26 juin 2010

En Avant Jeunesse (Juventude em Marcha) de Pedro Costa - 2008

vlcsnap_2010_06_26_09h39m20s129vlcsnap_2010_06_26_09h39m43s102vlcsnap_2010_06_26_09h38m59s174

Ah c'est sûr que Costa n'est pas le cinéaste le plus facile à aborder de la chrétienté, et qu'il faut s'armer d'une certaine dose de motivation pour regarder En Avant Jeunesse et l'apprécier à sa juste mesure. Mais si on accepte de se laisser entraîner dans ces rythmes lentissimes, si on accepte les moments d'ennui, si on veut bien reconnaître que la cinéma a cette valeur unique de savoir nous faire pénétrer dans d'autres tempos, dans d'autres temps, alors on ne peut que ressortir de cette expérience fasciné et impressionné. Comme à son habitude, Costa ne fait aucune concession à son public : son film, tu l'acceptes, ou tu sors. A l'instar de ses maîtres, les Straub, il a une conviction, un but, et reste le guidon braqué dessus jusqu'à la fin, même si il perd au passage le public impatient et facile.

vlcsnap_2010_06_26_13h48m41s233

En Avant Jeunesse joue merveilleusement sur le fil entre documentaire et fiction : on y assiste aux errances d'un vieux Cap-verdien exilé dans un taudis de Lisbonne ; le taudis en question, tout comme le quartier (celui où on a vu évoluer les personnages de Costa au fil des films), va être rasé, tout le monde est relogé dans des HLM fades de la banlieue. Ventura est même un des derniers résidents du quartier, avec un ou deux fantômes hébétés ; il entreprend une tournée de ses enfants, dont on n'arrive pas vraiment à savoir exactement le nombre, ni même s'ils sont réellement ses enfants ou une famille fantasmée. Ca, c'est le scénario, qui n'a que très peu d'importance dans la qualité du film : peu importe si Ventura est fou, peu importe si ses rencontres sont réelles (les acteurs sont amateurs et jouent leurs propres rôles) ou rêvées. On décroche d'ailleurs très vite de ces dialogues qui partent en eau de boudin dans les deux secondes, de ce passé égréné au fil des 2h40 de métrage et qui ne résoud rien du mystère attaché à Ventura. Ce qui importe, c'est la mise en scène, l'incroyable précision visuelle de Costa, qui livre ici son film le plus splendide, le plus ambitieux formellement.

vlcsnap_2010_06_26_11h36m21s190

Les cadres sont franchement extraordinaires, conçus comme des tableaux grande époque (qu'on pourrait situer entre la Renaissance, pour la lumière oblique qui tombe sur les visages, et le Sicilia des Straub, justement, pour le jeu sur les perspectives et l'immobilité qui brouille sans arrêt les repères). On ne cesse de s'ébahir devant cette construction incroyable de chaque séquence, devant la disposition scientifique des acteurs dans l'espace de l'écran, devant la subtilité des lumières, des couleurs. Austère, le film l'est indéniablement, mais d'une austérité confinant au jansénisme, c'est-à-dire au mysticisme total. Car ces visages tourmentés, tournés vers le ciel, ont quelque chose qui rappelle les Pietas de Raphaël, les gros plans de Dreyer, une douleur cosmique étonnante dans un tel sujet : Costa semble relier le trivial (la misère complète du bas-peuple lisboète) au grandiose (Dieu, oui), et semble enfin avoir trouvé la grandeur de son cinéma, déjà en filigranne dans La Chambre de Vanda ou Ossos. Du coup, ces rythmes interminables prennent tout leur sens dans le film : on prend le temps de faire exister un cadre, de lui donner une grandeur ; on prend le temps de la contemplation, tout simplement, luxe assez rare dans le cinéma actuel. Les plans séquences complètement vides qui apparaissent si souvent dans le film (Vanda qui regarde le télé, avachie, bouffie, maugréant contre tout ; cette lettre d'amour répétée au moins 5 ou 6 fois ; ces personnages figés dans un espace restreint) sont hallucinants de justesse : on les regarde quelques minutes, puis l'ennui s'installe, puis une sorte de fascination mystique vous prend à la vision de cette absence de concession, et on les termine bouche bée. Finalement, on sent que En Avant Jeunesse est une sorte d'épopée dans un verre d'eau, un film quasi-fordien dans sa façon d'ancrer les êtres dans un territoire donné, aussi minable soit-il. En l'occurence, ce territoire est constitué de pièces crasseuses, de murs sales, ou au contraire de paysages urbains nets à faire peur ; avec toujours, à l'intérieur, Ventura, le "Mammuth" portugais, qui oppose sans esbroufe sa présence génante et révolutionnaire à ce monde en perdition. Costa livre un film jusqu'au-boutiste qui devrait énerver pas mal de gens : moi, il m'a scotché. 

vlcsnap_2010_06_26_09h34m34s79

Posté par Shangols à 22:44 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


20 avril 2010

Ossos de Pedro Costa - 1997

vlcsnap_2009_08_20_19h34m09s213Ossos est une sorte de brouillon de Dans la Chambre de Vanda, le film rigoriste mais assez fameux que Costa réalisera en 2001. On retrouve les mêmes décors d'appartements sordides, de rues qu'on imagine bien puantes, de ce quartier misérable de Lisbonne. On retrouve également ces personnages mutiques, drogués austistes, putes faméliques, filles-mères abandonnées, enfants cradouilles livrés à eux-mêmes. On retrouve enfin cette mise en scène janséniste, longs cadres mathématiques sur des visages, séquences mystérieuses qui ne prennent de sens que dans leur ensemble, enregistrement exigent du temps qui passe... Mais voilà : comme tous les brouillons, il est moins bon que le résultat final. Planter sa caméra dans ce lieu et enregistrer ce qui s'y passe, ça fonctionne dans le cadre du documentaire, où on accepte plus facilement d'assister à du "rien". Mais vouloir intégrer une trame, aussi maigre soit-elle, dans ce rien, c'est une autre paire de manches. Ossos fait du coup presque douter de la grandeur de Vanda, ou en tout cas fait naître le doute sur les intentions profondes de Costa.

vlcsnap_2009_08_20_22h19m04s92L'honnêteté totale de son cinéma habituel en prend un coup : on le soupçonne d'utiliser ce décor et la misère de ces gens pour fabriquer de la fiction, ce qui semble aller à l'encontre de son projet. C'est vrai qu'il se met vraiment à la hauteur de ses personnages, sans les juger, dans un semblant de prise directe qui fait son effet. Mais en même temps, on ne peut s'empêcher de l'imaginer en train d'organiser cette misère, de la mettre en scène, et du coup on perd en puissance. Ces longs plans hiératiques et vides semblent trop "prévus", trop habilement agencés pour être vraiment honnêtes. Là où Vanda saura conserver une rigueur impeccable en laissant tourner la caméra même quand il ne se passe plus rien, Ossos utilise le même procédé, mais "volontairement", ce qui en gâche tout le principe. Du coup, on s'ennuie (tout comme dans Vanda, quand même il faut le remarquer), mais c'est fait exprès, et on en veut un peu à Costa.

vlcsnap_2009_08_20_19h57m23s68Ceci dit, le respect reste total devant ce style épuré que le gars ne lâche jamais, devant cette façon de raconter une histoire "en creux", par de simples gestes, de simples scènes simples qui, mises bout à bout, finissent par prendre sens, et devant cette technique impeccable : le travail sur les cadres est splendide, celui sur les sons également, et on a droit à quelques gros plans sur des mains qui valent largement le Bresson de L'Argent. Voilà un cinéma qui regarde les gens dans tout leur désarroi, mais n'en rajoute jamais dans l'affect. Il y aurait de la place pour un bon vieux mélo, dans cette histoire de bébé non désiré dont on essaye de se débarasser par tous les moyens (abandon, vente, assassinat) et qui survit quand même ; Costa ne mange pas de ce pain-là, et livre un essai radical et humaniste sur ces pauvres gens abandonnés par la vie. C'est tout à son honneur, mais je le préfère dans le documentaire pur plutôt que le cul entre deux chaises.   (Gols - 20/08/09)


Ah oui, aucun doute sur le fait qu'il faut être sacrément en forme pour ne pas avoir envie de se tailler les veines avant la fin du film - avec le Naruse de ce matin, on ne peut pas dire que je me sois maté deux films qui respirent la joie... Ossos respire d'ailleurs plutôt le gaz, et avec cette histoire d'un enfant dont on cherche à se débarrasser, il est bien difficile de ne point penser à Rosetta ou à L'Enfant des frères Dardenne. Seulement si les deux frères signent deux oeuvres constamment en mouvement, comme habitées par une certaine rage, Pedro Costa choisit la carte molle où les personnages semblent produire un effort infernal pour produire une phrase ou s'effondrent sur des lits comme des troncs d'arbre qui n'ont rien vu venir. A noter tout de même quelques éclairs soudain de violence ici et là comme si ces gestes, aux allures de réflexe, pour se faire comprendre étaient plus naturel que les mots. Les cadres millimétrés et la photo magnifiquement éclairée signés Emmanuel Machel (l'ami Gols cite L'Argent, banco, il a justement collaboré à cette ultime oeuvre de Bresson) ont beau être bluffants de précision, difficile pour le spectateur de ne pas tomber dans une certaine torpeur l'heure passée. Certes l'oeuvre est exigeante et on ne va pas s'en plaindre, mais il faut reconnaître qu'on en ressort finalement peut-être plus assommés que plein d'empathie pour ces pauvres destinées... C'est le risque de toute oeuvre ardue, et j'avoue qu'avant de m'attaquer à Dans la Chambre de Vanda ou à En avant Jeunesse, je vais prendre soin de me faire un demi-tube de vitamine C. Un film hypnotique à la ligne narrative épurée jusqu'à l'os, cinématographiquement brillant, c'est tout à l'honneur de l'artiste Costa, oui, mais il est clair que s'enquiller en un jour sa trilogie sur le quartier de Fontainhas (d'après les commentaires de l'ami Ed) pourrait tout de même avoir des incidences regrettables sur tout moral qui se respecte.   (Shang - 20/04/10)      

Ossos_Filmw_Ossos

Posté par Shangols à 13:30 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
29 décembre 2009

Le Sang (O Sangue) (1989) de Pedro Costa

blood_sague_PDVD_009_

Premier long-métrage absolument miraculeux de Pedro Costa, dont la fulgurance des images peut difficilement laisser indemne. L'homme croule ici ou là sous les références cinématographiques (de Tourneur à Bresson en passant par Straub-Huillet) ce qui est toujours un peu dommageable, comme si une telle poésie ne pouvait survenir de nulle part... Force est de reconnaître, cela dit, que je n'ai pu m'empêcher pour ma part de penser entre autres, forcément, - au niveau de la trame et des images mais toute proportion gardée...- à La Nuit du Chasseur en découvrant ces deux frères "abandonnés à leur sort" à proximité d'une rivière, mais également... à Mauvais Sang - au niveau de l'utilisation des sons surtout (nappes musicales violonneuses qui pointent le bout de leur nez ici ou là, ambiances sonores gonflées ou soudainement "muettes", voix off parfaitement limpides qui résonnent alors que les personnages sont le plus souvent hors-champs...) et d'éléments disparates (la main bandée, cette bande de vieux de la vieille aux trousses du gamin pour de sombres histoires d'argent que devait le père, un petit travelling latéral dans la rue...). Mais fi de ces passerelles faciles et fastidieuses, laissons à Pedro ce qui est à Pedro, et émerveillons-nous tout simplement devant cette première oeuvre qui distille ses images comme de menus trésors, et dont le fil narratif plein de mystère est à l'image de ses multiples secrets dans le film qui se transmettent ou qui demeurent enfouis. 

blood_sague_PDVD_012_

Des liens de sang entre le père et les deux fils, mais surtout une peinture par petites touches de la complicité entre ces deux frères qui tentent de s'épauler tant bien que mal, doublée d'une romance entre l'aînée et la cinégénique Inês de Medeiros... On serait tenté de ne pas en dévoiler plus pour laisser à chacun le soin de s'immiscer dans cette histoire pleine d'ombre et de lumière - un noir et blanc résolument sublime - où les lieux - ce bord de rivière renoirien (oups, je replonge...), cette forêt magistralement "mise en scène", ce cimetière troublant...- s'insère magiquement dans chaque séquence. Pedro Costa a le don de la belle image, du cadre précis, mais sans jamais laisser ceux-ci prendre totalement l'ascension sur l'histoire qu'il nous conte (la dérive esthétisante étant toujours dangereuse pour un premier film)... Un frère protecteur qui tente d'assumer le lourd héritage du passé, laissé par son père, et malgré les menaces qui planent - on assistera d'ailleurs à un "double" kidnapping - le film respire une réelle sérénité, une magnifique complicité, notamment par le biais des regards que les trois personnages principaux ont l'un pour l'autre, par les mots qu'ils s'échangent avec parcimonie... Il se conclue "ouvertement" par une véritable "échappée belle" pleine d'espoir, au diapason de toutes les promesses que renferme un tel cinéma, un tel cinéaste. Même s'il on ne saisit par forcément tous les tenants et les aboutissants de la trame, on se rassure en se disant que c'est un film auquel on aura plaisir à revenir - et qu'on aura plaisir à faire découvrir en route. Un véritable petit délit d'initié cinématographique, disponible dans la toujours courageuse et avisé collection Second Run DVD - et une rétrospective Costa en janvier 2010 à la Cinémathèque Française - je ronge mon frein shanghaïen, pas glop. Du sang pour sang, laissons éclater son enthousiasme et ses globules en cette fin d'année frigorifiante.      

blood_sague_PDVD_018_      

Posté par Shangols à 07:45 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
15 mars 2009

Où gît votre Sourire enfoui ? de Pedro Costa - 2001

vlcsnap_824352Sur les conseils toujours pointus de notre cher Patience, petit tour vers le cinéma épuré de Costa. Les liens entre le cinéaste portugais et les Straub sont évidents, et il assume cette fois-ci complètement la référence en filmant le couple infernal au travail, en l'occurence sur la période de montage de Sicilia !, très bel opus straubien par ailleurs. La difficulté étant bien sûr d'être à la hauteur de l'exigence incroyable du cinéma des Straub, ce qui n'est pas chose facile.

Costa choisit sûrement la seule option possible, qui convient aussi bien aux Straub qu'à son propre cinéma (remember le radical Dans la Chambre de Vanda) : poser discrètement sa caméra dans un coin et laisser discrètement filmer. La majeure partie de Où gît votre Sourire enfoui ? est donc constitué de ce plan fixe qui englobe la salle de montage et la porte donnant sur un couloir. Dans ce décor, deux êtres : Huillet, souvent silencieuse et immobile, qui scrute son petit écran et découpe de la pelloche ; et Straub, l'inverse, ours qui fait les 100 pas en tirant sur son cigare vlcsnap_858588et en monologuant inlassablement sur les théories du cinéma. L'immense patience de Costa finit à la longue par payer : on voit se dessiner par ce plan simple toute une histoire des relations de travail et d'amour entre Straub et Huillet, relations faites d'admiration totale mais aussi très souvent de prises de bec, d'énervements de vieux couple, de dissensions artistiques... Huillet veut du silence, de la concentration, et Straub a besoin de parler, de théoriser, de commenter : les deux ensemble, ça donne d'incessantes disputes minuscules. Il faut dire que les deux sont assez entiers, chacun dans leur rôle : Huillet en esthète pointilleuse (qui corrige sans ménagement le moindre écart de langage de son compagnon), Straub en titilleur soulant (au moment où sa femme demande du silence, il sifflote et interroge gaiement : "C'est dans quel film de Mizoguchi, ça ?")

vlcsnap_833036Mais Costa ne se contente pas de ce plan fixe et lointain, souvent d'ailleurs plongé dans l'obscurité. Le film est magnifique quand il vient filmer frontalement Sicilia ! en train de se fabriquer sur l'écran de contrôle. On assiste à d'incessants retours en arrière dans la bobine, pour chercher avec Huillet la micro-seconde où doit avoir lieu la coupe (commentée toujours par la voix de Straub). Il scrute avec précision ce travail d'artisan et d'esthète, inventant d'ailleurs un montage inédit du film, abstrait, répétitif, étrangement beau (on pense aux remontages éclatés de Godard). Il nous fait en tout cas ressentir l'immense précision esthétique du travail des Straub, la morale qu'ils mettent dans chaque coupe et dans chaque plan. On en profite aussi pour apprendre des tas de choses sur les différentes phases de tournage (travail avec les acteurs, sur le texte de Vittorini, sur les références artistiques, etc.), ce qui est toujours captivant à suivre.

vlcsnap_876016Et puis, il y a quelques plans d'hommages qui montrent tout l'amour de Costa pour le cinéma du couple : un profil de Straub avec son cigare qui évoque Hitchcock, une entrevue avec des étudiants dans un cinéma, un retour sur la rencontre entre Straub et Huillet... Costa arrive à capter des séquences qui dépassent complètement le pur "compte-rendu" d'un travail de montage, et à parler aussi de cet attachement touchant qui existe entre les deux artistes (très beau plan final où les deux attendent la fin de la projection de leur film en salle, chacun regardant dans le petit hublot de la porte). Un très beau portrait d'esthètes au travail et d'amoureux exigents.

vlcsnap_864296 vlcsnap_861907

Posté par Shangols à 13:11 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
14 avril 2008

Dans la Chambre de Vanda (No quarto da Vanda) de Pedro Costa - 2001

no_quarto_da_vanda_3Dans le genre exigent, No quarto da Vanda pourrait facilement faire figure de leader, si le modèle évident du film (le couple Straub/Huillier) n'était déjà passé par là. Comme eux, Costa ne fait absolument aucune concession par rapport à ses choix, et livre un film radical et difficile. On assiste à 3 heures de documentaire en plans fixes et longs, dont le sujet laisse rêveur par sa vision de la vie paradisiaque : un groupe de toxicos cap-verdiens qui se shootent allègrement dans un quartier de Lisbonne voué à la destruction, meurrent tranquillement et ne communiquent plus, et en parallèle le ballet des bulldozers qui mettent le quartier en miettes. On le voit, on n'est pas forcément dans les cotillons. Sur ce sujet déjà austère, Costa utilise une "mise en scène" spartiate, qui étire le temps comme c'est pas permis : on s'attarde sur une porte fermée, on livre un pan-séquence de 6 minutes sur une pièce plongée dans l'obscurité, on utilise le gros plan avec méfiance, on revient sans cesse sur les mêmes motifs (Vanda dans sa chambre en train de se doper), le tout (presque) sans musique et strictement sans aucun mouvement de caméra.

excavadoraLe monde de Costa est déjà en grande partie englouti dans les ténèbres, de nombreux plans ne laissant apparaître que des bribes de corps, des esquisses de mouvements, au milieu d'une ombre qui bouffe la moitié de l'écran. Les rares sorties dans la rue apparaissent du coup comme inondées de soleil, même si le quartier n'est que misère, crasse et flaques d'eau saumâtre. Les êtres, privés d'énergie, déjà à moitié morts, malades et misérables, sont des sortes de fantômes maigres qui traversent cet univers sans envie, sans but, et dont les conversations se résument souvent à des informations rapides sur le sort de leurs confrères (une telle est morte dans la rue, un autre a manqué se faire brûler vif par des voyous). Seules quelques rencontres donnent lieu à des dialogues un peu plus personnels, notamment une longue plainte sans cris d'un jeune homme cadavérique sur le sens de son combat pour survivre ("J'ai plus souffert pour ce que je n'ai pas fait que pour ce que j'ai fait"). Et, comme un métronome, apparaît de temps en temps l'image de la soeur de Vanda occupée à démêler une pelote de fil.

imagens_artigos_imagem_198_9116Inutile de dire qu'il faut être en forme. C'est l'école de l'épure, celle des Straub disais-je, mais avec cette fois une certaine idée du symbole et de la "construction" qu'auraient sûrement reniée les Straub. La frontière entre fiction et documentaire, par exemple, est très floue, et on ne sait jamais quelle part de mise en scène rentre dans ces plans naturalistes et en même temps très travaillés. L'image du film, malgré le manque de moyens évident, a l'air très réfléchie, et on se dit que Costa a bien dû, ça et là, faire rejouer les scènes pour arriver à un tel résultat. On pense aussi souvent à La Blessure, le film ardu de Nicolas Klotz : même sens de la longueur, même sobriété de montage, même façon de filmer la douleur frontalement. En tout cas, No quarto da Vanda est si lent et exigent qu'il finit par être hypnotique, par nous entraîner avec lui dans cette anti-chambre de l'enfer. Ceci dit, après ça, on a quand même envie d'un bon De Funès.

Posté par Shangols à 14:55 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]


  1