Stereo de David Cronenberg - 1969
Sur ce coup-là, je ne vais pas suivre les délires mystico-sexuels de Cronenberg. Stereo m'est tout simplement tombé des yeux, tant il est vrai qu'on comprend en gros le principe en 5 minutes mais qu'il faut quand même se fader encore une heure fumeuse et ennuyeuse. Il s'agit d'une sorte d'essai pseudo-scientifique qui prend des allures de quasi-documentaire pour mieux pratiquer une sorte d'agit-prop bon enfant : on nous dévoile d'une voix sépulcrale le résultat des travaux d'un certain Dr Stringfellow, spécialiste de la télépathie, et qui a enfermé quelques cobayes dans une résidence pour leur triturer le cerveau et observer les résultats. Tout "l'intérêt" du film est de montrer, sur ces réflexions théoriques hyper-complexes et sérieuses, des scènes complètement banales. On y voit des êtres baisouiller gentiment, sucer des tétines pour bébés en rigolant, se droguer avec enthousiasme, et s'ennuyer aussi un peu fermement. Critique, donc, du langage scientifique, de la philosophie, du trop grand sérieux théorique, opposés à la trivialité des êtres humains. A l'image, il n'est jamais question de télépathie ou de travaux médicaux, mais juste d'une bande de jeunes qui s'éclatent (une claque contre les hippies de l'époque ?) en se livrant à des cérémonials fumeux : on peut y voir, aussi, peut-être, une attaque contre les sectes qui se drapent dans de grandes théories pour mieux pratiquer la sexualité débridée et l'empafage de neurones à moindre prix.
Le souci, c'est que, comme je le disais, on comprend dès les premières minutes que ce film faussement intello est en fait une potacherie (la définition de l'humour, chez Cronenberg, étant souvent assez fluctuante), et que le cinéaste n'a rien d'autre à raconter. Aussi, à part le sens du cadre indéniable, le très joli noir et blanc contrasté, et l'usage très souple de la caméra lors des travellings avant, bref à part l'esthétique du film, on n'a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les filles sont girondes et peu vêtues, c'est déjà ça me direz-vous ; oui, mais j'aurais apprécié que ce film soit un peu plus qu'une satisfaction pour l’œil. On mettra ça sur le compte de la jeunesse de Cronenberg (c'est son premier film), et on oubliera cet essai... oubliable.
Crimes of the Future de David Cronenberg - 1969
Non pas que Cronenberg ait jamais été complètement sain d'esprit, mais alors là, avec Crimes of the Future, il frôle tout à fait la démence pure et dure. On a la sensation d'aller faire un tour dans le subconscient du cinéaste, et ce qu'on y trouve n'a franchement rien de ragoûtant : maladies vénériennes suppurantes, pédophilie larvée, déviances mentales multiples, mutations génétiques diverses et variées, le tout sur fond de sons affreux à base de râles, de cris de baleine et de mouches enfermées dans un bocal. Si vous cherchez la fraîcheur printanière, autant passer votre chemin : l'expérience de ce film est limite, plongeant allègrement dans le glauque, le torve et le mauvais goût avec délices. Et même un peu trop justement : pour ces débuts (c'est son deuxième film), Cronenberg ne sait pas encore très bien contrôler ses pulsions, et livre un objet foutraque, fourre-tout et assez maladroit. On a droit à toutes les thématiques futures du gars, mais comme livrées en vrac, comme si on visitait sa cabane à outils finalement. On le sent avide de provoquer, d'aller au bout de ses inspirations morbides, mais un peu comme un gamin malpoli, sans que cela soit pleinement justifié.
Car le scénario, même absolument renversant d'originalité, ne mène pas à grand-chose : un médecin décrit son quotidien au sein de plusieurs structures de recherche (sur les maladies mentales, sur le massage de pieds (...), sur un virus suintant qui contamine les femmes), puis se retrouve embringué dans une sorte de secte pédophile qui va mettre à jour sa propre folie : tout, au final, est à relire à l'aune de la démence du personnage-narrateur. Bon. C'est intrigant, parfois même intéressant dans cette façon maladive d'aborder la sexualité et ses à-côtés (les règles, les maladies vénériennes, le fêtichisme, l'impuissance, la déviance) ; mais ça ne va pas pêter plus loin qu'un simple exercice de provocation pas très profond. C'est plus intéressant au niveau de la mise en scène, même si Cronenberg se la pète quand même grave avec ses postures de petit génie du cinéma expérimental : pas de son direct, un travail sur les bruits carrément lynchien, qui déploie toute une symphonie de sons dérangeants et parfaitement horribles, voilà pour ce qu'on entend ; une belle utilisation des lignes des bâtiments modernes, un sens aigu du cadre (surtout sur les pièces vides), un goût pour l'image juste qui va impressionner la rétine, voilà pour ce qu'on voit. Ca ne suffit pas à rendre ce film vraiment captivant, et on reste sur l'impression d'un objet intéressant pour comprendre l'oeuvre à venir du maître. Un document, quoi...
Fast Company de David Cronenberg - 1979
Même chez les grands cinéastes, il y a des hauts et des bas, je veux bien le reconnaître ; mais alors c'est vraiment rare de tomber sur un tel navet. Fast Company n'est jamais sorti par chez nous, et on comprend Cronenberg d'avoir voulu enterrer ce truc improbable : c'est tout simplement nul. Placé juste entre les très personnels Rabid et The Brood, c'est clair qu'on n'attendait pas ce film de voitures de la part du plus barré des cinéastes. C'est l'histoire de trois pilotes de "funny cars", de leur compétition, de leurs petites combines pour gratter quelques kilomètres-heure à l'autre et remporter les rallyes qui se succèdent. Seul petit intérêt de la chose : Cronenberg critique déjà pleinement l'asservissement des corps aux multi-nationales. Ici, c'est un salopard représentant une firme qui vend de l'huile de moteur, prêt à exploiter ses pilotes, voire les faire assassiner, pour vendre quelques bouteilles de plus. Il y a, allez, une scène intéressante, quand le héros doit vante
r les mérites de la société à la télé, accompagné par une bimbo qui prend des poses de quiche, sous les yeux du patron d'entreprise ; ça ne va pas très loin, mais on perçoit bien le regard concupiscent du capitaliste sur ses ouvriers. A part ça, c'est assez consternant, depuis le jeu d'acteurs (ce qui n'a jamais été le fort de Cronenberg, c'est vrai, mais tout de même, comment trouver des interprètes aussi palôts ?) jusqu'à la mise en scène : le cinéaste se montre incapable de filmer ces courses de bagnole, de faire monter un quelconque suspense, ou même de rendre esthétique ses paysages ruraux. Il y a pourtant là une des inspirations majeures de Cronenberg, les rapports entre la machine et la nature, la beauté des chromes et la comparaison entre les corps et la mécanique (Crash viendra le confirmer). Mais ici, devant le peu d'intérêt des scènes d'action (les courses se résument à 5 secondes de speed), le bougre ne sait pas comment filmer, et même s'il tente quelques trucs, comme ces inserts de gros
plans sur des éléments du moteur au milieu des plans d'ensemble sur la course, il ne parvient jamais à déclencher la moindre émotion. Le scénario est naze, les personnages caricaturaux, la musique insupportable, et l'ensemble est totalement dénué de style. On se consolera en attrapant ça et là quelques jolies gambettes de jeunes filles ; ou en se retapant n'importe quel autre Cronenberg, puisque tous ses autres films sont bons (en gros).
Faux Semblants (Dead Ringers) de David Cronenberg - 1988
David Cronenberg, il faut bien se le dire, ça a méchament vieilli... En atteste ce mythique Dead Ringers, considéré par beaucoup comme un sommet de son oeuvre, et qui vient tout bonnement de me tomber des yeux. J'en suis le premier désolé, mais ce film accuse rudement ses 20 ans d'âge, et ressemble aujourd'hui à une de ces choses fashion et cheap définitivement enterrée dans son époque.
A grands coups de motifs freudiens lourdement exposés, Cronenberg s'attache à son éternelle thématique : les corps, leurs mutations, ce mélange de dégoût et d'attirance qu'ils déclenchent, le tout débouchant sur une réflexion psychologique complexe. Deux jumeaux gynécologues, liés irréversiblement l'un à l'autre, la déchéance physique de l'un entraînant doucement les deux vers un anéantissement moral et corporel... Joli sujet, certes, et que Cronenberg traite à travers une mise en scène
élégante et très sophistiquée : très grande lenteur des mouvements de caméra, accompagnés par la musique planante et froide d'Howard Shore, fascination en gros plan pour les aberrations physiques qu'il mèle habilement avec la brillance métallique des décors et des accessoires, opacité du jeu des acteurs, imprégnation étrange de l'univers urbain à l'intérieur du subconscient des héros,... On ne peut guère reprocher au cinéaste la beauté glaciale de sa mise en scène, parfaitement au service du sujet.
Mais ce qui désespère là-dedans, c'est ce scénario appliqué et trop lisible, qui prend trop de temps pour arriver au coeur de son sujet, et devient une sorte de "Freud pour les nuls" assez laborieux. On comprend dès la scène d'ouverture ce qui va être l'enjeu de cette histoire : comment deux jumeaux vont-ils parvenir à se séparer, à trouver chacun leur voie et leur personnalité ? L'ennui, c'est que Dead Ringers, toujours en retard par rapport au spectateur, s'étire dans de trop
clinquantes séquences explicatives et lourdement symboliques, là où on aimerait qu'il passe le braquet et nous entraîne vers le malsain et le dérangeant. Dérangeant, le film ne l'est pas, ou ne l'est plus depuis longtemps. A force de lenteur et de sophistication, il devient un simple objet même pas conceptuel, un peu fashion, un peu "magazine de mode", à deux doigts du clipesque même, n'offrant jamais le contrepoint glauque nécessaire (sauf dans les toutes dernières séquences). Ca ressemble à un travail de bon élève, finalement, à l'image du jeu de Jeremy Irons, scolaire, gavant de construction, dont on voit les ficelles mais jamais la sincérité. Dans ce rôle à Oscar, il est souvent pénible, bien plus convaincant d'ailleurs en dandy cynique qu'en torturé intérieur. techniquement, pour finir, les effets spéciaux très datés sont assez malhabiles (deux Irons dans le même plan = un figurant qui cache son visage) et désamorcent l'inquiétude que Cronenberg vise évidemment. On regarde ce film tranquillement, avec un vague ennui poli, alors qu'on aurait aimé, comme ce sera le cas dans Crash ou ExistenZ, être mal à l'aise et révolté. Un film lisse : de la part de Cronenberg, un comble...
Rage (Rabid) de David Cronenberg - 1976
Complètement dans sa veine "triturage de corps" qui va de Stereo à... Eastern Promises (ah ben oui, toute sa carrière, en fait), Cronenberg nous sert ici une glauquissime variation sur la pornographie, la mutation et la pendémie. Le film n'est pas vraiment en place niveau mise en scène, et a pris un méchant coup de vieux. C'est même troublant d'apercevoir, au détour d'un plan, une affiche de Carrie de de Palma dans un coin, ça permet de constater combien le Cronenberg est à la traîne formellement par rapport aux grands films horrifiques de l'époque. Ceci dit, Rabid est quand même impressionnant, et recèle des trésors dans son scénario qui le font définitivement passer dans la catégorie des grands films malsains.
La grande idée, c'est d'avoir choisi comme porteuse de ce virus sexuellement transmissible une actrice issue du porno : Marilyn Chambers arrive avec toutes ses valises (Derrière la Porte verte), et est en charge de porter toute la symbolique sexuelle de l'histoire. Après un accident de moto, la belle est soignée en hôpital
de chirurgie esthétique. Les différentes greffes qu'on lui fait subir développent sous son aisselle un orifice que Cronenberg ne se gène pas pour faire apparaître anal ; les pulsions éprouvées par la demoiselle font sortir de cet orifice une véritable bite qui vient perforer ses amants et propager un virus de rage peu avenant. Si Chambers a l'éventail de jeu d'un poulpe, on ne peut toutefois qu'applaudir devant ce choix judicieux : prendre un sex-symbol, la doter d'une teub, et en faire un symbole de déviances physiques. Le côté "diaphane" de l'actrice, qui rompt avec ce qu'on sait d'elle et avec ses scènes très clairement érotiques, fonctionne à merveille pour développer ce mélange d'attirance/répulsion mis en place par Cronenberg. Chaque séquence est ainsi un mix entre l'érotisme troublant des situations (la belle drague dans un cinéma porno, la belle fait du stop, des situations de films de boules, tout simplement) et leurs conclusions glauquissimes (l'appendice humide qui jaillit, le sans qui coule, et la rage qui s'ensuit, bave aux lèvres et hurlements de zombies adéquats).
Même réduit ainsi à un catalogue poussif de scènes attendues, Rabid contient cette part de souffre qui marche toujours dans les films du cinéaste. En plus, la photo est bien cradasse comme il faut, et Cronenberg parvient à surprendre de temps en temps (les derniers plans apocalyptiques, la scène des camionneurs enragés). Entre film de morts-vivants et essai scientifique, Rabid attaque avec une saine frontalité les dérives de la médecine parallèle, le machisme ambiant, les limites d'un féminisme poussé à l'extrême, voire même vient faire un tour vers une thématique romantique étonnamment amenée : la passion, l'amour fou, le sexe comme libérateur de pulsions mortelles. Avec de meilleurs acteurs, une mise en scène un peu mieux pensée, une musique plus écoutable, le film aurait été un brûlot digne de Crash ou d'Existenz par exemple, avec lesquels il partage cette trouble fascination pour les corps mutilés, pour les orifices béants et pour Thanatos couchant avec Eros. Tel quel, il apparaît plus comme un premier brouillon, une esquisse déjà diablement prometteuse. Il n'empêche qu'on en ressort le coeur au bord des lèvres et le cerveau bien touillé.
Spider de David Cronenberg - 2001
Je n'ai pas grand chose à reprocher à Spider. C'est une fois encore très grand au niveau de la mise en
scène, d'une originalité déroutante, comme tous les Cronenberg. On reconnaît la marque du gars, dans cette obsession maladive pour les détails, dans cette fascination pour les replis de l'âme humaine, dans cette passion pour la psychologie déviante qui a fait sa marque. Tout y est parfaitement tenu, de la sombre musique d'Howard Shore, magnifique et toujours en osmose avec les images, à la photo, étudiée au petit poil pour donner toute son ampleur à cette ambiance glauque et "polluée". Le rythme très lent de l'ensemble donne une profondeur étrange au film, on retrouve avec plaisir le Cronenberg de The Naked Lunch ou de Crash.
Et pourtant, ça ne marche pas complètement... A qui la faute ? Au jeu un peu trop chargé de Fiennes, qui joue la folie avec un oeil sur l'Oscar de façon voyante et naïve ? Au scénario, somme toute très simpliste, mais que Cronenberg charge de trop de sens pour être vraiment net ? Au symbolisme lourdosse (des puzzles, des toiles d'araignées, des miroirs brisés pour exprimer la complexité du cerveau du héros) ? Au trop grand simplisme de l'ambiance générale, avec des décors trop dickensiens, ou trop kafkaiens pour être crédibles, avec des personnages secondaires trop caricaturaux ? A ces angles de plans trop recherchés, trop "filmés", trop volontairement déviants ? Allez savoir. Cronenberg a pourtant très bien dirigé son casting : Miranda Richardson, surtout, est parfaite de vulgarité satisfaite, et le petit gamin est lui aussi très très bien, maladif, muet, violent et sadique. On regarde le film sans déplaisir, en reconnaissant amusé les clins
d'oeil aux romans anglais du XIXème ou aux théories freudiennes. Mais Spider reste une parenthèse dans l'oeuvre immense de Cronenberg, un essai, ou plutôt un sequel tardif des autres grands films du maître sur la folie. Respectable, intéressant, je dis pas... (Gols - 10/09/06)
Après The Fly, il était normal que Cronenberg s'attaque à Spider. Bon, ça c'est fait. Boutade à part (quoiqu'il y ait un lien tenu entre les deux oeuvres puisque l'on passe de la transformation physique aux projections/déformations mentales), je serais beaucoup moins réservé que mon collègue sur cette oeuvre magnifiquement construite de Cronenberg qui fait diablement pâlir, en comparaison, un Ne te retourne pas dans la même veine. Ayant lu, à l'époque de la sortie du film, le bouquin de Mc Grath et gardant un assez bon souvenir de la trame, - et de la chute plus impressionnante que celle... d'un Spiderman d'un immeuble, au hasard - j'ai pu d'autant mieux me concentrer sur l'univers esthétique tissé par Cronenberg pour rendre compte de ce troublant personnage qui a une petite araignée au plafond (incontournable et facile, j'avoue). Le cinéaste introduit parfaitement les visions de cet homme sorti de l'asile qui tente tant bien que mal de retrouver le fil de son passé : Spider, prisonnier de son propre univers mental, tente à l'aide de ses propres petits carnets (magnifique, l'idée de ce langage qu'il est le seul à pouvoir comprendre) de recomposer son passé; il lui suffit de jeter un coup d'oeil à travers une fenêtre, seule petite ouverture sur sa propre histoire, pour que l'on soit littéralement happé dans son esprit. C'est amené toute en finesse et le passage "de l'autre côté du miroir" - l'antre de sa folie - se fait tout aussi subtilement : sa mère se maquille face à un miroir (extraordinaire Miranda Richardson qui joue les deux rôles - celui de la mère et de la pute - et donne à chacune son caractère propre) et notre mini Spider de plonger corps et âmes (comme dévoré par cette bouche vermeille - Freud en rêve encore) dans son monde parallèle.
La métaphore filée (forcément) de ces multiples fils qui s'entrecroisent (le gamin jouant avec un bout de ficelle, le véritable réseau de cordes dans sa chambre - d'enfant et d'adulte -, le système alambiqué pour ouvrir le gaz dans la cuisine de sa chambre...) illustre à la perfection les courts-circuits de son cerveau à mesure qu'il s'enferre dans son propre piège : son imagination de gosse esseulé prend le dessus sur la réalité, et à partir de là il devient le pantin de ses propres affabulations. Certes, je reconnais avec mon camarade que certaines ficelles sont un peu grosses - surtout a posteriori -: l'immense usine à gaz en face de la pension qui continue d'obstruer
sa vision, le fameux puzzle sur lequel il peine à faire correspondre les morceaux (de son passé, vi), la vitre brisée à l'asile où il apparaît clairement qu'il est le seul à détenir la pièce manquante...), mais cela est compensé par une trame narrative terriblement complexe (les innombrables flashs-back notamment, de lui enfant ou à l'asile) dans laquelle le cinéaste ne cesse de nous faire bifurquer (sur ses sentiers battus mentaux) sans jamais qu'on perde le fil. C'est terriblement glauque dans les décors, mais extraordinairement limpide dans la mise en images de ce processus mental. Dans une interview, Cronenberg rappelait qu'il y a un Spider en chacun de nous puisque chacun, à défaut d'être schizophrène (hum), avait tendance à se retrouver prisonnier de l'univers qu'il se tisse lui-même... Il nous en livre ici une somptueuse illustration. Difficile à mes yeux de ne pas ressentir un immense plaisir à se faire prendre dans les rets de cette fabuleuse toile... cinématographique - j'ai épuisé tous mes jeux de mots arachnéens, brisons là. (Shang - 08/01/10)
Frissons (Shivers) de David Cronenberg - 1975
Dès son premier "vrai" film, Cronenberg ne choisissait pas la voie la plus lisse pour nous parler de ses tourments intérieurs. Le scénario de Shivers est assez impressionnant d'ambition et de prise de risques. Il se déroule dans une résidence de rêve située sur une île canadienne, et dont la brochure promet mille merveilles de confort consumériste de base. Dans cet immeuble va malheureusement se multiplier un parasite assez immonde (mélange de crotte de caniche malade et de limace) qui a la particularité de déclencher immédiatement une irréversible fièvre sexuelle chez la personne infectée. Le Dieu Partouze épargnera-t-il le Canada, c'est tout l'enjeu de ce film qui, on le voit, s'attaque frontalement à l'épineux problème de la libération sexuelle.
Souvent flou dans son développement, le film erre dans un questionnement étrange. On ne sait si Cronenberg veut fustiger cette génération flower-power qui encense l'amour libre, ou au contraire montrer son caractère précieusement subversif face au confort bourgeois classique. On penche la plupart du temps pour la deuxième solution : on rigole bien devant ce couple de bourgeois agacé par le bruit des voisins et se trouvant plongés dans une partouze grand crin ; on est curieusement (?) attirés par ces nymphes sans costume minaudant dans une piscine en tendant leurs bras à la caméra ; et on applaudit devant ces hordes de citoyens en érection qui s'apprêtent à envahir le monde. L'immeuble standing devient petit à petit un nid de joyeuse débauche, et il faut reconnaître que le résultat est bien plus amusant que le confort figé du début du film.
Mais Cronenberg fait aussi tout pour nous dégoûter de cette grande libération sexuelle, qu'il associe bien souvent à de la pure nymphomanie. Ses "malades" ressemblent plus souvent à des zombies tordus qu'à de vraies tentations, même si le film n'est pas avare en jeunes filles dénudées miaulant "I'm hungry, I'm hungry". Il y a, au détour de quelques scènes, des plans vraiment dérangeants qui viennent tempérer la discours joyeusement anarchiste du film. Les limites d'une trop grande liberté sexuelle sont pointées par exemple avec cette fillette bouffant je ne sais quels organes suintants pour montrer son trouble hormonal, ou cette vieille obèse au visage dégoulinant qui attire un jeune éphèbe dans ses bras. La limace, assez immonde, n'est pas franchement sexy, et vient apporter une touche d'impureté bien glauque dans cet hymne au corps et à l'érotisme. Le discours du film, énoncé par un des personnages, semble être : "tout est sexe, la vie, la mort, la peau, les rapports entre les êtres, etc.", et c'est vrai que cette idée irradiera toute l'oeuvre de Cronenberg. Mais c'est un discours définitivement non-angélique, quand on voit les ravages que le sexe crée dans les corps et dans les âmes.
Joli discours donc, malheureusement saccagé par une réalisation inregardable. A cette époque, Cronenberg ne sait pas mettre en scène, il faut bien l'admettre : un montage fait avec des moufles, avançant par sursauts, sans cohésion, et qui fait sans cesse retomber la tension ; des cadres vraiment hésitants, visiblement trop asservis au manque de moyens (les premières scènes, qui auraient pu être très troublantes, ne sont que de pâles tentatives de série B sans audace) ; et surtout, surtout, une direction d'acteurs désespérante : on ne sait pas où Cronenberg est allé dénicher ces comédiens indignes, mais il a fait très fort. Le héros, notamment, est nullissime, genre je souris nonchalament en murmurant "It will be all right" pendant que ma copine assassine le voisin à coups de fourchette. Le jeu de l'ensemble de la distribution est incompréhensible, Cronenberg étant visiblement plus préoccupé par les effets visuels que par ses acteurs. Le résultat est très bancal, cheap à mort, et pour le coup on a parfois l'impression d'être dans un Edward Wood. Il faudra attendre le grand Crash pour voir Cronenberg associer brillament fond et forme pour parler érotisme et urbanisme dans le même film.
La Mouche (The Fly) de David Cronenberg - 1986
The Fly m'avait plu ado parce que c'était gore. Ca m'avait fait rire de voir Goldblum perdre ses ongles, ses dents, ses yeux et sa machoire dans une symphonie de bruits visqueux et de matière blanchâtre peu ragoûtante, et je n'en demandais pas plus. Mais avec le temps, il m'était resté des souvenirs plus profonds de ce film, comme s'il avait tenté de me dire quelque chose que j'avais vaguement senti sans le verbaliser. Vérification aujourd'hui : eh bien oui, The Fly, c'est un peu plus que ce que c'est... mais guère plus non plus.
Déjà, notons que 20 an
s après, les scènes purement spectaculaires ont un peu perdu de leur frontalité. La faute à des effets spéciaux vieillis, sûrement, mais aussi la faute à un scénario qui réserve peu de surprises, et qui du coup amène mal ces séquences sanglantes. On sent Cronenberg mal à l'aise dans l'horreur pure, et c'est vrai que la dernière demi-heure, seulement commerciale, est bien peu passionnante : c'est de la surenchère bête et méchante, un scénario qui part dans le vide intersidéral, des acteurs cantonnés à pousser des cris d'orfraie devant les métamorphoses de Goldblum, on s'ennuie sévère. Cronenberg tourne à vide, dirait-on, épuisant jusqu'à plus soif ses motifs "foetus-glauques-bruits-humides", mais cette fois sans cette troublante fascination qu'il a su souvent trouver (Existenz ou Dead Ringers).
Malheureusement pour lui, sa première demi-heure n'est guère mieux. C'est l'inverse pourtant : il ne se passe pas grand-cho
se d'autre que de vagues conversations autour d'un ordinateur vieille école, ça tourne autour du pot en préparant un terrain sur-balisé, et les enjeux sont assomants : on se doute bien que Golblum va finir par tenter l'expérience de la téléportation, à quoi servent donc ces tergiversations, ces doutes et ces questionnements ? Voilà qui dément l'ouverture du film, extraordinairement rapide. Sitôt après le générique, Cronenberg nous plonge de plain-pied dans sa trame, sans chercher à emmener doucement son spectateur par la main : il ne sera question que d'une histoire, qui ira du début à la fin sans se perdre ailleurs (la toute fin est également abrupte). Pourquoi, sur un mouvement de démarrage aussi enlevé, Cronenberg poursuit-il avec cet interminable prologue inutile, c'est un mystère.
Le film est tout pourri, donc, allez-vous dire ? Eh bien, non, criai-je véhémentement et non sans vergogne. Car tout le centre du film est enfin très réussi. Là, on sent subitement les implications que le gars a voulu donnr à cette palôte histoire de SF fauchée. En plein coeur des années SIDA, The Fly est un troublant essai sur la mutation des corps sous l'effet de la puissance sexuelle. Le mal qui habite Goldblum est un mal qui lui
vient de la fascination des corps : son attirance pour la métamorphoses des corps, ses questions quasi-métaphysiques sur la poésie de la chair, et surtout la formidable énergie sexuelle qui l'envahit après son expérience, tout ça fait sens de façon étonnamment profonde. Finalement, The Fly est bien à 100% cronenbergien : il y est question avant tout de bidoche, de peau, de manipulations génétiques, le tout déployant une poétique morbide du meilleur effet. Le film renvoie l'Homme à sa part d'animalité, mais sans en glorifiant justement cette métamorphose : si Goldblum redevient insecte, comme aux premiers temps du monde, il le fait dans une sorte de glorification de l'esprit et du corps. Redevenir animal, pour Cronenberg, c'est repasser par une pureté sexuelle et physique totale ; ensuite c'est la déchéance physique, mais dopée par un esprit quasi-spirituel ("je veux être le premier insecte politique"). On ne sait pas trop si on doit avoir pitié de Goldblulm devant ses dents qui tombent, ou l'admirer en tant qu'être purifié et revenu aux sources de l'Homme. Rien que pour cette partie-là, un tiers du film seulement malheureusement, The Fly mérite qu'on y revienne.
The Dead Zone de David Cronenberg - 1984
Difficile cette fois-ci de faire le coup des "corps mutants" et des "manipulations génétiques" habituels quand on parle du cinéma de Cronenberg : The Dead Zone n'est peut-être pas le film le plus personnel de son auteur, et il y manque la couche de crasse qui rend sa filmographie si dérangeante. Ceci dit, c'est loin d'être un film lisse, et finalement, on assiste bien à la supplication d'un être, aussi bien mentalement (le héros est torturé par un "don" de voyance qui le dépasse, qui le fait mourir à petit feu) que physiquement (il se prend quand même un camion-citerne dans la poire, puis quelques balles de fusil). Les béquilles, puis la canne qui ne le quittent pas du début à la fin, pourraient être les équivalents, en plus soft, des greffes métalliques de Crash, et le critique amateur que je suis retombe bien sur ses pieds au final.
Bon petit film que ce film-là, donc, qui réserve son lot de morceaux de bravoure, de suspense et de personnages subtils. L'immense Walken, auquel Cronenberg semble prendre un malin plaisir à filer des scènes casse-gueule, surfe sur la difficulté avec un brio époustouflant. Qu'il s'agisse de se réveiller d'un coma de 5 ans, d'affronter une gorette chaude comme la braise ou de gérer une scène de retrouvailles douloureuses, il est royal : un sourire (carnassier, il faut le dire), une pose de regards subtils, une façon de travailler sa diction très heurtée, légèrement trop fort en volume par rapport aux situations, et on est convaincus, emportés par son jeu d'une subtilité et d'un professionnalisme sans faille. Il est énorme, et fait tout le taff ou presque. Cronenberg n'a plus qu'à le cadrer et à le regarder faire, et c'est magique. Le personnage, immensément difficile à interpréter, est crédible et épais, parfait.
D'autre part, Cronenberg écrit un scénario plutôt varié et intelligent, alors même qu'il s'agit d'une adaptation de King (ça va, je cherche la bagarre). Sur les constructions hyper-académiques de l'auteur, il parvient à enfiler comme des perles les scènes pour rendre son film fascinant. Il ne sacrifie jamais la pure action au profit des scènes intimes (scènes où Walken excelle le mieux), et The Dead Zone n'est pas avare en moments de simple jeu entre acteurs. Au niveau des scènes-climax, d'ailleurs, Cronenberg n'est pas toujours inspiré : il y a une séquence de fusillade dans une maison sordide un poil clipesque, et certaines "visions" du personnage principal (un devin) sont un peu laborieuses (la scène de guerre de 39 au début notamment. Mais parfois aussi, Cronenberg trouve une vraie inspiration visuelle : une séquence de hockey-sur-glace qui se termine sous
l'eau, où pour le coup les corps sont vraiment mis à la torture ; une scène finale au taquet, beauté du montage, belle mise en scène qui alterne gros plans hitchcockiens et plans d'ensemble tirant profit des décors ; et une magnifique séquence de meurtre sous la neige, audacieuse (le "visionnaire" est inclus complètement dans sa vision) et calme comme la mort. Il y a aussi, mais ça fait partie du cahier des charges cronenbergien, une séquence bien gore et rigolote comme tout, elle aussi plutôt bien foutue au niveau du montage.
Ca a vieilli un peu, je dis pas, au niveau des couleurs poncées au gravier et de la musique jouée avec les poignets, mais c'est quand même un bon moment de bouche bée et de bave aux lèvres.
Chromosome 3 (The Brood) de David Cronenberg - 1979
On se demande bien parfois qui s'occupe de la traduction des titres en français. C'était mon introduction.
The Brood est un film on ne peut plus cronenbergien, qui réserve son lot d'excroissances visqueuses, de personnages barrés, de gore et de psychologies déviantes. Une femme enfermée dans une clinique suite à des troubles psychologiques liés à son enfance difficile, se met à exprimer sa rage concrètement, en donnant
naissance à des petits monstres guère urbains qui passent leur temps à assassiner les êtres qui ont fait du mal à maman. Brillant sujet, frontal et concret, que Cronenberg traite comme tel : le film ne s'embarrasse pas de subtilités, et en envoie plein la binette. Bâti sur un rythme rapide (malgré les subtiles digressions, sur d'autres malades, sur les rapports entre le père et sa fille), il fait la part belle aux scènes spectaculaires, qui semblent plus passionner le gars que les dialogues. Les scènes d'assassinat sont montées au taquet, brutales, effrayantes, rythmées par une musique "psycho-esque" de Howard Shore (grincements de violon, instruments traités sous leurs possibilités rythmiques plus que mélodiques). Les choix esthétiques de ces scènes sont parfaits, notamment le choix de vêtir ces petits meurtriers avec des survêtements colorés, costumes dérisoires
qui augmentent l'angoisse, ou ces grognements glauques qu'ils émettent, les rapprochant du sanglier plus que de l'enfance. Ces gremlins sont dévoilés au compte-goutte, Cronenberg sachant ménager ses effets pour faire monter le suspense. L'explosion de violence dans la scène centrale de l'école, où les monstres attaquent la maîtresse devant les yeux des enfants, est magnifiquement maîtrisée ; et au milieu de cette éclate, Crony n'oublie pas d'être attentif aux petites choses, les répercussions de cette scène sur les gosses, l'importance du son, le potentiel de son décor. On peut regretter que le film soit vraiment très laid visuellement dans toutes les scènes plus calmes ; ça a méchament vieilli, depuis les décors délavés jusqu'aux acteurs permanentés ridicules. C'est pas grave, il ya assez de choses très belles pour qu'on ferme les yeux sur ces fautes de goût bien pardonnables.
The Brood est également brillant au niveau du scénario, en ce qu'il rend concret et spectaculaire un concept purement abstrait. La crise de la cellule familiale, la folie de la mère, la violence de la société, sont ici frontalement traitées. Là où n'importe quel autre réalisateur aurait surchargé son film de dialogues, d'explications, d'interprétations alambiquées, Crony choisit l'effet, le visuel, l'effet plutôt que la cause. On assiste donc à un film psychologique ET à un film d'horreur. 2 en 1, que demande le peuple ?



