très légèrement la symétrie. C'est parfait, un peu comme ces phrases d'Hemingway qui, à force d'être simplifiées, atteignent à la vérité vraie. Tout le film est sur ce modèle : des plans géométriques, très pensés en termes de lignes, de perspectives, d'ouvertures, de parallèles et de perpendiculaires, "bien rangés" pourrait-on presque dire, et qui émerveillent par la sûreté de l'oeil du metteur en scène. Que dire d'autre, à part que c'est beau ? Quand Oliveira filme une fenêtre, il la place scrupuleusement au milieu de son champ, les bords bien parallèles à ceux de l'écran ; quand il filme New-York, c'est en contre-plongée pour mettre en valeur les lignes de fuite vertigineuses des buildings, le point de fuite se situant très exactement au centre de l'écran ; quand il filme les routes de campagne, c'est en les plaçant au millimètre près en plein centre de son cadre, pour mieux rendre la pureté de la ligne... Bref, c'est un enchantement pour les yeux, chaque scène amenant une nouvelle preuve que la simplicité, quand elle atteint une telle évidence, est vraiment la plus belle façon de faire du cinéma.

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D'autant que simplicité, ici, n'équivaut pas à facilité. Si les plans sont tout en épure, la façon d'aborder le sujet est, elle, d'une profonde originalité. Il s'agit donc de suivre les traces d'un chercheur qui remonte la piste des origines de Colomb, entre USA et Portugal. On est sans cesse entre documentaire érudit (la foule d'informations historiques et architecturales), errance poétique, reconstitution historique et auto-portrait en amoureux transi. Parfois, Oliveira reconstitue l'arrivée des émigrés portugais, après le deuxième guerre, aux States, costumes d'époque et ambiances 40's à l'appui, et c'est très joli de constater comment, avec évidemment peu de moyens, il parvient à capter la vérité de cette époque-là ; parfois, il filme des objets ou des monuments, comme on visite un musée : tombeaux, statues, tours, regardés avec précision et intérêt (la façon dont les acteurs se placent autour des motifs pour les encadrer encore plus que les bords de l'écran) ; parfois, il montre le petit couple de chercheurs, incarné avec beaucoup de tendresse par Oliveira lui-même et sa femme, se promener de lieux en lieux en se déclarant doucement leur amour. C'est la plus belle partie, celle où on voit simplement le vieux cinéaste déclarer sa flamme à sa moitié, lui montrer des choses intéressantes et la "convoquer" à l'intérieur de sa passion première : le cinéma. Il faut voir avec quel amour il la regarde, non seulement concrètement mais aussi par le biais de sa caméra : on l'entend chanter, on voit ces deux-là gentiment posés devant des tableaux ou des monuments qui les touchent, et c'est très joli. Que le sujet soit à dix lieues de mes préoccupations personnelles importe peu ; le bougre aurait pu filmer tout aussi bien un tout autre sujet : ce qui importe, c'est de capter l'amour, ce que Oliveira parvient à faire avec brio. Aidé par la mélancolique musique de Borges Coelho, on est doucement amené vers une émotion discrète et pudique, et on se retrouve tout chamboulé à la fin du bazar. Moi qui croyais me taper un doc sur Colomb, me v'la en face d'une romance hyper-sensible sur le temps qui passe, la fidélité et la passion.

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16 novembre 2009

Singularités d'une jeune Fille blonde (Singularidades de uma Rapariga Loura) (2009) de Manoel de Oliveira

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Pour ne point finir la semaine sur une note cinématographique lourdaude, le dernier opus de Manoel de Oliveira (100 ans, tout rond, au compteur à tel point que sur chaque travelling on craint un arrêt du coeur) est un conte moral d'une légèreté absolument jouissive. Si l'amour est aveugle, le spectateur - comme le personnage principal - l'est aussi, cherchant toujours à vouloir fantasmer sans voir la réalité... qui lui crève les yeux. Une entrée dans le film toute en douceur et en clins d'oeil avec ce contrôleur de train qui vérifie les tickets de tous les passagers/spectateurs du film (une femme tousse d'ailleurs, faiblement, comme s'il s'agissait d'une spectatrice juste derrière vous dans la salle - je ne me suis pas laissé prendre, j'étais dans mon salon le dos au mur). Un homme/metteur en scène, qui a comme une sorte de trop plein d'émotion à faire partager, s'adresse à la personne/spectatrice à ses côtés : il a un besoin absolu de lui raconter une histoire. Cette dernière, le regard dans le vide comme si elle était aveugle (c'est bien nous, prêts à écouter n'importe quelle histoire, sans forcément être à même d'en percer le mystère), l'empresse de commencer. Notre homme s'exécute et c'est parti pour une petite heure guillerette. On s'enfonce dans notre siège.

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L'histoire est simple, celle d'un jeune homme, comptable - le métier le plus terrible après... nan le métier le plus terrible - qui en regardant au travers de sa fenêtre voit apparaître une vieille dame juste en face, au premier étage : une vieille dame au profil digne dont il se plaît à imaginer à quoi elle devait ressembler dans sa 19143189jeunesse. Voilà justement une sublime jeune fille blonde qui prend sa place, comme une projection imaginaire de notre petit comptable, pense-t-on. Ah et pis non, la jeune fille existe bien (enfin le doute persiste quand même...): elle possède un éventail chinois à plumes (j'en avais jamais vu des comme ça, ce doit être du siècle dernier, facile) qu'elle agite comme pour attiser notre désir. Le petit comptable ne s'y trompe pas, il est déjà hypnotisé, elle lui lance en plus un sourire, la coquinette, il perd ses jambes. Il est amoureux, il est prêt à tout pour elle, il veut la rencontrer, demander sa main et pis... Bon t'emballes pas mon garçon, qu'on lui dit franco, seulement vous savez bien ce que c'est... Notre type la rencontre chez un amateur d'art (petite poésie de Fernando Pessoa contée en arrière-fond tout plein de sens...) et celle-ci l'entraîne dans une salle de jeu attenante. Notre type est sur un nuage et même si la partie est avortée un peu bizarrement, il s'en tape, il n'a d'yeux que pour elle. Il demande l'autorisation de se marier à son oncle (qui est également son employeur); celui-ci refuse catégoriquement : soit il se barre de son taff et fait ce qu'il veut, soit il continue tranquillement son boulot et reste célibataire (dur). Notre jeune homme se barre et connaîtra moult aventures avant d'avoir assez d'argent pour pouvoir décemment faire sa demande de mariage. La jeune fille est aux anges. Il pense avoir fait le plus, nous aussi. Mais les poupées de cire peuvent aussi se révéler des poupées de son (on connaît la chanson).

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C'est lumineux en diable, les cadres sont aux petits oignons, chaque petit détail du décor semble être savamment pensé pour rendre chaque image touchante (la chambre de bonne de notre héros, son petit lit, la couleur tristoune du mur, le simple motif des draps, le carré de lumière lorsque la porte s'ouvre - c'est presque rien mais l'image imprime la rétine), mais à trop vouloir se faire esthète en appréciant les apparences, on ferme parfois bêtement les yeux devant un événement de l'histoire plutôt curieux. De Oliveira nous mène en bateau - ou en train - comme son héros. Le voyage se termine, on a un petit sourire aux lèvres; c'est peut-être pas le plus grand film de l'histoire du cinéma, non, mais outre le fait qu'il s'agisse sans aucun doute du meilleur film d'un réalisateur âgé "d'un siècle", c'est aussi une oeuvre bouillonnante pleine du suc et de la vivacité de la jeunesse. De Oliveira : vert pomme, au paradis du cinoche.   (Shang - 11/10/09)


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Totalement sous le charme de ce tout petit film, qui, comme le disait mon éminent compère, n'est pas le film du siècle, mais ne s'en cache pas non plus. En tout cas, ce n'est pas le film de ce siècle : on dirait que Singularités d'une jeune Fille blonde a été réalisé avant l'invention du cinéma, que c'est le film qu'aurait fait Balzac ou Maupassant ou Gogol. A commencer par cette magnifique introduction qui ressemble à toutes les ouvertures des contes de Maupassant : un homme qui commence une histoire, un autre qui l'écoute avidement, puis hop flash-back, avec, comme dans les ouvertures d'opera, la fin tragique déjà annoncée dans les premières notes. Nous voici donc immergé dans cette histoire, et mon collègue a très justement remarqué cette proximité entre l'"écoutante" et le public du film : cette thématique sera déclinée dans les plans suivants, qui nous montrent le héros face à un écran (la façade d'en face), subjugué par l'image fantasmatique qui s'y projette. Très curieux trouble quand la vieille femme apparaît à la fenêtre, sur fond de tableau ancien, remplacée par cette mystérieuse jeune fille : on ne sait pas de qui parle la voix off amoureuse du héros, depuis quelle génération il se place. Les trois derniers siècles sont filmés en un seul plan : le XIXème et ses motifs précieux (on pense aussi à Lorca ou à Mérimée), le XXème et sa grisaille urbaine, le XXIème et sa jeunesse aguicheuse. On croit que la vieille va servir de duègne à cette Carmen contemporaine, mais de Oliveira renverse les sexes : c'est l'oncle du héros qui va être le facheux de l'affaire, dans une succession de scènes parfaites dans leur imagerie d'Epinal (le fils banni, puis prodigue).

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Dès l'apparition de la jeune fille à sa fenêtre, on sent le problème : c'est que, avec une simplicité, voire une naïveté touchantes, de Oliveira utilise les motifs les plus simples qui soient pour nous montrer son inadaptation. Dans le cadre rectangulaire de l'écran de cinéma, il place systématiquement des cadres en angles droits : fenêtres, portes, perspectives savantes qui montrent murs, plafonds et sol dans le même angle large, et jusqu'aux personnages masculins, étonnamment raides. Seul le petit éventail chinois de la fille, tout rond, vient heurter l'oeil. Il ne rentre pas dans le film, tout simplement, et sa propriétaire avec, comme ces jeux de construction mal utilisés par les mômes, où on tente de faire entrer des ronds dans des carrés. Le sens du cadre, la composition des plans est impeccable : de Oliveira ne démord jamais de cette rigueur toute en lignes droites, l'arrière-plan servant souvent de subtile symbolique à l'enfermement du personnage principal. Dans cette petite vie bien réglée par les conventions (il faut avoir de l'argent pour se marier, la vie de comptable est tout sauf circulaire), le jeune fille blonde va trancher, commettant l'acte impur qu'on attendait. Son affalement final (on dirait du Pina Bausch) nous la montre irrémédiablement plongée dans ce monde angulaire (les coussins, quelle merveille !), déjà morte, et c'est ravageur.

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C'est magnifiquement émouvant de voir ce vieux bonhomme nous livrer un film de 150 ans en commettant un acte aussi moderne, mélange de fable morale à la Rivette et de rigueur mathématique fin de siècle. Le film est simplissime dans son déroulement, mais très bien tenu, intelligent, d'une forme très pensée. Visuellement, c'est un pur enchantement ; dramatiquement, ça nous replonge dans ces lectures classiques si précieuses. Un bien bel objet tout de modestie. Pas le film du siècle, mais un des films de l'année, pour sûr.   (Gols - 16/11/09)

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26 juin 2009

Porto de mon Enfance (Porto da Minha Infância) (2001) de Manoel de Oliveira

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Voilà un film qui ne mange pas de morue, ma foi. Il est de bon ton apparemment de s'extasier sur tous les films du bonhomme, mais je ne le ferai point. Ce Porto de mon Enfance est bien sympathique - le souvenir d'un cinéaste sur sa ville natale, on pourrait presque faire un cycle - mais n'a absolument rien de transcendantal. A partir de photos - celles notamment de sa maison d'enfance en ruines (forcément, comme les souvenirs sont aussi, par définitions, pleins de trous, cela fait une belle "image"), de petites comptines ou berceuses nostalgiques, de poèmes de ses proches, d'images portodaminhainfancia_04d'archive (le type qui s'attaque à l'église à main nue et parvient à son sommet en un tour de main, joli), d'évocation de lieux mythiques pour le Manoel (confiserie, bar...) qui ont forcément disparu et son devenus bien souvent des magasins de vêtements (il a du bol d'avoir habité à Porto, cela dit, où la plupart des façades ont été conservées - à Shanghai, il y aurait un petit building de 50 étages à la place d'une baraque en toile...) ainsi que quelques scènes de reconstitution (son souvenir d'une pièce de théâtre dans laquelle il joue lui-même le rôle d'un voleur qui s'immisce dans l'intimité d'une femme - il y a sûrement une métaphore à faire avec son taff de cinéaste mais j'ai une petite forme -, ses déambulations en ville avec ses potes, tous artistes par la suite, apparemment). C'est vraiment léger comme une petite bulle de savon pleine de saudade, la voix off du Manoel prenant tout son temps pour nous raconter certaines anecdotes. Beau travail cinématographique de réminiscence, pas de quoi non plus donner, automatiquement, l'envie de manger un kilo de morues dans la foulée, hein, restons pesé.

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17 mai 2009

Je rentre à la Maison de Manoel de Oliveira - 2001

maison1Il paraît que la sagesse vient avec l'âge, et ça semble se confirmer avec cet émouvant film du nonagénaire Oliveira : sans aucun effet voyant, avec une sobriété totale, il parvient à faire toucher du doigt une chose éminnemment fragile et indicible : le temps qui passe, la vieillesse, la joie et la simplicité d'être simplement au monde. Je rentre à la Maison est un film en dentelles, tellement fragile, tellement ciselé, tellement délicat qu'on a peur qu'il casse à chaque nouvelle séquence : il ne casse jamais, ne se départant en aucun cas de sa luminosité et de sa modestie, tout en utilisant quand même une mise en scène impressionnante.

A travers le personnage d'un acteur vieillissant interprété par le sublime Piccoli, on assiste à la vie quotidienne d'un homme qui vieillit. Au début du film, il perd femme et enfants dans un accident, et se retrouve en train de jongler entre les vanités de son métier et la joie d'élever son petit-fils. Piccoli est le K2148_1_galerievieillard enfant par excellence, et c'est une merveilleuse idée d'ouvrir le film sur un quart d'heure de représentation du Roi se Meurt de Ionesco : on y voit cet homme passer de la grandeur de la vieillesse à la naïveté de l'enfance en un clin d'oeil. Avec cette ouverture digne d'un opéra, Oliveira plante son thème, et peut dès lors se laisser aller à des scènes beaucoup moins illustratives pour prolonger son portrait. La promenade de Piccoli dans les rues de Paris est un modèle d'orfévrerie : le gars s'arrête devant un tableau dans une vitrine, s'achète des chaussures, discute avec quelques fans, le tout sans dialogue, avec juste l'enregistrement des bruits de Paris. A chaque instant, on sent la caméra placée au bon endroit pour exprimer la simple joie de cette promenade, et l'épure est ici le maître-mot pour montrer la facilité d'être heureux. Le film suit ce cheminement pendant ses deux-tiers au moins. On y voit pas grand-chose, la force rigolote de petites habitudes (lire son journal tous les matins au même endroit, s'amuser d'un enfant qui oublie systématiquement son goûter), le bonheur de retrouver l'innocence du jeu (la scène de course de petites voitures téléguidées, magnifique), les petits tracas qui ne font jamais une tragédie (on se fait voler sa montre, bon, pas grave). Mais dans ce "pas grand chose" réside toute la beauté de l'existence, et Oliveira et Piccoli, complices comme pas deux, arrivent à rendre concrets cette toute minuscule mélancolie qu'il y a à vieillir.

Mais en parallèle, on voit aussi Piccoli au travail, ses coups de génie, les concessions qu'il refuse de faire, ses doutes. Jusqu'à ce qu'un grand metteur en scène (Malkovitch, parfait en esthète précieux et émerveillé) 00835510_photo_je_rentre_a_la_maisonlui confie le rôle de trop, celui qui va le faire basculer dans la vieillesse définitive. Magnifiques séquences où on sent le trouble arriver par d'infimes touches de pinceau, un texte pas très bien su, un cabotinage en trop, une sieste qui se prolonge comme une petite mort, le tout filmé par les yeux de celui qui contemple l'effondrement : un plan-séquence sublime sur Malkovitch qui assiste à une répétition chaotique. Tout en gardant cet humour chaleureux et cette lumière dans le regard, Oliveira plonge très lentement son film dans le drame, avec une délicatesse qui force l'admiration. En 85 minutes, Je rentre à la Maison nous fait traverser toutes les émotions de la vie, sans bruit, sans crânerie, avec la tranquillité du vieux professionnel qui sait ce qu'il fait et n'a plus rien à prouver. Un film droit dans ses bottes, à cheval entre enfance et peur de la mort. Grand.

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