Rendez-Vous à Bray d'André Delvaux - 1971
Après l'intrigant Un Soir Un Train, Delvaux continue dans le même souffle, et livre avec Rendez-Vous à Bray un autre exemple de son goût pour le mystère et l'opacité. Cette fois, c'est une adaptation de Gracq, et la première chose qui saute aux yeux, c'est la réussite totale pour ce qui est de recréer les ambiances gracquiennes : forêts grises prises dans le brouillard, froid presque palpable à l'écran, mélange raffiné entre érudition intellectuelle et minéralité, érotisme feutré... tout y est. Le film est d'abord un film d'atmosphère, qui prend son temps pour raconter la nature, avant le récit. La science impressionnante des cadres est pour beaucoup dans cette réussite : scientifiquement pensés, ils sont assez géniaux sous leur apparente simplicité. Delvaux sait toujours où placer sa caméra, englobant discrètement un objet en amorce pour mieux contrebalancer un motif de l'autre côté de l'écran (le superbe plan avec une amphore en pierre à gauche, un arbre solitaire à droite, et le personnage qui marche de l'un à l'autre), plaçant ses acteurs dans une lente chorégraphie dirigée par le cadre et lui seul. Il arrive même à trouver, dans cette
sobriété, quelque chose du classicisme des portraits d'un Rembrandt (dont un tableau apparaît d'ailleurs en arrière-plan), sans jamais pour autant perdre cet aspect très étrange qui le rapproche, cette fois encore, du naturalisme fantastique de Magritte. C'est bien à la peinture que Rendez-Vous à Bray fait penser, une peinture dans la grande tradition flamande. L'érudition est partout, puisqu'il s'agit aussi d'une histoire de musiciens raffinés, jouant du Brahms dans les intérieurs ouatés des salons fin de siècle, et de leurs rapports opaques faits de domination, d'amour et de soif de liberté.
On est en 1917. Julien, jeune pianiste, est invité par son ami Jacques, compositeur pointu, dans sa villa de Bray. Leurs rapports se sont éloignés depuis la guerre, et ils restent sur une impression de séparation mal assumée, de rapports parfois conflictuels sans qu'aucune cause réelle ne soit mentionnée entre eux. Mais Jacques ne viendra pas au rendez-vous, et Julien passera une journée à l'attendre, sous la présence mutique d'une servante (Karina, en forme). Tout cela restera très
opaque : pourquoi la servante pleure-t-elle seule dans sa cuisine ? Où est passé Jacques ? Est-il mort ou s'amuse-t-il à tourmenter son ami ? Sous le signe inaugural d'un journal rempli de blancs (la censure de l'époque), le film jouera sur ces trous jamais remplis, sur l'impression plus que sur l'explication. Le message adressé au spectateur est simple : faites votre histoire, imaginez ; moi, je ne donne que quelques scènes, quelques indices... Joli jeu du chat et de la souris entre le cinéaste et son public, représenté concrètement à l'écran par ces situations étranges entre la servante et le pianiste.
A coups de flash-backs et de retours dans la villa, Delvaux dresse un écheveau de séquences comme autant de pistes possibles, qui ne débouchent finalement que sur encore plus de mystère. C'est qu'il travaille sur le mystère du cinéma, sur cette fascination qu'il exerce, sur l'innocence naïve qu'il demande au spectateur. La plus belle séquence montre Bulle Ogier (géniale)
hypnotisée par un écran de cinéma sur lequel on projette Fantomas de Feuillade. C'est ce lâcher-prise-là que semble demander Delvaux à son spectateur, une acceptation sans nuance de la Magie Cinématographique. Son jeu sur les rythmes, sur le temps (le long plan très drôle où Ogier est confrontée à une aile de poulet servie dans une réception : presque rien mais hilarant et fascinant) confirme cette impression : le film ne lâche rien d'inutile, se contente d'accompagner un regard et une imagination, celle de son public, pour l'amener à créer sa propre histoire, son propre film. Conceptuel, risqué (c'est parfois un peu chiant), mais primordial à l'heure où le consommateur de ciné est souvent pris pour un ado attardé à qui il faut tout expliquer.
Un Soir, Un Train d'André Delvaux - 1968
Sur les conseils de l'ami Patience, décidément bien affûté, un petit André Delvaux. Pour cette fois, respects. Un Soir, Un Train est un film super intrigant, qui manie une sorte de réalisme fantastique d'un très bel effet. On ne s'attend pas, dans les tristounes premières minutes, à tomber sur un essai à la Kafka : un couple de bourgeois, lui prof de linguistique, elle costumière pour le théâtre, se dispute. Le souci : elle se sent seule, abandonnée dans un pays qui n'est pas le sien (la Belgique) habité par des problèmes qui ne sont pas les siens (les batailles entre flamands et francophones). Il faut dire que l'homme (Yves Montand, un peu en-dessous) est particulièrement indifférent aux problèmes de sa femme (Anouck Aimée, très belle). On suit ça avec un certain ennui, persuadé qu'on va avoir droit à un film psychologique plein de symboles, une sorte de Bergman belge raté. Assez mal monté, trop explicatif dans ses dialogues, cette première partie fait redouter le pire.
Montand monte alors dans un train pour aller donner une conférence on ne sait où. Aimée le suit pour se réconcilier, et les deux tourtereaux s'endorment. C'est alors que le film prend un virage radical, plongeant brusquement ses personnages dans un fantastique étrange. On avait déjà eu des indices lors de la partie "réaliste", avec ces miroirs qui ne renvoient aucun reflet, avec ce comportement légèrement déviant de Montand lors de la scène de dîner. Mais là, l'angoisse et le décalage envahissent très clairement l'écran, et on se retrouve dans une atmosphère qui doit autant à Magritte (pour rester dans les Belges) qu'à Twilight Zone. Si le mot "surréaliste" est parfois dévoyé dans ce blog (eheh), il s'impose ici : la réalité n'est que légèrement triturée, légèrement décalée, pour créer un ailleurs onirique inquiétant. Montand, accompagné de deux hommes tombés de nulle part, erre dans un no man's land boueux et froid, abandonné de tous. Quand les trois compagnons se retrouvent dans un village, c'est pour se rendre compte que la communication n'est pas possible, que la langue est inconnue.
On ne sait pas où Delvaux veut nous emmener, et c'est là la principale qualité du film. Il nous fait toucher la texture de l'inconscient tout en restant dans le "probable", sans tomber dans le fantastique pur. Le monde décrit est celui intérieur de Montand, fait de souvenirs, de frustrations, de non-dits, de fantasmes, mélange d'ambiance "cabaret allemand" (le gars évoque son passé de militaire pendant la guerre) et de désespoir glacé, de pulsion sexuelle et de frustration. Tout tourne, en tout cas, autour de l'incommunicabilité, et de cette scène inaugurale de dispute amoureuse. On comprendra sur la fin le pourquoi de ce bizarre maelström... Il y a là-dedans des tas d'idées vraiment originales, avec comme point d'orgue une scène de danse en duo qui fait froid dans le dos. Delvaux maîtrise brillamment ses rythmes, sachant étirer certaines scènes a priori banales pour mieux monter brusquement une scène forte et effrayante. Eminemment belge dans son atmosphère, même si ça ne veut pas dire grand chose d'autre que "étrange", son film est touchant et intelligent, et sait nous caresser dans le mauvais sens du poil. Je n'en demandais pas plus. Un moment unique, en tout cas.
