16 août 2010

Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani - 2009

ajami_de_scandar_copi_et_yaron_shani_4261790oownwBelle surprise que ce film israëlien de très bonne tenue, nerveux sans hystérie, haletant sans bête copie hollywoodienne, et remarquable à tous les postes. Avec ce type de productions, on s'attend à un énième discours sur la politique israëlienne, sûrement intéressant mais un peu attendu ; Copti et Shani surprennent d'autant plus en livrant un âpre thriller social à la Scorsese qui, sans oublier d'où il vient, se passionne bien plus pour ses personnages, sa mise en scène et le montage de son suspense qu'à un éternel message politique convenu.

Pourtant, Ajami reste subtilement politique. Non seulement parce qu'il se sert du contexte historique de Jérusalem pour poser son action dans un monde très contemporain (on voit les barrages, on aborde franchement les tensions entre les différentes ethnies, la notion de territoire est on ne peut plus présente) ; mais surtout parce que le "message" du film peut être vu à beaucoupAJAMI plus grande échelle que cette histoire de gangsters qui s'entretuent : ce que raconte cette histoire, c'est que c'est pas les bons qui prennent. Toute la trame est une succession d'erreurs, de meurtres subis par le "faux coupable", d'innocents châtiés. Ca serait une allégorie sur les absurdités des conflits que ça m'étonnerait pas. Sur un arrière-plan aussi solide, les réalisateurs montent un scénario machiavélique, plein de fatum pas sympa, construit avec maestria dans un jeu de puzzle très ambitieux : on montre trois "chapitres" qui ne se suivent pas vraiment, qui se jouent de la chronologie, qui nous font souvent abandonner une histoire en plein climax, et dans une ultime partie, on fait le lien entre tout ça, en montrant surtout tout ce qui nous a été caché dans les trois premières. Construction classique de polar, certes, mais qui ici fonctionne d'autant mieux que le pari était risqué : ces fréquentes chutes d'une trame vers une autre prenaient le risque de perdre le spectateur ; mais l'organisation mathématique du scénario évite complètement le piège, et on suit avec bonheur ces petites vies éparses qui vont fusionner en une seule au moment crucial.

AJAMI___REDUX_f858fDans une mise en scène nerveuse, qui reste toujours très lisible malgré la caméra à l'épaule et les brusques décrochages de style, cette histoire devient même très prenante, un peu comme les films de gangsters de Scorsese, donc, où une menace sourde pèse sans arrêt sur l'ensemble des personnages. Copti et Shani excellent à mettre en scène le désordre : les interventions policières se terminent systématiquement dans un chaos total, les bandits sont complètement dépassés par la situation, la violence éclate sans but et sans raison. Tout tourne autour d'une scène traumatique (un deal de drogue qui se termine dans le sang), et il faut bien les deux heures de film pour organiser cette scène, qu'on a vue quatre ou cinq fois avant qu'elle ne nous apparaisse dans son montage final enfin compréhensible. Les acteurs sont en plus excellents, ce qui finit de convaincre qu'on tient là un film précieux loin des clichés attendus.  (Gols - 05/06/10)


Je surfe gentiment sur l'allégresse de mon camarade à propos de ce film qui est en effet bien loin de jouer la carte de la facilité. Non seulement le film nous fait passer d'une communauté à l'autre avec une certaine maestria (musulmans israéliens, catholiques, juifs... - tout un petit monde qui se côtoie, se rapproche, se protège, se décanille...) mais surtout n'hésite point à frapper fort au niveau du montage, on ne peut plus alambiqué. Si Copti et Shani retombent sur leurs pattes in extremis, il faut reconnaître que ce très long décrochage - après une grande partie du récit relativement linéaire - sur l'histoire du jeune frère du flic qui a disparu nous fait perdre pour un temps de vue les principaux personnages avec lesquels on s'était familiarisé. On voit bien le coup venir, de très loin - tu vas voir, petit, à la fin tout va s'expliquer ! -, le montage pète ainsi un peu le rythme d'une narration jusque-là parfaitement bien menée. Copti et Shani sortent également l'artillerie lourde dans le genre scènes chocs "puissamment émotionnelles" - les brusques assassinats, la découverte de ce qu'il advenu au jeune frère par le flic (planifiez deux paquets Kleenex si les pleurs sur l'écran déclenchent automatiquement chez vous une crise lacrymale) - mais le naturel qui se dégage du jeu des acteurs et le filmage particulièrement fluide permettent malgré tout de ne jamais vraiment tomber dans le pathos plombant : on se laisse facilement emporter par cette histoire où les règlements de compte fleurissent à tous les coins de rue - le film pourrait d'ailleurs donner lieu à 32 suites dans le genre : la vengeance du petit cousin dont le grand oncle a été assassiné après avoir vengé sa belle-soeur - et où, comme le soulignait parfaitement l'ami Gols, ce sont toujours les plus petits qui charclent - comptez 3245 injustices par demi-heure. Ajami séduit pour son originalité (ça doit être rare, déjà, les coproductions germano-israéliennes - sans rire) et son efficacité - pas de quoi, donc, s'en priver.  (Shang - 16/08/10)

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