La Flèche brisée (Broken Arrow) de Delmer Daves - 1950
La discrétion de Delmer Daves au poste de metteur en scène ne doit pas faire oublier son grand talent pour filmer les histoires. Si Broken Arrow manque clairement de style, il n'en reste pas moins un très joli moment humaniste, courageux et éminemment sincère, et ça suffit ma foi pour qu'on prenne un grand plaisir à la vision de ce western original. James Stewart, dans une de ses premières tentatives de gravité, joue le rôle d'un pacifiste obsédé par la réconciliation entre les Apaches et les Blancs. Il va littéralement s'infiltrer à l'intérieur de la tribu, apprenant la langue des Indiens, mangeant comme eux du poney (!), et poussant même l'intégration jusqu'à taquiner la jolie gorette indigène. Le film est vibrant de conscience anti-raciste, et amène assez subtilement le thème en avant-plan, grâce à une grande attention portée au quotidien des Apaches, grâce à un filmage qui reste toujours à hauteur d'hommes, grâce à une direction d'acteurs nuancée. Chez Daves, il n'y a pas de peaux-rouges sanguinaires et éructants ni de blancs purs et civilisés ; les salauds sont des deux côtés, tout comme les grands hommes. Le film raconte son histoire en ménageant toujours des espaces pour la réflexion presque politique, souvent morale, sur les comportements guerriers : la soif de vengeance ne doit pas passer devant l'ambition pacifiste, tous les hommes peuvent être égaux, etc. Dans cette description attachante des traditions apaches (les ch'tites danses tribales, les signaux de fumée fais avec des couvertures, les cérémonials de mariage), on sent une grande bonté de regard. Le film est d'ailleurs très doux, presque lent parfois, préférant privilégier les moments de bonheur et d'harmonie aux scènes d'action (rares, et d'ailleurs pas forcément passionnantes).
Il y a aussi, en sous-main, une intéressante construction concernant le voyage initiatique de James Stewart. Le film s'ouvre sur une toute petite silhouette perdue dans la nature, un plan presque métaphysique et légèrement morbide : cet homme part à la rencontre des Apaches, dans une mission suicide assez mélancolique. Ce qu'il va découvrir "de l'autre côté", c'est un eden perdu, fait de lacs tranquilles, de forêts mirifiques et de jeunes filles souriantes. Pendant quelques mois, le héros va vivre ainsi au coeur du paradis retrouvé que constituaient les premiers temps du territoire américain, replongeant dans une innocence originelle très bien rendue par le technicolor et l'écran large, par le "bigger than life" des maquillages et de la musique. Puis, une fois sa fragile mission accomplie, ayant à nouveau tout perdu, il retournera vers ce désert (affectif et géographique). C'est fait sans lourdeur, discrètement, mais c'est joli comme tout. Un petit bonheur sans façon dont on ressort plein de confiance en l'humanité.
Les passagers de la Nuit (Dark Passage) (1947) de Delmer Daves
Peut-être pas un très grand film - l'intrigue tient sur un papier à cigarette - mais incontournable pour le couple Bogart/Bacall beaucoup mieux assorti que mes rideaux avec la nappe du salon. Il y a également, bien sûr, les célèbres séquences en caméra subjective pendant une grande partie du film, Bogart restant dans l'ombre pendant 40 minutes avant d'être complètement bandé et muet pendant 20 minutes... Ouais normal que le producteur ait un peu tiré la gueule quand il a découvert le film, on se met facilement à sa place.
La trame est en effet bien mince, se résout en deux coups de cuillère à pot - magnifique plongeon "vertigo-esque" avec San Fransisco en toile de fond - mais on a droit tout de même à notre petit lot de
grands moments; après n'avoir aperçu que les bras poilus de Bogart pendant une grande partie du film, on a un peu hâte de voir enfin sa bonne vieille tronche: c'est Lauren Bacall qui le "découvre" (il a eu droit à une petite séance de chirurgie esthétique après s'être évadé de prison) et on a droit à une scène d'une énorme intensité entre ces deux acteurs fusionnels; il y a non seulement la meilleure réplique du film (Bogart à Bacall: "Que cela ne vous donne pas idées!" - "Pardon?" -"Ne vous avisez pas de changer de tête à votre tour...!") mais également un baiser tout retournant entre les deux mythes et les pitits zyeux scintillants de Bacall qui le supplient de rester: rien que pour ça, le film vaut le détour. Bacall est rayonnante de bout en bout, toujours avec son petit sourire aux lèvres qui me rend dingue et une coiffure genetiernesque qui me donnerait presque envie d'avoir la même (ouais je sais c'est ridicule). Pour le reste il est clair qu'on reste un peu sur sa faim: il y a bien ces petits moments psychédéliques chez le docteur lorsque Bogart est anesthésié, ces jolis mouvements de caméra, très souples, qui ponctuent le film ou encore sa brochette de seconds couteaux, tous excellents (Agnes Moorehead, Tom D'Andrea, Clifton Young, Houseley Stevenson...) mais on ne peut pas dire que le scénario de David Goodis soit particulièrement palpitant. Atmosphère de film noir, certes, pas non plus de quoi en être fondu.






