07 octobre 2009

Trois Places pour le 26 de Jacques Demy - 1988

19052589_w434_h_q80C'est vraiment terrible, à la sortie de Trois places pour le 26, de se dire que, ça y est, on a vu tout Demy, que jamais plus on n'aura le bonheur d'être happé par surprise dans ce cinéma si proche de l'enfance et de la vie. Ultime oeuvre donc de cette carrière inégale mais précieuse, ce film fait sortir Demy par la grande porte : il renoue avec tendresse avec les principales aspirations du bon Jacques, et si on est loin du chef-d'oeuvre, on est obligé de reconnaître qu'il dégage de bout en bout cette toute petite musique douce et triste qui a nimbé tout son cinéma.

Dans son esthétique, le film est simple, balisé à mort si on connait un peu le cinéma de Demy : grand retour des robes unis pétaradantes, des papiers peints colorés, des  jeunes filles désoeuvrées et des mères amères. Le monde de Demy est toujours aussi amer, même si comme à son habitude il camoufle cette douleur rentrée sous des dehors très gais. On assiste à deux histoires parallèles qui s'imbriquent très astucieusement l'une dans l'autre : d'un côté un spectacle de music-hall grans crin, retraçant la carrière fantasmée d'Yves Montand à travers quelques chromos très 50's ; de l'autre, la "vraie vie", celle qui piquotte, Montand retrouvant lors de ces répétitions à Marseille sa jeunesse, et surtout ses amours finies en la personne de Françoise Fabian. L'idée, c'est que la musique (à une ou deux exceptions près) ne jaillit que des scènes de répétition du spectacle, et pas dans la vie. Pour cette fois donc, le monde de Demy est clairement séparé en deux, celui du show et celui de la réalité. mais on se rend vite compte que cette frontière est poreuse, et que la réalité est toute aussi empreinte de spectacle et de fantaisie que le spectacle.

Sans_titrePourtant, c'est bien dans la réalité que Montand va devoir affronter quelques démons gênants : l'inceste en premier lieu, le scénario le contraignant de façon un peu refoulée à coucher avec sa propre fille (Mathilda May) ; inconsciemment, certes, discrètement, le film tentant maladroitement de botter en touche cette scène extraordinairement impudique, mais le fait est : Demy affronte enfin concrètement le problème, après l'avoir évoqué dans Peau d'Ane ou Lady Oscar. Le film se teinte ainsi d'une curieuse aura de malaise, d'autant que Demy filme clairement Montand comme un homme vieillissant, multipliant les gros plans, lui faisant souvent violence dans la direction (des pas de danse douloureux, et surtout des chansons sadiques qui m'ont semblé systématiquement un ton au-dessus de la tonalité du sieur). Montand est sans cesse placé au milieu de la  jeunesse folle, et la comparaison n'est pas en sa faveur. Il y a même une scène crypto-gay assez poilante, où des ouvriers de chantier roulent du cul en arrière-plan du Yves qui ouvre de grands yeux ronds. De même, la scène attendue  depuis une heure (les retrouvailles entre Fabian et lui) est dédramatisée par Demy, qui la traite comme une séquence accessoire : ils n'ont rien à se dire, ne s'aiment plus vraiment, mais cette fois ce n'est pas comme la scène finale des Parapluies de Cherbourg : on est dans la trivialité de la vie la plus fade. Montand séducteur, oui encore, dans plein de scènes ; mais dans celle où on attend le plus de lui, il est en retrait, assagi, fatigué.

88TroisPlaces01Malgré cette douleur feutrée qui nimbe le film, Trois Places pour le 26 reste d'une fantaisie éclatante. On s'en fout complètement de l'esthétique définitivement ringarde de l'ensemble (immondes boîtes à rythme, passéisme assumé, historiette de midinette) : tant que Demy arrive à faire bouger les corps comme ça, à faire pétiller la moindre scène, à balancer des seaux d'émotion toutes les deux minutes, on oublie tout le reste. Il y a cette magie  de la comédie musicale, indéfinissable, mais qui pour ma part me fait systématiquement monter les larmes aux yeux, dans une simple scène dansée dans la parfumerie : trois petites nanas juste heureuses de vivre qui se mettent à setrémousser en prenant des poses de star, et le miracle opère. Il y a aussi ce plan magnifique en large plongée sur une place déserte traversée par quelques motifs demyesques tout simples : des marins, un couple d'amoureux, une femme esquissant un saut de biche, et c'est le  bonheur qu'on filme. Il y a ces mouvements de caméra souples et infiniment mélancoliques sur un décor, un visage, une lumière, une émotion, qui plantent immédiatement un style et un regard. Il y a l'alchimie-Demy, voilà tout. Quand le dernier plan se referme par un fondu à l'iris sur une gare, on se dit que la comédie musicale vient de livrer son dernier souffle, et on est tout chose. J'en reprendrais bien une couche...

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10 juillet 2009

Parking de Jacques Demy - 1985

untitledIl faut bien reconnaître la triste vérité : Parking est une petite bouse. C'est bien simple, on dirait parfois du Lelouch, dans cette naïveté absolument infâme de cucuterie, dans cette méconnaissance complète des rythmes de montage et de scènes, dans cette direction d'acteurs insâne. Où est le bon Demy dans ce sous-produit kitchissime dont Gold ne voudrait pas pour un de ses clips ? Il n'est à chercher que du côté du projet lui-même, le mythe d'Orphée ayant jalonné sa carrière. Cette fois, il s'y attaque frontalement, adaptant l'histoire dans une fresque qu'il voudrait moderne : Orphée est devenu un chanteur de rock glamour, et Eurydice une junkie. Dans les bonus, Demy a l'air pas peu fier de sa trouvaille ; elle est seulement ridicule. Jacquot semble être complètement déconnecté de son époque (ce n'est pas nouveau, mais là c'est dans le mauvais sens du terme), fabriquant un chanteur ringardissime et sans aucun charisme (Huster, affligeant), et tricotant des chansons que Guy Béart aurait trouvé mièvres. A tous les postes, le film s'effondre : musique de Legrand inécoutable, montage insensé, dialogues pauvres, et surtout interprétation terrassante. Dans le rôle untitled1d'Eurydice, on a droit à une Japonaise anonant son texte comme une langue étrangère, avec un curieux tic nasal assez rigolo ("Orfiibondabuuur", comprenez "Orphée, mon amour"), et on se tape aussi Hugues Quester en doudoune de ski censé représenter le passeur des Enfers. C'est consternant, surtout dans les scènes de concert : non seulement la musique est horrible, mais Huster est totalement fantômatique et terne, là où il aurait fallu une vraie aura mythique. Allez, pour rester sur une bonne note, accordons un satisfecit au couple Jean Marais/Marie-France Pisier, assez funs en gardiens des enfers dépassés. Demy voulait éviter la copie du film de Cocteau : il peut être satisfait de ce côté-là. Tellement naze que ça pourrait bien devenir culte.

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30 mai 2009

Une Chambre en Ville de Jacques Demy - 1982

18871972Que ça fait du bien de voir le bon Jacques sortir la tête de l'eau, après une suite de films au mieux sympathiques (Lady Oscar), au pire ratés (La Naissance du Jour) : Une Chambre en Ville renoue avec les plus grands films du compère, revenant mélancoliquement sur les traces de ses anciennes amours (Nantes, l'enfance, le film musical, le romantisme noir) et confrontant cet univers connu avec une actualité politique forte. Le film est sublime, doté d'un ton éminemment personnel, se moquant de toute mode pour tracer sa route.

Comme le fait judicieusement remarquer un critique dans les bonus du dvd, Demy quitte ici le sentier de la comédie musicale pour explorer les codes de l'opéra. Car Une Chambre en Ville est ouvertement tragique, et outré. Si les autres "musicals" du sieflFl_Illustration_25831ur allaient chercher dans des choses très sombres, c'était presque en s'excusant, pour surprendre ; ici, on est en plein dans les sentiments exacerbés, jalousie, honnêteté morale, lutte des classes, meurtres et suicides. La musique de Michel Colombier, beaucoup plus symphonique et puissante que les ritournelles de Michel Legrand, transforme ces portraits de gens ordinaires en symboles sacrifiés du monde contemporain, et confère au scénario une aura mythique incroyable. On ne rit plus cette fois-ci : on regarde un destin se dérouler jusqu'au drame fatal. Même si tout est là de l'univers habituel de Demy, des couleurs du papier peint aux rapports douloureux entre mère et fille, son cinéma se fait délibérément noir.

En plus de la musique, il y a ces personnages très typés, et auxquels les acteurs confèrent une éxagération qui fonctionne superbement. PicUne_chambre_en_villecoli en barbon tragique, torturé par la jalousie, est énorme, grimaçant, dessiné et maquillé comme un de ces perdants magnifiques qu'on pourrait trouver chez Puccini ; Darrieux, très à l'aise dans ce rôle qui l'a suivie toute sa vie, est dérangeante, très ambigüe en aristocrate frustrée qui finira par avouer sa haine de la bourgeoisie ; Dominique Sanda, en bourgeoise refoulée, apporte une touche glacée à cette galerie de portraits de la upper-class de province. En face, les ouvriers, Berry, Stévenin, et l'adorable Fabienne Guyon, sont des archétypes de prolos en lutte. Les deux scènes où ces ouvriers en grêve affrontent les CRS sont frontales, Demy ne se cachant pas de son discours manichéen et finalement juste : il y a deux mondes, qui ne peuvent pas se rencontrer, et si jamais vous avez l'audace de mettre un pied dans l'autre monde, vous serez punis. Ce discours simple et carré est raconté avec une sensibilité qui va droit au coeur, et un sens du mouvement de mise en scène impeccable : les longs tr82Chambre03avellings à la grue, qu'on connaît par coeur chez Demy, servent ici à prolonger le côté abandonné, accablé du film, les couleurs jouent sur des palettes d'opposition (le jaune pétard du polo de Berry face au noir luisant des CRS ou aux marrons vénéneux des intérieurs bourgeois), la musique se désynchronise pour augmenter la douleur : fulgurant et bouleversant regard sur le monde, caché sous une pudeur magnifique. Le troisième chef-d'oeuvre de Demy.

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17 mai 2009

La Naissance du Jour de Jacques Demy - 1980

p51Sérieux plantage cette fois-ci dans la carrière attachante du grand Jacques. En adaptant un livre poussiéreux de Colette, qui n'est pas la plus grande écrivain du monde reconnaissons-le, Demy perd toute fantaisie et toute légèreté, et livre même un film presque mortifère et assoupi, ce qui est bien le comble pour l'auteur de Peau d'Ane. Engoncé dans un costume qui ne lui va pas, celui de l'adaptateur littéraire et sage, Demy avance sur des oeufs, en faisant bien attention de ne rien casser. Il tourne dans la maison même de Colette, respecte à la virgule près les formules (creuses et assez insupportables de fatuité) de la dame, et se laisse totalement enfermer dans cette terreur d'enfant face à la Grande Littératûûûûûre. En plus, on sent Demy asservi également à une esthétique télévisuelle très marquée (La Naissance du Jour est un téléfilm pour FR3, autrement dit un des cercles de l'enfer), qui rend la forme insupportablement vieillotte. Certes, le travers était déjà frôlé dans Lady Oscar ou dans The Pied Piper, mais là on tombe dans un académisme scolaire horrible.

01Quelques petites choses quand même à mettre au crédit du film : les acteurs, Delorme en tête, sont convaincants ; l'adaptation est plutôt courageuse, notamment par cette volonté de rester toujours au plus près de la solitude de Colette dans sa maison de campagne : la voix off sussurée fait son effet, omniprésente et précise, et donne au film un aspect intérieur pas inintéressant ; quelques petits éléments demyesques en diable font leur apparition pour nous sortir de temps en temps de la léthargie (le papier peint rayé, les marins (vieillissants pour le coup), la mer) ; enfin, une manière subtile de parler de l'homosexualité, non pas tant dans cette séquence trop explicite des marins qui dansent ensemble que dans la relation complexe et trouble qui se dessine entre Colette et sa petite protégée (Dominique Sanda, gavante). Pour le reste, c'est intéressant comme un dimanche après-midi devant FR3. Achetez le coffret, mais jetez ce film-là.

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11 avril 2009

Lady Oscar de Jacques Demy - 1978

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La filmographie de Demy ressemble parfois à des montagnes russes : après l'esprit légèrement franchouillard de L'évènement le plus important..., le voilà plongé au coeur d'une production japonaise, avec des acteurs anglais, le tout sur fond de Révolution française. Ca n'a pas l'air de la déranger pour autant : Lady Oscar donne une impression de sérénité et de simplicité totales, alors que c'est tout de même un énorme barnum de figurants, de décors chatoyants et de duels à l'aube. Comme un poisson dans l'eau, le Jacques vous mène tout ça brillament, et si on est en droit de trouver le film un poil transparent, on n'est pas déçus par la beauté de la chose.

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C'est moins personnel que The Pied Piper, qui se permettait de faire avec l'Histoire une reconstitution fantasmée, et on sent bien tout le poids des contraintes dans ce tableau de la France du XVIIIème. Mais si les décors et les détails se veulent historiquement corrects, Demy prend toute liberté dans le dessin des personnages, et il fait bien : portée par des acteurs impeccables et par des actrices jolies en diable, la galerie est foisonnante et charmante : l'héroïne, romantique à mort, est une jeune femme élevée comme un garçon, qui va découvrir sa féminité au contact de l'amour en même temps que son intérêt pour l'égalité entre les classes ; face à elle, Marie-Antoinette est glamourissime, petite nana futile et vacharde qui change d'amitiés comme de robes ; il y aussi un jeune valet révolutionnaire, un évêque ambitieux, une félone usurpatrice d'identité, quelques jeunes fats enrubannés, un Louis XVI tout brelo, bref on en a pour son argent.

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Au milieu de décors splendides, que Demy vide souvent (pour une fois) de toute couleur pour jouer sur une symphonie de blancs, aidé par une musique virevoltante de Legrand, le film est formellement impeccable. Peu de morceaux de bravoure, il est vrai, mais une honnêteté de regard qui ne se dément jamais, avec toujours ce goût pour les amples mouvements de caméra (la plupart faits à la grue et dominant des tableaux compliqués) ; un pic notamment avec cette scène d'alcôve où Marie-Antoinette retrouve son amant : leur baiser dans un kiosque donne lieu à un travelling latéral de toute beauté qui les entoure dans un mouvement dansé, un peu comme dans Lola. La scène de quadrille, d'ailleurs, passage obligé de ce type de production, est elle aussi très réussie, les mots d'amour sussurés selon la position des couples, très fin. Alors certes, c'est parfois un tout petit peu fade dans le scénario, c'est une vision de l'Histoire limite fin de collège, mais on s'en fout complet : c'est très beau à regarder, enlevé, ambitieux, et c'est du romantisme raffiné comme on l'aime. Un film oublié à redécouvrir.

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28 mars 2009

L'Evénement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune de Jacques Demy - 1973

evenement_le_plus_importa_2_gSi L'Evénement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune ne mérite pas sa réputation désastreuse, il faut reconnaître aussi que c'est une minuscule comédie bien platounette. Ca part d'un début de commencement d'idée qu'on a du mal quand même à imaginer sur la longueur : un homme tombe "enceint". Il est vrai qu'en 1973, ça devait avoir plus de résonnance qu'aujourd'hui, avortement, contraception ou féminisme étant encore à cette époque des mots tabous. On attend donc Demy au tournant de la politique : il a raté mai 68, autant qu'il réussisse la révolution sexuelle.

Mais Demy reste un indécrottable "fantaisiste de surface" : c'est ce qu'on aime dans ses films purement lumineux, mais ça déçoit ici. Après une première partie assez agréable, grâce au jeu de cocker de Mastroianni et au contre-emploi de Deneuve (véritable tourte, coiffeuse de surcroît), le film s'enfonce dans le vide. Les quelques pistes effectivement sociales ébauchées par le sujet font long feu, et on reste quand même à la lecture de comptoir quand il s'agit de parler de l'égalité des sexes. Finalement, on se rend compte que le sujet n'en est pas vraiment un. l_evenement_le_plus_important_depuis_que_l_homme_a_marche_sur_la_lune_20__2_gIl aurait fallu que Demy aille au bout de son audace (on attend avec impatience la scène de l'accouchement, qui ne viendra jamais) ; trop frileux, il s'arrête à la comédie gentillette sans jamais affronter toute l'impureté qui aurait pu se dégager de tout ça. C'est d'ailleurs parfois un brin réactionnaire : dès le départ, une chanson braillée par Mireille Mathieu regrette le Paris où les gens savaient se parler et autres idioties ; puis on passe par une période brêves de comptoir qui ne prend aucune distance avec les clichés énoncés par les uns et les autres ; on critique ensuite le progrès, sous couvert d'un improbable discours écologiste, sans cacher une sorte d'angoisse de l'émancipation féminine ; enfin, on ferme son film en renvoyant sagement tout le monde dans ses marques. Très discutable.

4942a7ec6c4cfReste une comédie assez fraîche et dynamique, agréable à regarder (bien monté, quelques acteurs sympathoches, quelques effets visuels colorés comme il faut). Mastroianni a le don de doper chaque scène, aussi banale soit-elle, simplement par son petit jeu rigolo et humble, et grâce à lui on ne s'ennuie pas. C'est en même temps oublié dans les secondes qui suivent le générique de fin.

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16 mars 2009

Le Joueur de Flûte (The Pied Piper) de Jacques Demy - 1972

9782081217577The Pied Piper est un film très attachant qui donne presque l'impression que Peau d'Ane n'était qu'un brouillon des possibilités de Demy à rendre puissant un simple conte pour enfants. Ce film est privé de toutes les niaiseries de son prédécesseur (j'exagère : Peau d'Ane est intéressant), et prend même des allures de pamphlet politique assez étonnant. Dès le début, on sent le resserrage de vis de Demy : une photo beaucoup plus réaliste, malgré des costumes pleins de fantaisie (respect aux chapeliers, qui ne sont pas avares en imagination tordue), un ancrage dans la réalité du Moyen-Age beaucoup plus poussée, on sent que ça va moins rigoler. Et ça se confirme avec un arrière-plan bien sombre : ça se passe en pleine Peste Noire, ça meurt dans tous les coins (un des premiers plans montre un squelette tout à fait horrible), on est loin du conte de fées.

Ca se confirme avec l'arrivée des héros (une troupe de théâtre chamarrée) à Hamlyn, petite ville épargnée pour l'instant par l'épidémie, mais qui remplace ce Mal latent par d'autres calamités beaucoup plus pied_20piper_20PDVD_009concrètes : la soif de l'or d'un baron sans pitié, la "vente" d'une enfant à son fils pour raison de dot affriolante, un bourgmestre confit dans sa lâcheté petite-bourgeoise, et un clergé vengeur et violent qui mène tout ça à la baguette. Le monde décrit ici par Demy est effrayant, et toutes les couleurs du monde n'y changent rien. Il continue pourtant à croire à une certaine innocence, en la personne d'un vieux scientifique juif tout gentil, et surtout grâce à la présence de l'Artiste dans la ville (Donovan en musicien, un jeune gars féru de peinture ou une compagnie d'acrobates assez baba-cools). Le film ne va cesser de faire le balancier entre cette beauté simple de l'artiste et cette violence sourde des institutions, ça fonctionne très bien. Donovan s'avérant être un comédien minable, Demy privilégie des trames secondaires qui sont bien plus intéressantes : John Hurt en salaud qui rêve d'asservir sa jeune épouse, Donald Pleasance (excellent) en mégalomane aveuglé par la richesse.

pied_piper_420Cette dualité trouve son apogée dans la plus belle scène du film, impressionante de dégoût et de brutalité. En pleine fête de mariage, on apporte un gâteau démesuré ; on entend un petit craquement, et soudain la pâte se fissure, et le gâteau s'effondre sous la pression de dizaines de rats planqués à l'intérieur ; le tout sous le regard hagard d'une jeune fille qui perd soudain toute son innocence. Tout le cinéma de Demy est là, dans cet émerveillement qui se craquelle, dans cette brusque poussée du Mal au sein du plus naïf des tableaux. Par cette seule scène, il met à jour une société odieuse et une vision du monde définitivement désespérée.

Désespérée jusqu'à un certain point : Demy continue à croire à quelques valeurs, l'art, l'enfance, la nature. Le célèbre ensorcellement des enfants par le joueur de flûte, qui a déclenché tant de lectures differentes pied_20piper_20PDVD_008chez les psys, est ici envisagé comme une libération. Le musicien sauve clairement les enfants en les éloignant de la peste et surtout de la corruption de la société. Très joli montage entre un vieux savant brulé au bûcher et cette bande de mômes disparaissant dans la jolie campagne allemande. Un montage qui tranche avec le reste du film, constitué de savoureux longs plans mobiles qui mettent en valeur la beauté de la reconstitution, l'ampleur des décors et le faste de la photo. La fin est très étrange, loin de toute morale bénie-oui-oui : les bons sont écrasés, les méchants impunis (à part ce pauvre Hurt), et les artistes sont contraints de fuir cette société honnie : quand on ne peut pas changer le monde, mieux vaut le fuir, dont acte. The Pied Piper est un très beau film sur la perte de l'innocence, amer et fermé, et Demy est grand.

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03 mars 2009

Model Shop de Jacques Demy (1969)

modelshopdemypngVarda, dans Les Plages d'Agnès, regrettait qu'elle et Demy soient passés à côté de mai 68, étant occupés aux States. Je veux pas être méchant, mais il semblerait bien que Demy soit également passé à côté du cinéma cette année-la. Model Shop est d'une fâdeur d'autant plus cruelle que le film vient juste après l'émerveillement des Demoiselles de Rochefort. Comme timoré, Demy approche du bout des lèvres le cinéma américain qu'il lorgnait depuis tant d'années, affadissant ses couleurs, son scénario, ses personnages jusqu'à l'impersonnalité, là où on attendait une surenchère.

Ses comédies musicales rendaient hommage à Hollywood ; son film américain est tourné vers l'Europe, comme si le bon Jacques ne savait pas trop sur quel pied danser, quelle nationalité revendiquer. On pense souvent aux expérimentations d'Antonioni dans cette errance sur 24 heures d'un jeune gars désoeuvré dans les rues de Los Angeles. Le rythme est allangui, l'ambiance légèrement psychédélique, le sujet réduit à la portion congrue : Demy semble revenir à son style La Baie des Anges, comme si entre temps il n'avait pas Sans_titreréalisé les deux plus beaux films du siècle. C'est étrange d'ailleurs de le voir revenir à ses premiers films, comme pour se protéger de cette culture américaine qu'il ne comprend pas, qu'il voit par le petit bout de la lorgnette. Il reprend le personnage de Lola, aussi déracinée et mal à l'aise que lui au milieu de cette société de consommation désespérée, et la fait évoquer la Jeanne Moreau de La Baie des Anges, comme un refuge. Pour se donner quand même bonne figure, il fait mine de s'intéresser à l'actualité du pays, guerre du Vietnam, légalisation de la marie-jeanne, montée du mouvement hippie, mais il le fait anecdotiquement, sans en ressentir les enjeux : le tout sert d'arrière-plan plus que de sujet, à l'image de cette musique mochasse qu'il choisit, un truc genre Pink Floyd cheap qu'il n'aime visiblement pas beaucoup. De toute façon le son est immonde, ce qui est bien le comble dans un film de Demy (à moins que ce ne soit la copie ?) : la plupart des scènes sont accompagnées par une sorte de bruit de chalumeau, ou de type qui souffle dans un tuyau, et on se demande bien d'où ça sort. A mon avis, il a voulu faire un son "urbain", genre voitures qui passent sans arrêt, ou avion qui décolle (pour évoquer le départ de Lola), mais il rate complètement l'effet : ça handicape complètement le film.

49429a514822fQuelques idées quand même : la transformation de la charnelle Lola en pure image fantasmée, la belle étant devenue mannequin à la merci des photographes dans une boîte minable ; une façon de filmer la ville très désincarnée, ses plans documentaires ressemblant à d'arides prises de vue de quartiers délabrés ; et une Anouk Aimée assagie, comme fatiguée, qui prolonge bien son personnage passé. A part ça, ça ressemble à un Blow Up du pauvre, aussi moche mais moins profond, aussi malaisé mais moins audacieux. Jacquot viendra vite, après ça, se réfugier dans les couleurs de Peau d'Ane, et même si je ne suis pas très fan non plus de ce dernier, je ne peux que lui donner raison.

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25 février 2009

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy - 1967

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Immortel, bien sûr. Comment parler de ce film qui ne peut absolument pas se décrire par les mots, qui est un bonheur purement cinématographique, où chaque émotion ne naît que de la puissance de la mise en scène et de la musique, où chaque moment paraît magique, comme arraché à l'éphémère ? Fort de son succès, Demy se permet enfin le film qu'il a toujours voulu faire, et le moins qu'on puisse dire est qu'il réussit génialement toutes ses idées : Les Demoiselles de Rochefort est immense, et n'a rien à envier aux grandes comédies musicales américaines auxquelles il déclare un si grand amour.

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Le projet est bluffant d'ampleur et d'ambition : le film suit la trace d'une bonne dizaine de personnages, tous touchants, tous merveilleusement esquissés dans leur petite vie mélancolique. J'avais d'ailleurs le souvenir d'un portrait des deux actrices Deneuve et Dorléac, alors que c'est beaucoup plus vaste que ça. Piccoli, Kelly, Darrieux, Perrin, Crémieux, Chakiris, sont tout aussi importants qu'elles, et Demy les regarde avec la même passion, jusqu'au petit Boubou qui a droit à son petit caractère. Le scénario trace entre tous ces personnages un réseau très complexe de relations : chacun est en lien avec les autres, même si leur chemin ne se croisent pas forcément. Un amour esquissé ici a droit à son prolongement ailleurs, un petit thème musical sera repris plus loin, pour dresser une fresque faussement modeste du destin dans toutes ses difficultés.

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Moins désespéré sûrement que Les Parapluies de Cherbourg, ce film n'en est pas moins poignant et amer. Il remplace simplement la frontalité de l'émotion par un ton caustique et rageur étonnant dans ce genre de production. Certes, ça ne paye pas de mine, c'est coloré  et délicieusement 60's ; les soeurs jumelles sont deux écervelées superficielles et agaçantes, craquantes comme de bien entendu, les forains sont des dragueurs du samedi soir assez fatalistes quant à leurs échecs amoureux, les scènes sont enlevées et sans conséquence : en surface, on croit à un film léger, ce qu'il est aussi. Mais comme dans son film précédent, Demy a des choses à dire sur la difficulté d'aimer, sur cette chienne de vie qui éloigne les êtres, sur ce salaud de destin qui empêche les gens de se rencontrer, sur le temps qui efface les émotions de jadis. Son grand génie, c'est de nous raconter cette trivialité de l'existence dans la superficialité de la comédie musicale pur jus, en chansons légères, en danses romantiques, en jeux de mots idiots. On noie dans les falbalas des soeurs Dorléac la douleur de la vie, ce qui rend le film encore plus touchant, encore plus passionnant. La somme de pudeur qu'il y a là-dedans est bouleversante, Demy semblant bien avoir trouvé le parfait équilibre entre la déprime évidente qui se dégage de cette histoire et la forme éblouissante de légèreté qu'il utilise.

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Chaque scène tient du miracle, et on serait bien en peine de retirer quoi que ce soit à l'ensemble. La mise en scène est virtuose  : mouvements de caméra insensé lors de la fameuse kermesse, profondeur de champ au taquet dans les scènes dansées, et surtout ces gros plans qu'on ne trouve que chez Demy, lors de champ/contre-champ qui multiplient les regards-caméra avec une audace incroyable, c'est un festival visuel où chaque idée est au service de la musicalité de l'ensemble. Le montage est lui aussi parfait, qui gère la montée de l'émotion en maître, tout en déployant sans en avoir l'air une histoire pleine de sous-trames et de détails. On est émerveillé comme un gosse devant la sincérité de ce style, toujours à deux doigts du ridicule sans jamais y tomber, toujours sublime sous des aspects presque ringards. Ma préférence va sans conteste à Mr Dame (Piccoli), tout petit personnage discret et hyper-sensible, ressassant son amour de jeunesse perdu, et filmé dans le beau paradis blanc qu'est son magasin de musique : la solitude et la tristesse dans toute leur profondeur. Mais il y a aussi l'idée géniale de faire revenir un Gene Kelly vieillissant : dès qu'il esquisse un pas, dès qu'il lance une note, c'est tout le grand cinéma américain qui est convoqué, et c'est magique (il a droit au plus beau plan du film, un travelling arrière où en quelques secondes il nous refait Un Américain à Paris et On the Town, avec une grâce qu'il n'a absolument pas perdue avec l'âge). Chaque morceau de musique est un tube, chaque idée un morceau d'anthologie. Et au milieu de ce cahier des charges astreignant, Demy garde une liberté totale, se permettant tout (il y a toute une séquence en alexandrins, par exemple : qui se permettrait ça aujourd'hui ?), se concentrant uniquement sur la meilleure manière de rendre compte de sa sensibilité bouleversante. Que dire de plus ? C'est la perfection faite film !

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19 février 2009

Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy - 1964

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Incontestablement un de mes cinq ou six films préférés de tous les temps, Les Parapluies de Cherbourg déclenche à chaque vision (et je dois en être au moins à une douzaine) des torrents de larmes. Phénomène qui se déclenche chez moi, puisque j’en suis aux confidences intimes, à chaque fois que la note juste est là, à chaque fois que la Beauté apparaît toute nue (même effet par exemple, quand je lis Andromaque de Racine ou que j’écoute le concert à Köln de Keith Jarrett). Depuis la première jusqu’à la dernière image, le film est splendide, profond, bouleversant, d’une vérité totale en même temps que d’un désespoir ravageur. Pour moi, toute la douloureuse histoire de l’Amour se tient dans ces 90 minutes incandescentes, et jamais un autre cinéaste n’aura touché d’aussi près ce qui fait la trivialité du sentiment amoureux et la douleur de la séparation.

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les_parapluies_de_cherbourg_1963_referenceOn assiste à la découverte de l’amour par une jeune fille et un jeune garçon, tout deux se frottant avec fracas à la désillusion et à la rigueur de la vie. Elle, convaincue de l’éternité du sentiment amoureux, va se rendre compte que tout ça n’était que du flan, et devenir une femme (entendre une bourgeoise légèrement triste) en faisant une croix sur ses idéaux de jeunesse. Pour elle, le sentiment s’efface, et elle en fait son deuil, amèrement mais irrémédiablement. Lui, fougueux et déjà mélancolique dès le début du film, va découvrir la même chose, mais s’accrocher à cette conviction que l’amour ne peut pas mourir quand il est si fort : il retombera bien durement sur terre en se rendant compte que la vie est une chienne qui piétine tout ce qui est beau. Entre ces deux sentiments (la puissance du premier amour et la désillusion de l’âge adulte), la guerre d’Algérie, lointaine et jamais montrée que par le biais des corps qui s’affaissent, et des regards qui ne se Sans_titrerencontrent plus. C’est d’une justesse totale, cette dissection du romantisme des premiers amours, ce constat terrible de la vanité de toute chose. A travers quelques lignes de dialogues simplissimes (« Pourquoi l’absence est-elle si lourde à supporter ? Pourquoi Guy s’éloigne-t-il de moi ? Moi qui serais morte pour lui, pourquoi ne suis-je pas morte ? », se demande Geneviève avec la naïveté de qui découvre la vie), se dessine là tout ce qui fait l’horreur de l’existence. Naïf, Demy ? Laissez-moi rire.

La mise en scène est au-delà du génie : la caméra est sans cesse mobile, comme portée sur un nuage, et tourne autour des couples comme une valse, pour mieux en traquer les rapports déjà biaisés. Le premier plan, sublime panoramique qui prend d’abord Cherbourg vu de loin pour venir cadrer les pavés en plongée et les parapluies qui apportent une touche de couleur sur la grisaille ambiante, met immédiatement dans le bain. Il va s’agir d’ « en-chanter » la vie, tout en en montrant la laideur. Ensuite, ce seront de somptueux travellings qui 6393716_e95969d9a1cadrent sans cesse les personnages dans leurs relations aux autres, comme ce mouvement qui cadre Deneuve dans sa boutique, avec Guy en fond, puis suit le couple en parallèle jusqu’à la disparition du jeune homme ; comme ce travelling arrière lors de la fameuse scène des adieux, légèrement moins rapide que le train qui éloigne les amants, jusqu’à ne montrer que la jeune fille en minuscule qui quitte l’écran irrémédiablement ; comme la virtuosité du montage, qui montre presque en un seul mouvement l’annonce du départ de Guy puis la séparation ; comme ce fluide travelling sur la voiture de Roland Cassard qui vient briser l’axe qui relie Geneviève et Guy… Mais j’adore surtout ces gros plans avec des regards francs vers la caméra, qui nous donnent droit à une déclaration d’amour directe de la part de Deneuve (« Vous êtes mon roi », dit-elle en plantant son regard droit dans celui du spectateur, et j’ai failli m’évanouir). Il y a aussi ce monologue de Roland Cassard, amené par un zoom infiniment subtil, et qui replonge subitement, au détour d’un plan, dans le Nantes de Lola, mais ici en couleurs, belle idée qui tisse des liens dans la filmographie de Demy.

Le travail sur la couleur est bien entendu admirable, c’est une vraie palette thématique qui épouse parfaitement la musique, des robes presque fluos de Deneuve jusqu’à celles (de la même couleur mais beaucoup plus pastel) de la sage Madeleine, des murs rouges du magasin de parapluies au blanc immaculé qui accompagne les arrivées de Roland. La métamorphose de Geneviève, depuis le rose flashy des premières scènes jusqu’au bleu-roi de sa les_parapluies_de_cherbourgmaturité et au noir du deuil, est à elle seule tout un poème. La maîtrise est partout, du point de vue formel. L’écheveau des thèmes musicaux, très complexe sous une simplicité apparente (il y a finalement peu de thèmes différents), est à l’unisson de cette intelligence (Cassard qui vole petit à petit la mélodie de Guy, et reproduit la scène de déclaration d’amour à l’identique). Tout est au service de la pure émotion, quelque chose d’absolument indicible qui fait que Demy touche du doigt ce qui fait l’éternité du Cinéma : filmer un sentiment.

Si vous n’êtes pas encore achevés après ce catalogue de génie pur, il vous reste la dernière scène pour vous assommer définitivement. Un couple séparé par la vie qui se recroise par hasard, et qui ne trouve à se dire que « Et toi, ça va ? / Très bien », un plan fixe qui met une petite fille entre les deux ex-passionnés, un dernier regard sous la neige, puis un travelling arrière sublimissime qui laisse ces deux pauvres êtres perdus à leur morne destin. Les Parapluies de Cherbourg, c’est tout ce qu’on est en droit de demander au Cinéma. A revoir toute sa vie.

Tout Demy : clique

Posté par Shangols à 14:39 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]


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