21 septembre 2011

Le Gamin au Vélo de Luc & Jean-Pierre Dardenne - 2011

Qu'est-il arrivé aux Dardenne pour qu'ils nous proposent ce film tiède et lourdaud ? Tout est là, mise en scène nerveuse et tenue, sujet sur la paternité difficile, acteurs investis ; et pourtant ça ne marche pas, en tout cas pas dans la deuxième moitié, et on ressort de là avec la pénible impression d'avoir vu un film banal... alors qu'il est réalisé par les gusses qui nous ont donné parmi nos plus beaux coups de poing dans la gueule ces dernières années. Parenthèse assagie ou vraie dépression d'inspiration ?

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Pendant environ 40 minutes, pourtant, on apprécie : voilà un nouveau héros dardennien à fond, en l’occurrence un ado abandonné par son père, et complètement buté dans son déni de l'abandon, dans son refus de la perte. Très belle, cette façon de montrer comment on peut refuser une fin, comment on peut s'opposer à la dureté de la vie. Cyril est une tête de mule, persuadé qu'on lui ment quand on lui raconte que son père (Jérémie Renier, dans la continuité de son rôle de L'Enfant) est un irresponsable insensible sur lequel il faut faire une croix. La plus belle idée, c'est qu'à force d'obstination, le gamin arrive à pousser les adultes à prendre leurs responsabilités, à s'assumer : il obtient gain de cause, finalement, même si on a envie de lui mettre des calottes tant il est crispant et incontrôlable. Une nouvelle fois, l'énergie éternelle du filmage des Dardenne fait merveille : le gosse, toujours rapide comme l'éclair, est filmé la plupart du temps dans sa marche obstinée, ou sur son vélo, sillonnant le quartier pour retrouver son père, fonçant dans les cages d'escalier, rentrant dans les portes fermées, fuyant et insaisissable. Très beau plan, au tout début, où la caméra à l'épaule parvient à le suivre jusqu'à une barrière qu'il escalade, avant de rester de ce côté et de le regarder devenir tout petit au fond de l'écran, littéralement semée par l'acteur ; très beau, également, ce travelling très long qui parvient enfin, sur la fin du film, à se mettre à son rythme. Il y a une fureur là-dedans, une fièvre, une urgence, qu'on connaît certes déjà chez ces cinéastes, mais qui encore une fois servent très bien le sujet.

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Et puis, patatras, dans la deuxième moitié tout s'écroule. Les bons sentiments se mettent à débouler en masse, complètement anachroniques dans la rigueur qu'on attend des Dardenne. Cécile de France, dans un personnage pourtant intéressant, est en charge de la partie "douceur et compréhension" du scénario, et finit par bouffer l'âpreté précieuse du début. Il y a quelques séquences absolument impossibles à admettre de la part des brothers : cette course ensoleillée en vélo, qui marque à gros traits le mûrissement du môme, la dispute conjugale en voiture, trop écrite pour être crédible, et puis cette famille reconstituée, ce gosse assagi et rentrant dans le rang, cette mignonne chronique maternelle qui arrive doucement dans le film, tout ça est indigne d'eux. Pire : ils se laissent souvent aller à une sur-explication maladroite et psychologisante de leur trame : le père absent remplacé par un père de substitution délinquant, puis par une mère aimante, puis par un père démissionnaire et veule, on se croirait dans un cours de fac de psycho 1ère année, c'est lourd de chez lourd. L'écriture finit par ressembler à des notes de stabylos, tant les Dardenne cherchent à tout nous faire comprendre (ces notes de musique qui viennent ponctuer les différents épisodes, quelle idée idiote !). Le moralisme n'est pas loin : c'est pas bien d'abandonner son enfant, car il peut tomber dans la délinquance et il sera pas facile à gérer, très bien les gars c'est noté, je ferai gaffe quand j'aurai un fils. Comme en plus les acteurs (là aussi, comble chez le Dardenne) ne sont pas irréprochables (le jeune délinquant très mal à l'aise, Cécile de France en surjeu concerné, même le petit héros qui manque de naturel sur certaines situations), on se dit qu'on va tenter d'oublier ce Dardenne-là, comme une erreur bien pardonnable. Le prochain sera immense, je vous le dis. (Gols 22/06/11)

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Rah je trouve que l'ami Gols a un peu la dent dure avec ce dernier opus dardennien. Ce n'est pas parce que celui-ci n'a pas l'âpreté de leurs précédents films et qu'ils livrent une fin qu'on pourrait résolument qualifier d'optimiste, qu'il faut pour autant leur jeter la pierre (ouais, y'a un clin d'oeil au film lui-même, bien vu). Si la première partie du film fait en effet preuve d'une immense fluidité - on sait à quel point les Dardenne brothers sont à l'aise pour capter leurs personnages "en mouvement" -, les cinéastes pouvant se régaler à l'envi de suivre ce petit personnage fuyant, toujours capable de trouver une issue, une échappatoire, la seconde n'en est pour autant pas moins intéressante : en confrontant ce véritable personnage "d'ange gardien" (Cécile de France que j'ai trouvée pour ma part absolument parfaite) à ce "pitbull" prêt à mordre le premier individu venant lui barrer le chemin, les Dardenne illustrent toute la patience qu'il faut pour tenter de remettre sur le droit chemin ce genre de gamin sans repère capable de faire les pires conneries. Truffaut disait que "tant qu'on a pas tout fait pour quelqu'un, on n'a rien fait", et le personnage interprété par Cécile de France le prouve : pleine d'abnégation, prête à sacrifier sur l'occase sa propre vie amoureuse (on pourrait comprendre en creux qu'elle-même a dû souffrir dans son enfance du même sentiment d'abandon pour vouloir donner autant), elle semble se faire un devoir (échouer dans cette tache serait remettre sa propre vie en question : on le voit lorsque le gamin l'attaque, lui échappe et qu'elle craque littéralement) de responsabiliser ce gamin. Ce dernier est loin d'être à la fête, sa propre vie lui filant entre les doigts sans qu'il puisse y faire quoi que ce soit - la scène avec le robinet lorsqu'il se rend compte que son père a réellement vendu son vélo - ; il a qui plus est le don d'être attiré par les mauvaises personnes (son père, le pseudo dealer (qui comme le gamin Mourad est loin d'être convaincant, ça j'avoue) puisque celles-ci n'ont de cesse de le rejeter... Il finira par changer de braquet (oui bon la séquence est peut-être un peu lourde) en s'adaptant au rythme, aux volontés de cette femme qui l'a pris sous son aile - rien de franchement psychologisant ou de particulièrement moraliste, juste une chtite leçon d'espoir pour la route des brothers... Le final est peut-être un peu chargé, ok, avec cet épisode que l'on pense forcément tragique (salopiots de Dardenne qui vont encore nous filer le bourdon pour la journée) et qui va "miraculeusement" bien tourner : le gamin cesse de foncer contre les murs, en se butant à tout bout de champ, et s'en retourne chez lui en acceptant cette ultime "contrariété" (c'est sans doute un euphémisme...). Peut-être point l'œuvre la plus prenante ou la plus radicale des deux artistes belges, mais un opus à mes yeux loin d'être raté. Bien huilé. (Shang 21/09/11)

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30 novembre 2009

La Promesse de Luc et Jean-Pierre Dardenne - 1996

vlcsnap_2009_11_30_20h08m01s46Encore un exemple de rigueur et d'intelligence pour les Dardenne Brothers, capables de cumuler émotion et jansénisme dans un même film. La Promesse est dur, âpre, sans concession, et pourtant les sentiments débordent de chacun de ces cadres mathématiques, et c'est tant mieux. Les Dardenne sont franchement des petits génies de l'écriture, et servent encore une fois un scénario qui manie subtilement les symboles et les concepts sans jamais démordre de leur trame, sans jamais verser dans le film théorique.

Sujet social, cette fois encore : Igor, jeune blondinet débrouillard, et son père vivent de l'exploitation des sans-papiers, leur octroyant des logements insalubres en échange de services ou de dollars, n'hésitant pas à les abandonner à la police quand ils deviennent un peu trop râleurs. Suite à la mort de l'un des clandestins, Igor décide de prendre sous son aile la femme de celui-ci. Culpabilité taraudante, naissance des sentiments amoureux ou émanciaption par rapport à son père ? On ne sait pas trop, les Dardenne cultivant comme à leur vlcsnap_2009_11_30_22h06m15s70habitude le flou psychologique, demandant à leur spectateur de bosser un peu plutôt que de manger de la soupe froide. On sent en tout cas dans cette histoire de rédemption un voyage initiatique presque inversé : adulte trop tôt, trop tôt plongé dans un monde sans pitié, Igor va doucement redevenir un enfant, à savoir un être d'innocence et de bonté. La profondeur du personnage force le respect, et la direction d'acteur est impeccable : Jérémie Rénier incarne l'entre-deux avec un naturel déconcertant, encore môme dans ses jeux (construire un kart avec ses potes), dans son physique (les dents qui lui manquent), dans son insolence, déjà petit trafiquant perdu dans ses rapports humains. En trois traits, la scène d'introduction nous le présente dans tous ses caractères : il vole le porte-monnaie d'une dame, dans un mélange de candeur, d'audace et de rouerie ; pas besoin de plus, le personnage est là. En irresponsable par nécessité, Gourmet lui oppose sa force bourrue avec génie, à la fois dangereux et touchant.

La_20PromesseJamais les Dardenne ne tombent dans la caricature pour dresser les portraits de ces deux êtres contemporains. Chacun d'eux a son ambiguité, la petite faille qui le rend profondément humain. Le filmage au plus près des corps, haletant, rageur, a fait la marque du cinéma des Dardenne ; il est encore une fois impeccablement pensé pour servir l'émotion. La subtilité des symboles (une statue cassée comme révélatrice d'un destin brisé, une bague quittée comme signe de la négation du père, un morceau de savon comme porteur de toutes les culpabilités enfouies, un couloir de métro comme image du cheminement moral), la finesse de l'écriture générale, la "netteté" de la trame, réduite à sa plus simple expression, tout fait hurler au génie. On suit ça comme un film de suspense, mais qui serait passé par les codes du film politique et de la désillusion des années 80. Le plus grand Dardenne, avec les 5 autres qui suivront.

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06 avril 2009

Le Silence de Lorna de Luc et Jean-Pierre Dardenne - 2008

18958282_w434_h_q80Forcément, comme les Dardenne Brothers nous envoient avec régularité chef-d'oeuvre sur chef-d'oeuvre, on est très exigents à chaque nouveau film. C'est peut-être trop d'attente qui me fait penser que Le Silence de Lorna est un poil en-dessous de leur génie habituel : c'est de toute façon un immense film, et je me serais prosterné devant lui si je n'avais pas vu les autres films des gars. Mais voilà : on compare, on se souvient des skuds qu'ont été Rosetta, L'Enfant, Le Fils, etc., et le film perd au change.

Pour cette fois, les Dardenne laissent un peu leur âpreté de côté, et livrent un film moins radical, moins bouleversant dans la forme. Certes, on reconnaît bien leur mise en scène exaltée et brutale. Comme toujours, la caméra reste collée aux basques de leur nouvelle héroïne (Lorna, immigrée albanaise prise dans un complexe écheveau de mariages blancs) :silence_lorna elle est de chaque plan, et le cadreur cavale derrière elle pour la montrer dans tous ses états, de la pieta dents serrées qui encaisse les coups du destin à la femme amoureuse. Comme toujours, la réalisation est nerveuse, précise, sportive. Mais, est-ce la faute de l'actrice, un peu moins profonde qu'à l'ordinaire, est-ce la faute d'un vieillissement ou d'un ras-le-bol des deux frères, il manque là-dedans l'urgence et le mystère. L'urgence, parce que les rythmes de mise en scène sont curieusement affadis, presques sages ; le mystère, parce que, à l'exception d'une sublimissime ellipse à mi-parcours, le film est trop explicite, trop signifiant, trop net. On est très loin de cette heure quasi-complète qui ouvrait Le Fils, et qui se permettait de ne rien dire des motivations de son personnage. Ici, on nous explique tous les soucis de Lorna, plusieurs fois, sans secret, sans effort exigé de la part du spectateur. Finalement, c'est con à dire, mais Le Silence de Lorna est presque trop simple, trop accessible.

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Ceci dit, c'est encore une fois ravageur dans le scénario. La somme de malheurs qui s'abat sur cette pauvre jeune fille fait vraiment de la peine, et les Dardenne manient le suspense et les rebondissements avec génie. Des dialogues formidables, qui s'appuient sur le quotidien le plus basique pour mieux rendre attachants les 18940931_w434_h_q80personnages, une écriture rapide (aucun de ces longs plans-séquence qu'on attend toujours chez les Dardenne), et une façon de plonger l'ordinaire dans la tragédie, c'est parfait. Jusqu'aux très belles scènes finales où Lorna devient subitement d'une humanité puissante alors qu'on ne s'y attend plus. Il y a également toujours ces petites scènes a priori anodines et qui dévoilent des tas de choses : ici, ce sont des dizaines de plans sur des mains qui échangent de l'argent (comme chez Bresson, notre référence actuelle), qui en refusent, qui en offrent, qui en prennent, qui en comptent, dévoilant sans vergogne la thématique principale du film : le monnayage des corps et des coeurs. Lorna apparaît alors comme une victime sacrifiée sur l'autel de la marchandisation, comme le symbole d'une "Europe-bis" où les sentiments sont devenus des choses à acheter. Pour son scénario, Le Silence de Lorna est un grand Dardenne ; pour sa réalisation, une parenthèse un poil assagie.  (Gols 29/08/08)


Je comprends le soupçon de pointe de déception de mon ami, tant les Dardenne alignent les grands films avec une "facilité" déconcertante. De même ce fait, souligné, d'être un poil trop démonstratif, tant Le Fils laissait planer le spectateur dans une expectative de bon aloi. Néanmoins, il y a quand même d'excellentes choses dans ce Silence de Lorna. Sans paraphraser les frères Dardenne qui reviennent lors de l'interview, dans le DVD, sur certaines analogies entre les scènes et sur certains fils conducteurs ou choix de mise en scène (c'est le risque de les écouter parler et ensuite de tenter d'avoir une vision un tant soit peu personnelle), il y a deux pistes, notamment, traitées de façon assez géniale dans cette oeuvre. L'ami Gols évoquait L'Argent de Bresson - parallèle qui semble s'imposer dès le premier plan - et j'ai beaucoup aimé pour ma part non seulement la séquence où ils décident de partager les frais de la porte - qui confirme la naissance de leur complicité - mais aussi la scène où Lorna décide lornad'enterrer l'enveloppe de Claudy dans la terre, comme un symbole de ce qui commence à tarauder sa mauvaise conscience.  En ce qui concerne l'autre piste, appelons-la la dimension proprement "humaniste" du film, on pourrait évoquer cette séquence magistrale où Lorna se met littéralement à nu devant Claudy pour lui amener une véritable chaleur humaine - l'ayant considéré auparavant plutôt comme un chien (la scène, métaphoriquement un peu appuyée, où elle lui donne de l'eau dans un bol qu'elle pose directement à terre), on perçoit ainsi parfaitement l'évolution de ce personnage qui commence à prendre conscience du bourbier sans fin (dominé par l'argent et le profit immédiat comme dirait Noir Désir) dans lequel elle s'est laissée entraîner. Ce besoin justement d'humanité, d'un monde plus humain pour Lorna, va prendre "corps" lorsqu'elle commencera à affabuler sur sa prétendue grossesse; cette échappée belle dans les bois sur la fin, digne de Thoreau  - histoire de montrer que j'ai lu des livres aussi - est absolument magnifique et l'idée des frères Dardenne d'ajouter ces quelques notes de piano de Beethoven sur la toute fin et pendant le générique, pour que le spectateur reste encore quelques instants avec cette héroïne "dans le noir de la salle", est absolument fantastique. Un dernier mot sur le travail encore et toujours extraordinaire sur la lumière - notamment les scènes d'intérieur - qui permet de mettre constamment en valeur ces "simples" individus. C'est encore et toujours du grand Art, même si on finirait presque par s'y habituer, de façon un peu blasée, chez les deux frères Belges, toujours aussi rigoureux dans la mise en scène et le déroulement du fil narratif - rah, cette ellipse au milieu, quelle belle idée tout de même...  (Shang 06/04/09)

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07 mai 2007

Le Fils de Luc et Jean-Pierre Dardenne - 2002

Encore une fois, c'est du grand art. Comme me le disait il y a quelques instants une de nos fidèles lectrices,fils les Dardenne, on trouve difficilement pire pour remonter le moral (et on est à H+4 de la victoire de Joe Dalton aux élections présidentielles). Mais je maintiens que se retrouver face à une vraie prise de position radicale est une façon efficace de faire passer la pilule. Les Dardenne sont de grands artistes engagés, et j'emmerde Sarko.

La grande force de Le Fils, c'est avant tout Olivier Gourmet. Opaque, puissant, retenu, impressionnant, ambigü, sobre, inquiétant, autoritaire, incompréhensible... tous les mots du Larrousse semblent inventés pour lui, et il porte le film sur ses larges épaules avec une force sidérante. C'est une habitude chez les Dardenne Brothers de faire tourner leur caméra autour d'un seul personnage, mais ici, ils trouvent leur interprète parfait, Gourmet étant en totale harmonie avec le p2mystère quasi-mystique du cinéma des gars. Le scénario est d'ailleurs à sa mesure : Le Fils distille les informations au compte-gouttes, et le film reste impénétrable dans sa plus grande partie. Pourquoi Gourmet est-il attiré par ce jeune apprenti ? Comment va-t-il révéler sa vérité ? Que s'est-il passé avec cette femme qui vient lui rendre visite ? Les rebondissements de l'histoire sont balancés de façon extrêmement brutale, sans qu'on s'y attende, sans effet pourtant. Les réalisateurs savent ce que c'est qu'un écriture : la leur est violente, terrassante dans ses déroulements, dans la sécheresse de leur style. Peu de dialogues dans ce film : des phrases courtes, informatives, arides, qui ne disent rien de plus que ce qu'elles ont à dire. Dans leur constante méfiance du symbolisme, les Dardenne s'affirment comme des spectateurs avertis du monde, et comme des artistes contemporains hors-norme.p3

Et puis il y a la mise en scène, extraordinaire. Constitué presque uniquement de plans-séquences, avec une caméra hyper-mobile (jusqu'au vertige) qui cadre constamment les nuques, les dos, comme si elle craignait le contact du fac-à-face, Le Fils radicalise encore le style de Rosetta. C'est une traque inlassable de ce personnage autiste, qu'on ne quitte pas d'une semelle. Quand un autre comédien rentre dans le cadre, c'est presque incidemment, comme si la caméra enregistrait des choses malgré elle. Un "cinéma-vérité" très tenu, et qui fait de la théorie dans l'urgence, dans la précipitation. Car urgent, le film l'est : on est happé par ce rythme de fou furieux, qui déroule ses tensions de façon linéaire et précipitée, jusqu'à la révélation finale (que je ne dévoilerai pas, le film étant plein de suspense). p4Grande idée d'avoir fait de Gourmet un menuisier obsédé par les angles droits et les chiffres (il sait calculer n'importe quelle distance au centimètre près) : sa vie rectiligne et rigide est bouleversée par l'arrivée de ce jeune gars taillé dans un bloc. Tous les détails de scénario et de mise en scène mettent en valeur ce bouleversement, mais toujours de façon subtile et intelligente : la gaine que porte Gourmet, la partie de baby-foot (qu'on appelle visiblement "kicker" en Belgique), la façon d'amener le personnage de l'apprenti par touches de plus en plus nettes, la thématique des "ronds" opposée aux lignes droites,... C'est du cinéma parfaitement tenu, intello sous des dehors de brutalité. Pourquoi les Dardenne n'ont-ils pas eu aussi la Palme pour celui-là ?

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23 mai 2006

L'Enfant (2005) des frères Dardenne

lenfant_1_"Mais qu'est-ce que ça te fait [que je vende l'enfant]? C'est pas grave, on en fera un autre!"

2 frères, 2 palmes qui à chaque fois ne sont pas volées tant la maîtrise qui est la leur à faire du cinéma sans cinéma, de garder une image réaliste voire naturaliste constamment belle,  d'être capable d'obtenir une telle fluidité au cadre (Alain Marcoen, directeur de la photo et Benoît Dervaux, cadreur, chapeau bas et j'y reviens), tant cette maîtrise donc n'est pas le fruit du hasard et le résultat d'un énorme travail. Avant de revenir sur quelques aspects du film, quelques mots donc du cadreur qui prouve que dans un grand film, le moindre rouage n'est pas laissé au hasard, qu'il n'y a aucun bras cassé dans toute l'équipe. "Dans le fils, la caméra était à la place de l'esprit du fils qui regarde son père. Dans L'enfant, la caméra se fait plus spectatrice, elle est plus distante, plus en retrait comme si la consciencel_enfant_1_ du personnage principal (Bruno joué par Jérémie Renier) l'avait lâché". Ben ouais, et en plus, plus ou moins consciemment, cela se sent: la caméra sans prendre partie laisse le spectateur légèrement en recul; alors qu'il faisait corps avec Rosetta, et qu'il flottait autour du père dans Le Fils il se retrouve cette fois-ci moins "poussé" a ressentir une certaine empathie pour Bruno. (Ben ouais, il vend son enfant quand même).

Juste en passant car beaucoup de choses ont déjà été dites sur ce film, juste quelques plans et quelques idées: le personnage de Bruno passe une bonne partie de son temps, au début, à pousser le landau et, à la fin, le scooter qui a crevé... Son chemin de croix est long (forcément car il n'est pas capable de cogiter tout seul et se laisse lui même bercer par ses propres mensonges -énorme séquence lorsqu'il s'excuse) et tel un bousier avec sa crotte ou Sisyphe avec son rocher (ça dépend si on est plus Microcosmos ou Camus), il semble s'engager plus ou moins dans un combat contre les éléments et lui-même en voie d'obtenir une quelconque rédemption - si jamais cela est possible. Superbe scène encore lorsqu'il s'endort dans un carton qui ressemble étrangement à un cercueil (mort morale ?) ou encore lorsqu'il coule avec son compère de 14 ans, se cachant de la police dans une rivière. Longue descente en enfer que 2-3 éléments viennent à peine souligner. La scène de la poursuite en voiture lorsqu'ils viennent de voler un sac à l'arrache est d'une densité frauduleuse (si, c'est le mot) qui n'a d'égal dans la virtuosité que celle de ses jeux puerils -la partie... de poursuite- avec son amie. Enfoiré de cadreur!

lenfant374_1_Un mot tout de même sur les acteurs (les deux Jeremie (Renier et Segard) et la chtite Deborah François - pas revue depuis, dommage) sans parler d'Olivier Gourmet, fugace mais dense, et des 40 nourrissons (Ah ouais les Dardenne quand ils disent un bébé de 9 jours, ça déconne pas, faut qu'il reste à neuf) qui donnent dans leur interprétation toute la profondeur au film. Ca c'est un jeu naturel, de Diou de Ricains!!!

Bon je suis scié de toutes façons, que dire de plus? J'échangerais bien 2 "Johnny" contre un "Dardenne" en France? Oui, non, c'est couillon.

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