Cronos (1993) de Guillermo del Toro
Bon ben décidément, je ne suis pas dans un grand jour. Je pensais que ce Cronos allait me remonter comme une pendule et il me laisse exsangue de lassitude (me suis ennuyé à cent sous de l'heure, c'est ça). Cette énième variation sur une histoire de vampire moderne avec un soupçon de Highlander (il ne peut y en avoir qu'un, d'immortel, cool), de Frankenstein (c'est quoi ce maquillage tout bleu avec des pustules ?), de religiosité - notre héros, Jesus Gris (ce nom me rappelle quelqu'un mais qui exactement ?...), ne cesse de ressusciter, et d'alchimifumisterie (un incroyable petit objet, qui donne l'immortalité, créé il y a de cela bien bien longtemps par un savant, avec, à l'intérieur, un insecte qui contrôle cette magnifique petite mécanique suisse) ne m'inspire pas vraiment grand chose... L'objet en soi, pourtant, avec ces petites griffes qui s'insèrent méchamment dans la peau, avait pourtant au départ un petit côté cronenbergien tout à fait haletant. Mais on déchante bien vite avec cette mise en scène platouillette - si Del Toro soigne ses éclairages, il oublie ses acteurs et toute idée de rythme - qui s'éternise (c'est le mot) sur des relations entre un bon papy qui a voulu jouer au malin et sa petite fille muette (manque une plante et on est chez Besson). Notre homme est tout content au départ de ce petit bain - sanglant - de jouvence, se rase, de plaisir, sa petite moustache pour redevenir séducteur, et pis ?... Ben, il y a un type super jaloux qui va lui amener bien des problèmes. Et franchement, notre papy, il regrette grave, pasqu'avec sa peau toute bleue mangée à l'acide, il sent bien qu'il va finir par faire peur à la pauvre gamine. Celle-ci se montre néanmoins bien patiente, finira même par sortir un mot et cela suffira au bonheur de notre papy qui peut s'en aller rejoindre le monde d'Avatar. Bon, moi je veux bien qu'il s'agisse du premier film du gars del Toro, mais franchement son pseudo univers zarbi se révèle, à l'usage, dix fois moins détraqué et intriguant que celui, justement, d'un Cronenberg. Cronos, film sinistre, guère effrayant, qui me laisse impassible... (...).
Le Labyrinthe de Pan (El Laberinto del Fauno) (2006) de Guillermo del Toro
Surprenant de voir les critiques dithyrambiques aux U.S. et celles beaucoup plus mitigées en France. Entre contexte historique (la guerre d'Espagne) et ambiance féérique (entre Legend et Excalibur), il est clair qu'il est difficile parfois de relier les deux mondes tant la réalité cruelle de l'un est contrebalancée par l'imaginaire foisonnant de l'autre - mais qui propose cela dit un univers tout aussi violent.
Une chose est certaine, c'est que Sergi Lopez tient le rôle du salaud de service de l'année, en endossant ce personnage de capitaine franquiste sans aucune pitié : froid, cynique, violent, sans faiblesse si ce n'est son arrogance, voilà longtemps qu'on avait pas vu une telle pourriture aussi bien campée - le Sergi qui peut jouer les mecs à la cool fout ici vraiment les boules et devrait s'attirer un joli potentiel haine. Une guerre sans merci donc est engagée en Espagne (on est en 44), la bonne, Mercedes, faisant le lien entre les deux mondes, servant le capitaine tout en faisant le relais avec les résistants... Cela lui vaudra 2-3 petits problèmes. Il est un peu bizarre de voir que toute la seconde partie du film s'intéresse à cette trame historique alors que la première partie était organisée autour de l'accouchement de la femme du capitaine et surtout aut
our du monde imaginaire de la petite fille (magnétique Ivana Baquero)... : entre crapaud bien gluant, faune géant, fée-phasme et monstre gollumesque, on a droit à un bel échantillon de ce monde de rêve/cauchemar même si on a un peu de mal à faire toujours le parallèle avec l'autre réalité - qu'elle ait besoin de s'échapper dans son monde irréel on le comprend volontiers, mais on a parfois un peu de mal à comprendre où Del Toro veut nous emmener dans ce voyage initiatique... nulle part ou simplement dans un royaume enfantin ? Certes, même si les deux mondes finissent par se mêler à la fin (la petite fille se sacrifie pour son frère), tout cela reste un poil alambiqué pour parvenir à une telle morale.
Ce double aspect donne un film du même coup un peu bancal même si l'atmosphère générale de bois hanté et de personnages infernaux est particulièrement bien plantée. On finit par se perdre un peu dans ce labyrinthe, pas forcément certain, à mesure que le film avance, que Del Toro sache vraiment quelle porte de sortie il voudrait nous faire prendre, à l'image de cette fin entre happy-end et tragédie. Si le film est visuellement aussi sombre que les meilleurs Tim Burton, ce récit historico-fantasyco-initiatique laisse tout de même un tantinet dubitatif, pan-tois même, si j'osais.
Bon, on verra ce qu'il en restera après digestion dans quelques semaines. (Shang - 18/11/06)
Je ne sais pas si mon éminent camarade a pu décanter ce film deux ans après, mais je veux bien en attendant suppléer à sa réflexion : j'ai beaucoup aimé Le Labyrinthe de Pan, tout en lui reconnaissant quelques faiblesses déjà pointées par le Shang. Les scènes oniriques sont effectivement un peu floues dans leurs discours, par exemple. Cela dit, je ne pense pas qu'il faille voir dans celles-ci une vraie volonté d'évasion de la part de la petite fille. Ces scènes sont plus malsaines qu'il n'y paraît, mélange de contes de fées effectivement opposés à la dure réalité, et de bribes de réel très violentes : c'est un tas de chaussures abandonnées que tout visiteur du camp d'Auschwitz reconnaîtra ; c'est une sorte de foetus géant sans yeux qui rappelle aussi bien ces interrogations de la petite quant à son frère à naître et les images des camps de concentration ; c'est un crapaud visqueux faisant appel à toute l'imagerie d'un Jerome Bosch ; ou c'est encore une scène finale directement inspirée de Shining. Loin d'être de pures échappatoires, les délires de la petite fille sont une sorte de mix de toutes ses hantises et ses peurs, et du coup la porosité entre ce monde onirique et la réalité de la guerre va de soi.
Finalement, on assiste à un film plus troublant qu'il n'y paraît, une sorte d'antithèse au piètre La Vie est belle de Benigni : le monde des rêves, la fantaisie, la magie de l'enfance est inapte à modifier la réalité. La petite
fille, sorte d'Alice moderne (avec tout ce que ça comporte de glauque et de trouble), échoue totalement dans sa volonté de fuir la vraie vie : l'ogre est bien réel (impressionnant Lopez, effectivement), le foetus terminera dans le feu (représenté par une racine de mandragore gigotante), et la brutalité viendra annihiler toute propension au rêve. La sécheresse des scènes de torture est beaucoup plus prégnante que tous les rêves de la petite. Dommage que sur la fin, Del Toro s'enferme dans une imagerie un peu chrétienne, pour faire espérer une vie future à cette petite fille : "tu t'assiéras à la droite du père", Royaume des Cieux, et tout le titouin, c'était inutile, et c'est même un peu lâche au vu de l'audace jusqu'ci déployée. Del Toro, malgré cette timidité finale, sert un film totalement désespéré sur les pouvoirs de l'imagination. Victoire de la vie par KO, aussi horrible soit-elle. (Gols - 15/10/08)
L'Echine du Diable (El Espinazo del Diablo) de Guillermo del Toro - 2002
Del Toro a bien du mal à faire un choix net dans El Espinazo del Diablo. Il voudrait bien faire un film poétique sur ses souvenirs d'enfance sur fond de guerre d'Espagne, mais peine à faire exister un arrière-plan vraiment viable et se rend vite compte que celui-ci ne mène pas à grand-chose. Il voudrait bien également faire un film fantastique bon genre, mais ses recettes sont bien trop éculées pour vraiment fonctionner : eaux saumâtres enfermant des fantômes de petit garçon vengeur, longs corridors inquiétants, apparitions mystérieuses de spectres à tous les coins de décors, musique sourde qui souligne chaque pic de peur... On dirait que les cinéastes espagnols récents n'ont qu'un décor à leur disposition (un orphelinat) et que les éternels mêmes enfants-acteurs (qui sont pour le coup très bons ici). Il voudrait bien, du coup, construire une fable sur les rapports
entre adultes et enfants, mais a bien du mal à rendre poreux les deux univers : il y a d'un côté les histoires des grands (la guerre, les rapports amoureux), de l'autre celles des petits (les rivalités, le fantôme), comme si on assistait à deux films différents. L'errance du réalisateur, malgré tout son talent pour la photo et le montage, finit par vider le film de toute substance, et on cherche en vain le vrai but de tout ça. Si on veut nous faire peur, c'est raté, si on veut nous émouvoir, c'est raté, si on veut nous faire comprendre quelque chose de plus profond, c'est raté.
Et puis subitement, dans la dernière demi-heure, on sort de notre torpeur. Del Toro évacue petit à petit les adultes de son film, et se concentre sur ce groupe de petits s'organisant pour survivre. Un méchant ogre, un trésor enfoui, une solidarité qui s'installe, petit à petit El Espinazo del Diablo se met à ressembler à un bon vieux
Stevenson, voire (toutes proportions gardées) à tous ces grands films sur l'enfance brimée (Moonfleet, The Night of the Hunter...). Voilà qui est bien mieux pensé, et qui arrache in extremis le film de la banalité. Les dernières séquences sont judicieusement écrites, on retrouve quelques chose des cauchemars d'antan, grâce à ce personnage odieux et sans quartier qui fait bien plus peur que le fantôme. Quelques détails sont également assez originaux, comme cette bombe trônant en plein milieu du décor (balancée d'un avion, elle n'a pas explosé... mais pour combien de temps ?). Finalement, c'est relativement plaisant, mais je vous conseille quand même d'arriver une bonne heure en retard à la prochaine séance.


