They came to a City (1944) de Basil Dearden
Basil Dearden fait partie des réalisateurs anglais qui me bottent (j'ai peur d'avoir à les compter sur les doigts d'une seule main...) mais disons le franchement ce They came to a City est affreusement raté. L'idée de départ est pourtant plutôt bonne (neuf personnages issus de classes sociales différentes se retrouvent soudainement out of this world - ambiance huis-clos sartrien under the sky ; ils ont la possibilité de visiter une ville (qu'on ne verra point) où les hommes ne travaillent pas pour des machines mais les machines pour les hommes (sic, il manque tout de même une notice explicative) et où la justice sociale (tout le monde, il est égal, tout le monde il happy) règne) mais ce n'est malheureusement pas avec les meilleurs intentions (même marxistes, hum) qu'on fait les bons films... Le truc est manichéen en diable : les méchants (le banquier, le gars de la gentry, la mère possessive, la femme jalouse) détestent ; les gentils (la serveuse, la vieille femme de ménage, le marin...) adorent - trop cool. Le marin et la serveuse en pincent l'un pour l'autre, trouvent qu'il s'agit de la ville de leur rêve (oh, allez, un ptit coup de violon scriabinesque pour la route) mais le marin, franchement trop bon, décide de revenir voir ses pairs pour propager la bonne parole : ouais, les gars, c'est possible, l'Utopie... Les bras nous en tombent devant un tel côté simpliste et on tentera, pour être gentil avec le Basil, de retenir... euh... les sobres décors - des escaliers qui partent ici et là et une bien jolie porte... Sinon, ouais, rien de rien.
Hold-up à Londres (The League of Gentlemen) (1960) de Basil Dearden
Après trois excellentes surprises (Sapphire, All Night long, Victim), je me faisais une joie de découvrir l'une des oeuvres les plus "célèbres" (c'est forcément relatif) de Basil Dearden ; eh ben voilà, c'est toujours quand on place la barre trop haut qu'on finit par être un poil déçu. Attention, The League of Gentleman, genre de Ocean 11 (ou plutôt Ocean 8) british in the late fifties, demeure tout à fait enjoyable à regarder. Mais par rapport à mon "excitation" du départ, c'est finalement un peu maigre... Pourtant le film commençait sous les meilleurs auspices avec cet homme habillé de façon ultra smart sortant des égouts : il y avait là un chtit côté incongru des plus prometteurs qui se poursuivait par l'envoi de sept lettres "énigmatiques" (contenant chacune un livre, un billet coupé en deux et un message fixant un rendez-vous) à sept hommes qui n'avaient apparemment rien en commun - à part de petits soucis financiers mais qui n'en a point, hein ?... Ils se rendent tous à ce curieux rendez-vous en étant, au départ, on ne peut plus dubitatifs sur la proposition que leur fait cet étrange Mr Hyde : réaliser le casse du siècle. Mais notre Hyde saura rapidement les convaincre... On se pourlèche les babines d'avance en se disant qu'on risque d'assister au hold-up le plus audacieux qu'on ait jamais vu, un espoir qui partira malheureusement, il faut l'admettre, un peu en fumée...
Dearden prend tout son temps pour nous présenter ces sept hommes et leurs petits tracas au quotidien. Le problème de cette longue phase d'introduction un peu systématique - sept, c'est beaucoup -, c'est que, en dehors d'un - voire deux - petits traits de caractère, la personnalité de chacun demeure malgré tout un peu vague... Même par la suite, on aura bien du mal à se familiariser avec certains, à s'en sentir proche, deux ou trois d'entre eux demeurant d'ailleurs plus des silhouettes que des individus à part entière. On sait ce qui les rapproche, ce qui les "unit" (tous des anciens gradés militaires, mouillés dans des histoires guère avouables (Hyde a son petit dossier sur chacun, c'est d'ailleurs ce qui lui a permis de les "sélectionner"), qui ont connu des temps meilleurs), mais on peine parfois à faire vraiment le distinguo entre les qualités, les aptitudes de chacun, leur réelle spécialité (cela est brièvement évoqué pour certains d'entre eux mais on ne peut point dire que cela soit des talents exceptionnels : couper des fils, voler une bagnole ou balancer une bombe c'est loin de nécessiter des années d’entrainement... pick me, pick me !). Cet aspect est un peu frustrant tout comme le casse final (grande idée que celle des fumigènes... et pis malheureusement c'est bien un peu tout...). C'est dommage parce que le personnage de Jack Hawkins (Hyde), grand bourgeois décadent perdu dans son immense demeure, est pour sa part particulièrement "remarquable" dans sa capacité à organiser ce coup au millimètre et à mener les hommes à la baguette. Il y a un petit côté colonie de vacances "pour adulte" lors de toute cette phase de préparation, un état d'esprit bon enfant assez savoureux (Ah, this famous british humour pince sans rire...): cet aspect-là est particulièrement évident lors du vol dans la base de l'Armée ; malgré tout le sérieux de l'entreprise, nos gaziers s'amusent comme des petits fous dans les rôles qu'ils campent, sans parler de cette idée (caustique, c'est le cas de le dire...) de prendre un accent irlandais pour faire croire que c'est un commando de l'IRA qui a agi... Une pointe d'ironie (du sort) que l'on retrouve jusque dans le final (alors le crime, il pait ou il pait po in England ?) où nos hommes se conduisent, forcément,... en parfait gentlemen (cambrioleurs). C'est pétillant d'humour, bien mené mais sans doute pas aussi "original" (même pour son temps, mais j'ai peut-être la dent un peu dure) et inventif qu'on l'aurait souhaité. On reste tout de même, cela va sans dire, en première League.
La Victime (Victim) (1961) de Basil Dearden
Il y décidément quelques perles dans l'oeuvre de Dearden et ce Victime en fait partie. Après s'être attaqué au racisme dans Sapphire, Dearden traite dans cette oeuvre de l'homosexualité, qui, faut le rappeler, était passible d'emprisonnement en Angleterre jusqu'à sa dépénalisation en 67... Comme le dit l'un des personnages du film, cette loi représentait alors une véritable "charte du maître-chanteur", grand sujet justement de cette production. Dearden ouvre son film en nous faisant découvrir un jeune homme cherchant à échapper à la police (belle mise en place du suspense)... La plupart des personnes qu'il contacte lors de sa fuite pour leur demander de l'argent le reçoivent de façon relativement froide tout en faisant preuve d'une évidente nervosité. On se demande bien ce qui peut autant mettre sur les nerfs tous ces individus qui viennent de diverses classes de la société, nous perdant en diverses conjonctures... Le jeune homme est finalement arrêté par la police qui ne tarde point à se rendre compte que le jeune homme a piqué dans la caisse de son entreprise pour payer un maître-chanteur. Totalement muet lors de l'interrogatoire (il a été retrouvé avec un épais dossier (des coupures de presse) sur un certain Mel Farr, un notable exerçant dans la Justice, qu'il semble vénérer et vouloir protéger à tout prix), il est retrouvé quelques heures plus tard pendu dans sa cellule... Gosh. Pour le policier en charge de l'enquête, "90% des chantages étant liés à des histoires d'homosexualité", c'est cette piste-là qu'il faudrait sûrement privilégier. Eh be.
Mel Farr (impressionnant Dirk Bogarde, tout en classe et en retenue), lorsqu'il apprend la mort du jeune homme qui a essayé en vain de le contacter dans les heures précédant son arrestation, va se faire un point d'honneur à retrouver les coupables de ce crime odieux. Promis à un brillant avenir, il sait qu'il peut mettre en danger sa carrière - et également son couple - mais tentera jusqu'au bout de faire pression sur d'autres personnes, victimes de chantage, pour remonter la filière. Parallèlement, les policiers mènent discrètement leur propre enquête ; comme dans Sapphire, le responsable de la police et son assistant, clairement homophobe, auront quelques échanges "musclés" : se voyant reprocher son côté "puritain", ce dernier fait remarquer que cela n'est point puni par la loi... "plus à notre époque" lui fait remarquer judicieusement son chef beaucoup plus tolérant, à l'évidence, que son collègue... Certains n'y vont pas par quatre chemins pour condamner ouvertement l'homosexualité (pauvre vieille fille, sûrement mal... allons, pas de préjugés) et Dearden montre à quel point les homosexuels vivent constamment dans la peur, incapables de mettre fin à l'agissement d'un quelconque maître-chanteur sous peine de se voir eux-même accusés : le scandale plus la prison, autant payer le silence de ceux qui possèdent des photos compromettantes - un parfait cercle vicieux. Il faudra tout le courage de Mel Farr (beau personnage également que celui de sa femme (Sylvia Syms) tiraillée entre une évidente jalousie et son amour pour son mari) pour mettre à jour (tout en "s'exposant") ces procédés ignobles.
Impeccable sens du cadre et fluidité du montage (c'est bateau mais c'est toujours remarquable), merveilleux noir et blanc (notamment les scènes de nuit), interprétation d'une parfaite sobriété de l'ensemble des acteurs (jusqu'au moindre second rôle qui a toujours quelque chose à jouer (l'hypocrisie du patron du pub, la scène faite par la femme de l'ami du jeune homme au début du film...)), il n'y a une nouvelle fois, au niveau de la forme, pas grand-chose à redire. Dearden excelle à nous montrer l'atmosphère particulière qui règne dans chacun des nombreux décors (l'intérieur cossu de Farr, les différents chassés-croisés dans le pub, le commissariat relativement froid, l'intimité de la librairie...) et signe un nouveau film qui fait date dans ce portrait de la société anglaise rongée de l'intérieur par sa soi-disant "morale". Respect total.
Tout au Long de la Nuit (All Night long) (1962) de Basil Dearden
Voilà une version jazzy d'Othello qui swingue son London sa mère. Grande idée de l'incontournable collection Criterion de rééditer les films de Dearden qui nous montrent (il faut bien reconnaître qu'avec l'ami Gols, c'est pas vraiment notre cup of tea, generally speaking) que le cinéma anglais possède de vrais trésors cachés. Sans être un grand connaisseur de jazz (mon entourage acquiesce), la présence au générique de quelques grands noms du jazz s'avère dès le départ alléchante (Charles Mingus, Dave Brubeck, Ray Dempsey, j'en passe et des meilleurs...) même si on craint forcément que la musique - omniprésente, le film se passant dans une seule pièce avec un groupe jouant en toile de fond - finisse par phagocyter une intrigue-prétexte. Que nenni, Dearden "mixe" les deux à la perfection (les monteurs sons et images effectuant au passage un travail qu'on imagine forcément ardu), les interprètes (de la musique et du film) se mêlant qui plus est magnifiquement. Au niveau de la mise en scène, c'est du nanan (quelle fluidité incroyable d'une scène à l'autre sans jamais sacrifier la musique) et on prend son pied à suivre cette partition réglée au cordeau. Une oeuvre pouvant satisfaire à la fois tout cinéphile et mélomane qui se respecte, c'est finalement pas si courant.
Aurelius et Delia fêtent en musique leur premier anniversaire de mariage ; l'ami Rod Hamilton (Richard Attenborough), qui n'est guère dans le besoin, a tenu à organiser pour l'occasion cette petite soirée exceptionnelle en conviant toutes ses relations musicales. Il en pince pour Délia mais ne tarde point à mettre en sourdine ses intentions. Le saloupiot de l'histoire, le véritable Iago, n'est autre que l'un de ses potes, Johnny Cousin (excellentissime Patrick McGoohan) : lui aussi a des vues sur Delia et il ne tarde d'ailleurs point à lui déclarer sa flamme. Sèchement rembarré, il va mettre au point de façon machiavélique sa vengeance. Maniant les sous-entendus à la perfection, il va tenter de faire croire à un Aurelius, on ne peut plus sceptique au départ, que Delia et Cass - l'un de ses meilleurs amis et manager du groupe d'Aurelius - ont une liaison. Manipulant Cass pour qu'il provoque un scandale - Dalia, en amie intime, ne cessant alors d'aller lui parler, en aparté, pour calmer le jeu -, il va progressivement monter la tête à ce pauvre Aurelius. Il ira jusqu'à bidouiller une bande d'enregistrement pour persuader Aurelius de la trahison de sa femme... Le rythme des percussions s'accélère, la pression monte et on craint que les trompettes viennent sonner le glas de ce couple jusque là si bien accordé...
Dearden ne cesse de faire faire des allers-retour à ses acteurs entre les diverses pièces de ce loft et la scène musicale (Aurelius étant pianiste, Cass saxophoniste, Delia chanteuse et Johnny batteur) soignant magistralement chaque transition et donnant surtout un sens à chacune des mélodies qu'ils interprètent (le "pianissimo" d'un Aurelius en proie aux doutes, les airs de sax étincelants d'un Cass (renforçant chez Aurelius l'impression qu'il cherche à "faire le beau"), les chansons... de charme de Delia et la batterie jouée comme un fou furieux par un Johnny "mentalement" instable). Un "mariage", pour le coup, entre les accords musicaux, les "airs" (ou les faux airs) de chacun et les désaccords conjugaux et amicaux qui fait merveille. Patrick McGoohan en beau parleur trouve toujours les mots juste pour jouer sur les petites faiblesses et les doutes de ses interlocuteurs, et le type devient tellement détestable, à enchaîner les mensonges comme un beau diable pour foutre le bordel, qu'on en viendrait presque à le trouver génial (au moins en tant qu'acteur) - plus langue de pute, tu meurs, et à ce niveau-là, c'est presque un art. Forcément le gars Aurelius va finir par sortir de ses gonds (ou gongs, allez, on peut se permettre) et l'on aura droit à un final en fanfare... Excellente petite surprise, même après avoir découvert ce Sapphire de très bonne tenue, et cela donne forcément envie de découvrir dans les plus brefs délais les deux autres titres exhumés par Criterion, The League of Gentlemen et Victim.
Opération Scotland Yard (Sapphire) (1959) de Basil Dearden
Basil Dearden nous fait suivre une enquête criminelle dans le Londres de la fin des années 50 alors que les Anglais accueillent avec respect et déférence les Blacks du Commonwealth. Euh, en fait non. Ben ouais, c'est un petit monde où les préjugés vont bon train, de l'homme de la rue aux policiers en passant par des proprios de chambre à louer. On croisera au cours de l'enquête une bonne vingtaine d'individus et s'il y en a, allez, trois qui ne font pas preuve de racisme, c'est bien le bout du monde. A po dû être super populaire, Dearden, auprès des English, et c'est forcément tout à son honneur. Au niveau de la forme, on pourrait relever une petite musique jazzy qui court tout au long du film pas déplaisante et qui tend parfois à faire oublier l'interprétation un poil amateur de certains seconds rôles. Nos deux enquêteurs se démènent comme deux beaux diables pour aller interroger une multitude de témoins et de personnes qui entretenaient des relations avec la fille assassinée : ces constantes visites d'un endroit l'autre (boîte de jazz, maison d'étudiants étrangers, casa du fiancé de la fille morte, taudis des quartiers blacks...) finiraient presque par nous faire perdre pied dans l'intrigue - ah oui, donc c'est machine qui a mentionné bidule qui a eu une histoire avec truc... Cela permet au moins à Dearden de nous présenter un maximum de lieux "underground" de Londres : à défaut de suivre une trame vraiment palpitante (une course poursuite à pied en tout et pour tout qui booste un peu le bazar), on ne peut lui reprocher d'avoir tenté de varier au maximum les décors (de l'intérieur anglais où chaque napperon est à sa place aux apparts en ruines dans les bas quartiers).
Deux bambins tombent sur un corps dans un parc : une jeune femme blanche a été assassinée de six coups de couteau. Le fiancé de la donzelle, bien qu'il possède un alibi, est immédiatement soupçonné par la police. Stupeur (grand coup de sax) quand se présente le frère de la fille : mon Dieu, il est noir ! Le policier, perspicace à donf, lui demande s'il s'agit bien de sa vraie soeur : ben ouais, le père est blanc, la mère noire, c'est pas plus compliqué que cela... Notre fin limier se demande si cette info était connue du fiancé et de sa famille qui semble de prime abord bien conservatrice : yes, yes, disent-ils tous du bout des lèvres, on savait aussi qu'elle était enceinte, qu'ils devaient se marier et no, no, on a absolument rien contre, you see. Mouais, po clair tout ça, sans faire de jeu de mots. Les enquêteurs, dont l'un est raciste comme notre Ministre de l'Intérieur, s'orientent sur la piste de ses anciens amis blacks : ils retrouvent chez l'un une chemise tâchée de sang ainsi qu'un couteau même pas lavé et franchement, vu que le type a en plus tenté de leur faire faux bond, il aurait bien le profil du parfait coupable ! Trop simple on se dit, en se rappelant qu'on était plus jeune un champion du Cluedo. Heureusement le Superintendant Robert Hazard n'est pas du genre à se laisser aller aux préjugés (oui mais là, quand même... Nan, le Black s'est peut-être battu avec un lion dans un parc et a oublié de faire sa lessive, ça arrive - pas faux) et continue ses interrogatoires, d'autant que le fiancé semble cacher bien des choses...
Dearden tombe parfois lui-même un peu lourdement dans certains clichés (comment reconnaître un Black à la peau blanche : matons ses pieds quand il écoute un morceau de percu, mouais ; ou encore le gang de Blacks, interrogés par la police, qui passent leur temps à rire comme des doux dingues, rah) mais on ne peut lui reprocher, dans l'ensemble, d'avoir cherché à montrer ses compatriotes sous leur aspect le plus flatteur. Ben ouais la vieille Europe d'après-guerre a encore des réflexes d'intolérance qui font peur, et je ne suis po certain que, cinquante ans plus tard, on ne puisse encore déceler quelques traces de racisme ici ou là (...). Mais bon revenons à notre film honnêtement construit (on est pas non plus dans le chef-d'oeuvre du film noir à l'anglaise, nan) qui ose montrer "clairement" ce que l'on osait sûrement guère avouer "publiquement", à cette époque. Intéressant, forcément, au moins dans cette optique.
















