Ciné-Tracts de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin, Alain Resnais, Philippe Garrel, Gérard Fromanger, et plein d'autres - 1968
Pas souvent l'occasion de découvrir ensemble cette quarantaine de petits poèmes colériques réalisés par la bande de cinéastes révolutionnaires de l'époque. A l'instigation, semble-t-il, de Chris Marker, voilà nos camarades cinéastes qui se livrent à de jolis découpages de photos de presse, qu'ils associent à des mot (slogans, poèmes, pensées théoriques sur la lutte des classes) pour en faire une sorte d'équivalent aux tracts et graffitis de l'époque. C'est une merveille de se replonger, 43 ans et quelques désillusions plus tard, dans ces formules indignées, cette poésie immédiate, ces times they are-a-changin et autres doigts d'honneur à la bourgeoisie. Tous ces petits films sont intéressants un par un, mais c'est aussi le fait de les voir fonctionner en interaction l'un avec l'autre qui est agréable. Réussissant le pari de constituer un vrai collectif (aucun film n'est signé), la série ne cesse de se citer d'un épisode à l'autre, reprenant inlassablement les mêmes photos, les mêmes mots d'ordre, en en changeant simplement les rythmes ou les sens pour tenter de dire quelque chose du monde en train de changer.
Si on s'attache plus particulièrement aux films de Godard (les opus 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14, 15, 16, 23 et 40 et le mythique n°1968 intitulé "Le Rouge"), on note une vraie personnalité de ceux-ci. Peut-être plus posé dans la forme, mais pour mieux développer une colère excessive qui réjouit, JLG cultive son goût pour le jeu de mots, l'écriture, et les rapports entre texte et image. Si ses collègues sont souvent simplement poètes dans leur façon d'aborder ces films, Godard, lui, est marxisto-maoïsto-brechto-guevariste et vous emmerde. Ses films, beaucoup plus intellectuels que ceux de ses compères, sont pour la plupart bâtis sur le même modèle : on choisit une formule, une pensée, une revendication écrite, et on en égrène chaque mot, patiemment, plan par plan, jusqu'à ce qu'elles apparaissent en entier. Entre chaque carton de texte, une image-choc : lutte entre étudiants et CRS (-SS, c'est un réflexe chez lui), figures de la révolution, graffitis des murs de Paris, et portraits caustiques des ennemis désignés, au premier rang desquels De Gaulle et Malraux, que JLG verrait bien pendus avec les tripes des curés visiblement. Plus inattendu, et vraiment salaud de sa part, ce pauvre François Truffaut apparaît dans l'opus 10 comme archétype de la culture bourgeoise vendue aux ennemis. On reconnaît de toute façon la patte indéniable du Jean-Luc de ces années-là, qui ne recule devant aucune image choc (quitte à prendre des racourcis un peu arbitraires parfois, quand même) pour faire sens : cet homme recroquevillé, abattu sous les coups de matraque imagine-t-on, avec la mention "Cohn-Bendit à Dachau" fait son effet, tout comme ces formules écrites au feutre et disséquées comme les calligrammes d'Apollinaire ("l'art évolution" et autres).
C'est l'opus 10, décidément qui est le plus intéressant, avec cette adresse véhémente directement au spectateur : "Réfléchissez 10 secondes", puis "Réfléchissez 12 secondes", etc. pour se terminer sur un lyrisme rendu d'autant plus vibrant que le film est muet (comme tous les autres d'ailleurs) : le visage de Mao, suivi du mot espoir qui grandit est comme un coup de cymbales. Mais Godard et ses amis ne cessent jamais, de toute façon, de manier un lyrisme poétique d'un bel effet, envoyant des formules comme : "Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine", "les forces de l'ordre ont toujours des liens de sang avec le désordre sexuel", "Regardez les choses en face toute votre vie si vous ne voulez pas êre enculés par la culture bourgeoise" ou "Laissez-moi vous dire, au risque de paraître ridicule, que le révolutionnaire véritable est guidé par des grands sentiments d'amour". JLG détourne à qui mieux mieux les images de presse pour en faire des insultes frontales (de Gaulle, une croix gammée sur le front), et regarde avec un émerveillement évident toutes ces photos d'étudiants et d'ouvriers bloquant les usines, levant le poing et défilant en défiant les flics casqués. Le matériau est précieux, et ces ciné-tracts fonctionnent avant tout, aujourd'hui, comme témoins de l'époque.
Et puis il y a ce dernier film, donc, "Le Rouge", seul film en couleurs de la série, qui ne fonctionne pas du tout sur le même principe : Godard filme une oeuvre du peintre Gérard Fromanger, consistant en un drapeau français dont le rouge dégouline peu à peu sur les autres couleurs, dans un message certes direct mais ma foi encore plus efficace que les 40 courts-métrages qui l'ont précédé. Le silence, un, plan unique en zoom arrière, la couleur qui grandit : on touche à la simplicité même du cinéma. C'est peut-être le film le plus "compréhensible" du JLG révolutionnaire, et celui qui le fait toucher de plus près à son objectif : prouver que le cinéma est l'affaire de tous, que "la culture est l'inversion de la vie", amener le film à l'intérieur des usines, disparaître derrière le message. Belle et rare découverte au final, qui témoigne de façon unique, poétique et violente de ce que fut cette année 1968 maintenant oubliée.
God-Art, le culte : clique
Chris Marker, l'intégrale : clique
Garrel soûle ou envoûte ici
Nous, les Femmes (Siamo Donne) (1953) de Visconti, Rossellini, Franciolini, Zampa et Guarini
Ah, les films à sketches italiens... On se demande toujours ce qu'on va bien pouvoir y piocher ; certes avec la présence de quatre méga stars italiennes et de cinéastes tels que Rossellini ou Visconti, on peut tout de même s'attendre à de la qualité, comme dirait n'importe quel commentateur sportif un poil avisé. Alors... Mouais ben comme d'hab, c'est inégal ; le principe : nos quatre grandes dames doivent raconter un épisode personnel de leur vie... Jusqu'à quel point jouent-elles vraiment le jeu, ont-elles au moins lancé une idée, rien n'est moins sûr, vu qu'aucune d'elles n'a écrit le scénar de leur histoire. Bref, pas forcément grave. La plupart des récits fait tout de même preuve de vivacité voire d'une belle spontanéité... à l'exception, sans être dur, du Rossellini qui tombe terriblement à plat malgré le comique de situation indéniable : Ingrid Bergman passe une bonne moitié de l'épisode à courir après un poulet ; c'était casse-gueule, certes.
Concorso 4 Attrici 1 Speranza d'Alfredo Guarini
En intro aux quatre sketches principaux, un épisode, étonnamment long, qui décrit la sélection d'une aspirante actrice - la gagnante, par sa participation à ce court-même, partagera l'affiche auprès des quatre autres grandes stars. On assiste à un défilé d'une ribambelle de jeunes femmes qui veulent forcément toute y croire... Il semblerait que la première épuration se fasse simplement au physique, puis il y a une deuxième phase où... lors du déjeuner (les jurés passent aux tables en leur envoyant une lumière aveuglante dans la tronche) s'opère un second écrémage, les heureuses élues ayant enfin l'opportunité de passer un screen-test. Il ne devrait en rester qu'une, deux finiront par triompher (peut pas dire par la suite qu'elles feront une immense carrière...) On suit quelques-unes de ces aspirantes, de la jeune femme au regard déjà fatal à la chtite fille à couettes accompagnée de sa mama : elles espèrent, elles doutent... celles qui chutent en route sont forcément pleines de rancoeur - "le cinéma est contrôlé par la mafia", ça c'est dit -, d'autres tentent de faire de leur mieux pour être le plus naturel possible lors du screen-test - sympathoche numéro de la chtite au téléphone. C'est gentillet et ça fait au moins de la pub... pour le studio Titanus. Certaines (gagnantes ou non) feront tout de même une poignée de films, d'autres retourneront gentiment à leurs études... Mouaif.
Alida Valli de Gianni Franciolini
La Valli est invitée par sa masseuse à venir le soir même participer à ses fiançailles... La Valli a des obligations, accepte tout de même, se rétracte, puis finalement se rend à la fiesta. Elle est accueillie comme une reine, suit la mama dans la cuisine pour être bonne pâte, s'extasie devant les trains qui passent juste sous la fenêtre, danse avec le futur marié, ne peut s'empêcher de le dragouiller en rêvant (hum) d'avoir eu une vie normale, puis, toute gênée d'abuser un tantinet, met les bouts. La trame ne va pas chercher bien loin, mais la Valli, tout en restant consciente de son statut privilégié, joue le jeu avec beaucoup de charme et un indéniable naturel. On comprend bien le principe du bazar : montrer que ces divas ont aussi un côté super humain, ben ouais, voire ont leurs petites faiblesses, comme nous, quoi. Les séquences de la fête sont filmées avec une certaine fraîcheur, la Valli est au diapason et l'épisode passe la barre avec les honneurs.
Ingrid Bergman de Roberto Rossellini
Je serai beaucoup plus sceptique avec ce segment... Ingrid Bergman, qui joue tant bien que mal en italien (bel effort), veut se montrer sous son aspect totalement à la coule dans son jardinet. L'histoire est nase - le poulet de sa "voisine" (l'ancienne proprio qui reste quelques jours encore sur son terrain) bouffe ses rosiers, l'Ingrid, toute colère l'enferme dans le placard de son salon juste avant que des invités arrivent. Ca vaut pas tripette au niveau intérêt, le but de la chose étant simplement de nous montrer la belle au naturel... Justement, quand on la voit se pencher sur ses rosiers, elle semble aussi à l'aise que moi devant un meuble IKEA à monter sans clou, et quand elle tente d'attraper le poulet en courant comme une dingue, on voit bien qu'elle est po du tout dans son élément... Tout ce qui est censé faire spontané semble forcé à mort et on a un peu mal pour Rossellini, dieu du neo-réalisme, de le voir filmer ce truc. Même la chute où Ingrid Bergman tente de jouer la parfaite je-m'en-foutiste ("je vous avais prévenus que c'était une histoire ridicule" - ça, on est d'accord) sonne terriblement faux... Désolé, marche po.
Isa Miranda de Luigi Zampa
La grande Miranda se présente comme une actrice qui a tout sacrifié à sa carrière (son appart est un musée égocentrique) et justifie ainsi le fait de ne pas avoir eu d'enfant. Ben tiens justement, elle va se retrouver à emmener un gamin à l'hôpital - un truc lui a explosé le bras -, le ramènera chez lui et devra s'occuper d'une tripotée de gamins, la mama étant absente. On voit bien que tout est centré sur la façon avec laquelle, face caméra, la belle Isa va gérer les bambini - en particulier une piccolina haute comme deux pommes - en usant de sa patience sans... qu'ils regardent la caméra. L'exercice n'est pas forcément gagné d'avance avec de tels bouts de chou mais elle s'en sort honnêtement. Même les plus grandes stars peuvent avoir la fibre maternelle, nous voilà totalement rassurés...
Anna Magnani de Luchino Visconti
Bon à l'origine, avouons-le, c'est surtout pour cet épisode-là que je me suis penché sur cette oeuvre. On assiste à une abracadabrante histoire : la Magnani, devant payer en plus une lire au chauffeur de taxi pour son chien, se rebelle, va provoquer une véritable émeute dans un commissariat où elle aura forcément gain de cause (tu contredis la Magnani plus longtemps, tu causes une guerre nucléaire) et finira par rejoindre in extremis la scène d'un théâtre où elle poussera un chtite chanson devant une foule muette d'admiration... La Magnani forte en gueule pendant quinze minutes et pouvant, en un tour de main, tirer des larmes à une foule, le rôle est forcément taillé sur mesure. Dès qu'il s'agit pour notre donna en colère de se lancer dans d'interminables diatribes, c'est du cousu main, et forcément elle s'en donne à coeur joie devant un parterre de flics rapidement subjugué par son art d'oratrice. L'épisode dépote, Visconti reste gentiment hypnotisé par sa star qui déroule et la laisse faire son numéro sans avoir besoin d'en rajouter. Il réussit "l'exercice de style", à défaut de livrer un morceau inoubliable... Vous, les femmes... Je savais bien que je finirais par craquer...
Dark Tales of Japan (Suiyô puremia : sekai saikyô J horâ SP Nihon no kowai yoru) de la fine fleur de la série Z japonaise - 2004
C'est surtout pour le petit film de Shimizu que je me suis tapé cette production fauchée constituée de 5 sketches horrifiques réalisés par Yoshihiro Nakamura, Masayuki Oshiai, Kôji Shiraishi, Norio Tsuruta, et donc le bon Takashi. Résultat des courses : on assiste à un téléfilm très inégal qui n'est pas sans rappeler les vieilles séries de notre adolescence, genre Contes de la Crypte, ce qui, je vous l'accorde, n'est pas esthétiquement excitant. Les gars ont le mérite de réussir ici ou là quelques effets, alors qu'ils ont visiblement 3 yens pour réaliser leur film ; mais l'ensemble est bien poussif, au bord du grand-guignol, et en tout cas jamais effrayant.
Ca commence avec une femme-araignée issue directement des films d'épouvante des années 50. Alors qu'il pourrait avoir une thématique intéressante (le trouble entre fiction et réalité qui s'installe dans les légendes urbaines), ce sketch de Nakamura ("The Spiderwoman") s'enterre sous une volonté de spectaculaire totalement ratée. Pas de personnages, pas de suspense, une créature aussi effrayante qu'une peluche... Ca commençait pourtant bien avec une première séquence intrigante, où ce qui effraye n'est pas ce qu'on voit, mais la terreur qu'on lit sur le visage de la victime qui, elle, voit... Joli montage de cette séquence initiale, où une vague forme monstrueuse aperçue de loin suffit à créer l'angoisse. Ensuite, c'est sans intérêt.
La partie de Tsuruta ("Crevices") est plus intéressante : c'est une variation sur le Kaïro de Kurosawa, avec ces mêmes secrets dissimulés derrière des portes occultés au scotch. L'intérêt, c'est que Tsuruta n'essaye pas de raconter une histoire : il ne produit qu'une séquence libérée de toute trame, uniquement concentrée sur l'effet de peur. Bon, les effets spéciaux sont bien trop nazes pour vraiment faire peur (une main crochue achetée à "Tout pour la Fête" et on n'en parle plus), mais le film est rigolo par cette sorte de compilation des moyens pour foutre les jetons qu'il déploie. Les plans sont bien rythmés, classiquement pour ainsi dire, et ce sketch finit par être un véritable travail d'école sur la montée de l'angoisse dans le cinéma d'horreur japonais récent. Peut-être la partie la plus réussie.
"The Sacrifice" de Shiraishi est beaucoup plus laborieux, alors qu'il se prend au sérieux comme pas possible (ce qui n'est pas le cas de ses collègues). Contrairement à Tsuruta, Shiraishi charge son machin d'une trame très alambiquée, mélangeant les serial-killers sataniques, une malédiction familiale et une héroïne prophétique qui a des visions de monstres gélatineux. Il aurait fallu trois films pour évelopper correctement cette trame, le gars prend 20 minutes, et mélange tout dans un patchwork esthétique indigeste. A sa gloire, notons une comédienne d'une beauté sidérante, et un très joli noir et blanc dans les séquences de flashs-back. Ca satisfait l'oeil, au moins,à défaut du reste.
On se cale dans son fauteuil pour aborder le sketch de Shimizu ("Blonde Kwaidan"), mais on déchante très vite : le gars bâcle un truc de 5 minutes montre en main, qui n'a pour originalité que de transformer le classique personnage du fantôme féminin (ordinairement caché par ses cheveux noirs) par une blonde fatale hollywoodienne. Mal joué, trop rapide, incompréhensible dans sa narration, ce film permet quand même de vérifier une nouvelle fois le peu d'intérêt de Shimizu pour les scénarios (ce qui me le rend très attachant), le gars préférant creuser des expériences formelles plutôt que de chercher un quelconque lien "sémantique" entre ses plans. Le souci, c'est que la forme est moche et ratée pour cette fois.
Enfin, "Presentiment" de Oshiai est charmant, parce qu'il rappelle un vieil épisode de Twillight Zone : un homme se retrouve enfermé dans un ascenseur avec trois personnages bizarres, dont on apprendra très vite qu'ils sont des messagers de la Mort envoyés en escorte pour emmener notre homme dans l'au-delà. Oshiai tient bien le côté lieu unique, sait faire monter la pression grâce à la variété de ses plans et le talent de son acteur principal. C'est cousu de fil blanc, légèrement ringard, mais ça se regarde gentiment grâce à la modestie du scénario (le gars ne cherche pas à nous terroriser, juste à nous faire passer un petit moment inquiétant). Finalement, c'est Oshiai qui comprend le mieux le projet global : ne pas se la pêter, ne pas s'affirmer en grand auteur, juste faire passer 20 minutes agréables.
Les Sorcières (Le Streghe) (1967) de Visconti, Pasolini, De Sica, Rossi, Bolognini
Cinq films en l'honneur de la Mangano qui se plaît à jouer la star, la femme objet ou l'épouse déçue. Si Visconti, Pasolini et De Sica se taillent la part du lion avec environ trente minutes pour chacun de leurs épisodes, Rossi et Bolognini en sont réduits au film-sketch de cinq minutes qui repose sur une seule idée mignonette : Sens civique met en scène une bourgeoise qui se charge de transporter un blessé de la route uniquement pour pouvoir traverser la ville à toute blinde et se rendre, pour une fois, à l'heure à un rendez-vous amoureux. Alberto Sordi en fait des tonnes dans le rôle du malade et s'écroule pour conclure cet intermède. La Sicilienne de Rossi est tout aussi bref : une jeune femme se plaint du comportement d'un homme provoquant la colère de son père; il se venge et provoque une demi-douzaine de revanches et autant de cadavres, la Mangano finissant le sketch en pleureuse éperdue. On est dans le cliché un peu lourdingue, mais l'ensemble est tellement rapidement emballé qu'il nous permet tout juste d'esquisser un petit sourire pour la peine.
La Sorcière brûlée vive de Visconti ouvre la série et constitue sans doute l'épisode le plus amer : la star Mangano débarque soudainement chez son amie Girardot lors d'une soirée entre bourgeois tristes comme la pluie. La Mangano se donne quelque peu en spectacle (très joli petite mélodie qui reste en tête) avant d'enquiller les malaises : est-ce parce qu'elle doit subir au cours de la soirée les réflexions d'un industriel qui la compare à ses propres produits commercialisés ou les assauts lourdingues d'hommes à la recherche d'aventures ? En fait, elle est enceinte, souffrant d'un vague à l'âme terrible, et ces invités d'un soir prennent comme un malin plaisir à la "mettre à nu" (la dépouillant de sa coiffe ou de ses faux cils quand la star est inconsciente). Un terrible sentiment de froideur, voire de malaise, se dégage de l'ensemble, et malgré un final grandiloquent avec multitude de photographes squattant la baraque et échappée en hélicoptère de la star au bras de son mari, on sent à quel point Visconti dresse un portrait bien pâle "au fond" de cette star, stressée et en pleine détresse, qui ne brille qu'en apparence devant ce monde qui l'étouffe à petit feu...
Dans La Terre vue de la Lune, Pasolini joue à fond la carte de la farce ultra caustique avec son fidèle Totò plus exubérant que jamais : ce dernier, les cheveux roux en pétard façon clownesque, accompagné de son fils, Ninetto Davoli qui se tape un brushing orange ridiculissime, vient de perdre sa femme. Il se met donc en quête d'une autre, et après plusieurs désillusions (une veuve éplorée, une pute, un mannequin (de cire)), il tombe sur la femme "parfaite" : une Mangano, le cheveu grisonnant, sourde et muette. Il ne tarde pas à convaincre cette dernière de le suivre et lui présente sa baraque pourrie que la Mangano-Mary Poppins lui transforme en un tour de main. Seulement, ils ne tardent point à lorgner sur une baraque voisine qui a meilleure allure, et le Totò de mettre en scène le suicide feint - au Colisée ! - d'une Mangano désespérée pour organiser une gigantesque quête. Pas de bol, la Mangano glisse sur une peau de banane lancée par un touriste anglais (PPP en pleine bourre...) et se fracasse la tronche quelques mètres plus bas. Mais le spectre de la Mangano réapparait au logis juste après devant le père et le fils effrayés. Le Totò prend son courage à deux mains, demande à celle-ci si elle peut encore faire à manger, assurer le ménage et coucher avec lui, et comme elle acquiesce, tout est bien qui finit bien... Pasolini conclue cette farce par ces quelques mots laconiques : "être mort ou être vivant, c'est la même chose". Malgré le ton éminemment burlesque de l'épisode, on reconnaît bien le style acerbe de PPP avec ce portrait d'une mama au foyer finalement interchangeable. Un rire grinçant, c'est ça.
Enfin De Sica, dans Une Soirée comme les autres, n'hésite point à mettre en scène un pimpant Clint Eastwood dans une comédie conjugale. Si le sketch utilise d'énormes ficelles - la Mangano reproche à son mari après dix ans de mariage son manque d'allant (finie l'époque (a-t-elle jamais vraiment existé...?) où celui-ci sautait tout nu (séquence culte pour tout fan du Clint !) sur le lit pour rejoindre sa douce) et fantasme sur une nuée d'hommes attirée par son charme (La Chatte des Montagne avec la Sylvana dans le rôle d'Alexis) -, il est assez drôle de voir le Clint se prêter aussi docilement à ce petit jeu comique. On le retrouve tout de même, fidèle... à lui-même, l'arme au poing pour descendre les prétendants de sa femme dans une séquence fantasmagorique où De Sica ne lésine point dans la démesure - des dizaines de figurants mâles aux trousses de la Mangano qui se donne en spectacle dans un stade bourré. Ce n'est pas d'une originalité folle sur le fond, mais De Sica parvient malgré tout à force de grossir les traits à nous rendre ce petit drame domestique assez rigolo. Cela permet de finir cette drôle de production (les films à sketches dans les années soixante en Italie (ou en France): tout un programme souvent plus excitant sur le papier que lors de la vision...) sur une petite note légère, en se disant que l'ensemble valait tout de même le détour.
Contes de l'Âge d'or (Amintiri din epoca de aur) (2009) de Cristian Mungiu et autres réalisateurs roumains dans le vent
En cinq court-métrages à l'ironie mordante, "l'âge d'or" de l'époque Ceausescu perd de ses paillettes pour mieux montrer l'absurde vie quotidienne d'une poignée d'individus, leurs multiples petites astuces à deux lei pour tenter de tirer leur épingle du jeu. Un représentant du parti dont les ordres, suivis au pied de la lettre, finissent par faire tourner les gens pas seulement en bourrique mais méchamment en rond - on sent la bonne vieille métaphore roumaine -, le traficotage d'une photo à la suite de la venue de Giscard en Roumanie (première fois où le Valéry peut se vanter d'avoir provoqué une situation drôle...) qui dégénère en portrait surréaliste - ceci est bien... deux chapeaux -, l'illustration roumaine du fameux adage "qui vole un oeuf, vole un oeuf" - oui, cela ne va pas forcément plus loin -, une histoire de cochon à tuer discrètement à se faire pipi dessus (je ris encore de la chute douze heures après) et enfin une jeunesse ultra-révolutionnaire - genre Bonnie and Clyde mais en roumain... (Bonniscu et Clydescu ?) - prête à tout pour gagner de la thune en organisant un trafic de... bouteilles en verre. L'art de chaque histoire est de ne jamais laisser deviner dans quelle direction on va, à quoi on doit vraiment s'attendre, et l'on reste tranquillement aux aguets en sachant que la chute aura forcément quelque chose d'un peu... pathétique - dans le genre à faire ricaner en silence, dans son petit coin.
Ce qui surprend peut-être un peu plus, c'est de voir finalement la liste de cinq réalisateurs au générique : certes Nemescu a écrit les cinq histoires, mais on est relativement étonné de voir que le ton et l'ambiance (une image très lumineuse, des personnages banals, ...) et surtout le style esthétique et le choix narratif (ultra linéaire) de ces cinq contes diffèrent relativement peu : du coup, s'il y a une évidente homogénéité de l'ensemble, on peut aussi regretter que l'on ne ressente pas plus la petite patte personnelle de l'un ou l'autre de ces réalisateurs sur son épisode. On passe tout de même deux heures sympathoches à savourer la façon dont ses petites vies quotidiennes dérapent - sous l'influence du parti qui finit par instaurer une vraie paranoïa irrationnelle ou par la simple volonté de mettre un peu de beurre dans les épinards -: c'est drôle, enlevé, peut-être un peu répétitif parfois (le côté mécanique, un peu trop souligné, dans le sketch des oeufs et des bouteilles notamment) mais toujours grinçant. Du très bon comique roumain à froid, sans atteindre non plus, avouons-le, au grand délire - que ce soit au niveau artistique ou burlesque.
Tokyo! (2008) de Michel Gondry, Leos Carax et Joon-Ho Bong
Trois courts sur Tokyo qui finalement célèbrent chacun à leur façon la mise en scène d'un personnage qui s'enferme dans son propre monde. Le Gondry nous fait ressentir toute l'exiguïté des apparts de la mégalopole et teinte la fin de son film d'une belle poésie qui ne laisse pas de bois, Carax signe un conte grotesque et fendard qui a défaut de convaincre sur toute la ligne montre que le type n'est point tout à fait mort, et enfin Bong nous narre l'histoire d'une solitude qui va, par amour, sortir de son bunker... Difficile de toujours parvenir à vraiment cerner la "morale" de ces trois courts mais le style bien marqué de ce trio de cinéastes quarantenaires fait que l'on passe un bon moment - ce qui est finalement plutôt rare dans ce genre de productions, deux films étant souvent nases et celui du milieu moyen.
Interior Design
Un jeune couple rend visite à une amie de la gonzesse à Tokyo et squatte "quelques jours" en attendant de trouver leur propre appart. L'homme est venu présenter sa première réalisation - le mot série Z semble pour une fois presque gentil - et sa compagne a de plus en plus de mal à se sentir à son aise. C'est pourtant elle qui semble le plus avoir le sens pratique - jolie scène où elle s'encombre du fourbi qu'ils avaient laissé dans la bagnole qui est à la fourrière : elle traverse la ville avec plein de tuyaux autour d'elle ce qui la fait ressembler à un bizarre extra-terrestre de carton pâte - mais elle ne va pas tarder à, apparemment, douter de plus en plus et se transformer... en chaise. Les effets spéciaux de cette dernière portion sont très sobres et assez jolis, notre héroïne ne tardant point à se faire embarquer dans un appart où elle reprend de temps en temps forme humaine - bien aimé le locataire qui retrouve, sans trop se formaliser, la chaise dans la baignoire ou encore quand la tête de la femme apparaît juste derrière lui alors qu'il mate son ordi sur cette chaise en bois "humaine" - on penserait presque, dans cette promiscuité des corps qui s'effleurent, au Locataires de Kim Ki-Duk. Une fin "kafkaïenne" très mignonette en tout cas.
Merde
On ne dira jamais à quel point notre ami Carax a le sens des titres et celui-là est peut-être l'un des plus beaux (Balmer, l'avocat délirant de Merde, traduisant les paroles de son client : "Il dit s'appeler "Merde" ce qui ressemble d'ailleurs beaucoup au mot français "merde" (3 heures après, j'en ris encore)). Dès l'entrée en matière, l'on retrouve l'enfant terrible du cinoche de cheu nous en pleine bourre avec cette sorte de travelling en caméra portée suivant notre gars Merde qui se conduit, justement, comme une merde sur les trottoirs de la cité nippone : il pique la béquille d'un unijambiste, pousse les gonzesses comme un malpropre, tire le pognon des uns ou les fleurs des autres pour les bouffer ensuite; Lavant adopte une démarche hallucinante, genre de Quasimodo moderne (ça veut rien dire mais j'ai po mieux...) - ses sorties de la bouche de métro sont sublimes, une vraie gargouille vivante - avant de disparaître dans les tréfonds des égouts. Il ne va po tarder à péter complètement un plomb en balançant des grenades à l'envi lors de sa sortie suivante, genre de gigantesque feu d'artifices mortel qui va forcément créer la panique - Buñuel aurait surement adoré. Moins aimé le procès final un peu longuet avec ces trois ou quatre écrans "splités" - Carax veut faire du Jack Bauer mais pourquoi donc? - mais les séquences en langage "merdique" (il me semble que Carax lui avait même donné un nom mais cela m'échappe) m'ont littéralement plié en quatre : Balmer et Lavant s'amusent comme des gamins à inventer ce langage, en se collant, de temps en temps, sur leur propre tronche, de grosses bafasses; cela a tout de la plaisanterie de mauvais gosse mais faut reconnaître qu'il fallait oser. Entre la farce grossière et une certaine noirceur caustique ("Pourquoi j'ai tué tout ce monde? Parce que je ne supporte pas les gens innocents..." - Misanthropie, quand tu nous tiens...), une oeuvre peu commune et dans laquelle on prend finalement un certain plaisir à marcher...
Shaking Tokyo
Un "hikikomori", c'est en jap, un type qui vit totalement reclus chez lui. On en tient là un beau spécimen puisque ce dernier a la particularité de ne point être sorti de chez lui depuis 10 ans (il commande tout par téléphone et n'ose jamais croiser le regard du livreur) - autre signe particulier : adore s'endormir sur les toilettes ce qui stimule ses rêves... Sinon chez lui, c'est "flac" comme disait mon père ave l'accent, tout est super bien en ordre. Mais vlà t'y po qu'un jour, alors qu'il ouvre la porte au livreur de pizza, son regard tombe sur une jarretelle sexy en diable : il lève son regard, j'aurais fait pareil, pour regarder la fille belle et rayonnante comme tout. Alors que les tremblements de terre se font de plus en plus menaçants, notre homme décide de partir à la recherche de la gonzesse dans un Tokyo désert, digne de la séquence du début dans Open your Eyes : il se rend compte que tout le monde, dorénavant, reste entre ses quatre murs... (les livreurs sont des robots souriants comme des gros nases) - ben c'est gai, Tokyo, tiens, après les apparts de 3 mètres carré et Mr Merde dans les égoûts, on sent bien le renfermé...; Le final qui décoiffe est malgré tout un peu convenu et attendu - mais mimi, certes. Bref, trois oeuvres pas désagréables et d'une certaine originalité "stylisée". (Shang - 15/05/09)
Bien d'accord avec mon camarade : ces trois courts sont aussi agréables les uns que les autres et permettent de se rendre compte de l'évidente personnalité de chacun d'eux. Notons au pasage que, pour une fois, on fait dans le pointu en matière de casting : Gondry, Carax, Bong, trio rêvé pour explorer le cinéma contemporain dans ce qu'il a de plus audacieux, et Tokyo semble effectivement être le lieu idéal pour mettre en place la modernité de ces trois cinéastes.
C'est quand même le père Léos qui sort le plus brillament du lot, avec son film néo-punk absolument irrésistible. Que ce soit au niveau de l'idée-même qu'au niveau de la réalisation, Carax arrive exactement où on ne l'attendait pas, et fait preuve d'un talent éclatant. Mon camarade a bien résumé les émotions contradictoires qui émergent à la vue de cet objet étrange : peur, humour, jubilation nihiliste, auxquels j'ajouterais une curieuse impression mortifère qui fait froid dans le dos. Carax est dans le prolongement de Pola X avec ces ambiances noires de chez noir (décors sordides, goût pour l'ombre et les corps cassés, déclaration d'indépendance clamée haut et fort), mais sait habilement en prolonger les possibilités de style. C'est finalement lui qui est le plus proche de la commande (rendre compte de Tokyo), puisqu'il filme aussi bien la ville (sublime travelling effectivement le long des trottoirs, mais aussi immenses immeubles remplis d'écrans) qu'une certaine histoire du cinéma nippon : Godzilla plâne sur l'ensemble (le gars reprend même la musique originale), ainsi que cette thématique récurrente des dangers de la radioactivité (les Japonais ne sont jamais vraiment sortis d'Hiroshima, et ont même inventé un cinéma fantastique entièrement dédié aux séquelles de la bombe). Merde est un être mutant, détruit, déviant, mais qui endosse son horreur avec une franchise, voire une naïveté, qui en font un parfait punk rigolo. Le film est drôle et ricanant, parfaitement filmé (bien aimé pour ma part ces split-screens innatendus lors du procès, qui multiplient l'espace tout en nous laissant à deux centimètres du visage horrible de Lavant) et bien barré. Carax is alive.
Si les deux autres films sont un ton en-dessous, ils n'en sont pas moins intéressants, entre le Gondry qui adoucit un peu son style parfois trop baroque pour servir un portrait de solitude très touchant, et le Bong à la mise en scène millimétrée, à l'orée d'un fantastique "ordinaire" qu'il possède très bien après The Host. On sent que les trois gusses ont pris la commande au sérieux et ont mis beaucoup d'eux-mêmes dans leurs courts-métrages. C'est tout à leur honneur, et on rêve de voir maintenant d'autres villes subir le même traitement (Albi, avec Guiraudie, Lynch, et Des Pallières... proposition...) (Gols - 27/09/09)
Paris vu par... (1965) Rouch, Chabrol, Godard, Rohmer...

Bien. Ca commence par un Jean-Daniel Pollet sur la rue Saint Denis... et une histoire de prostituée (je vous préviens, on fait dans la dentelle...) jouée par Micheline Dax, jeune, même si tout est relatif car elle a déjà 42 ans... mais comme on l'a toujours connue vieille, forcément... Donc un pov gars pas débrouillard l'invite chez lui, subit tous les caprices de la Micheline (discute, repas, lecture du journal) et au moment de passer à l'acte... panne de courant (doit y'avoir un message). Hum.
On enchaîne avec un Jean Rouch qui, belle performance, filme tout en un unique plan séquence (même si j'ai des doutes sur le noir dans l'ascenseur). Une femme s'engueule avec son mari, part dans la rue, manque de se faire écraser, rencontre (putain, la force du destin) le conducteur qui correspond exactement à l'homme de ses rêves (d'après ce qu'elle reprochait à son mari : belle voiture, appart à Auteuil, aimant les voyages (rires)). Celui-ci avait prévu le matin même de mettre fin à ses jours mais propose à la donzelle -y'a des signes, ben ouais- de faire sa vie avec lui... celle-ci refuse (la garce nom de dieu, qu'est-ce qui leur faut!) et l'homme se suicide sur les rails... à part la petite prouesse technique (si on passe le fait que parfois personne apparaît dans le cadre, l'ombre de la caméra... po grave au final), c'est quand même limite mysogine (comme l'ensemble des films d'ailleurs) et sans grand intérêt... Ce qui était semble-t-il un genre de manifeste de la Nouvelle Vague commence à virer en eau de boudin...
Le Douchet... je comprends Fuentes lorsqu'il dit qu'aucune statue n'a jamais été érigée pour un critique... avec tout le respect que l'on doit à un gars qui a écrit sur Hitchcock, il a quand même bien fait d'arrêter rapidement sa carrière d'artiste... extrait des dialogues : "dans la vie il y a des filles qu'on emballe et des lits qu'on déballe" (mort de rire).
Le Rohmer qui commence très fort place de l'Etoile "où les anciens combattants se réunissent pour ranimer la flamme" (c'est vraiment du lourd) a un intérêt énorme : il est impossible de savoir que c'est un Rohmer (cela dit, attention, j'aime beaucoup Rohmer par ailleurs)... bref, un gars court pendant 5 minutes autour de la Place de l'Etoile... si c'était Lelouch qui filmait ça d'une grue monté sur l'Arc de triomphe, on pourrait se bidonner tranquille... mais là il filme ras du sol, avec un cut à chaque rue... po compris.
On arrive au summum avec le Godard et une héroïne tiraillée entre un sculpteur (qui travaille au fer à souder sur des morceaux de métaux qu'il "jette par terre pour pouvoir les assembler au hasard" (je vous jure)) et un carrossier qui n'aime que... les carrosseries "car, elle, au moins sont éternelles" (c'était avant la Smart)... il lui dit quand même qu'elle a un beau chassis et j'ai vu des fatwa sur Collaro pour moins que ça... Au final, elle se fait rejeter par les deux en se faisant traiter de "salope, putain..." etc... j'en suis venu a regretter les Godard sans scénario (bien sûr je fais abstraction des merveilles que sont A bout de souffle, Pierrot le fou.....) Passons.
Cela s'achève par un Chabrol, avec mari et femme qui s'engueulent comme du poisson pourri (Audran et Chabrol, lui-même, parfaits), des saillies (pas le joueur) ciselées ("tu as un oiseau dans la tête et un chat dans la gorge"),... bref de grands moments de cinéma où l'on se dit finalement que c'est bien que Truffaut ne s'y soit pas fourvoyé... Dur quand on adore la Nouvelle Vague, Dieu m'en est témoin... (Shang - 21/02/06)
Ah la la pour cette fois, je vais dire à peu près le contraire de mon éminent co-blogueur. J'ai trouvé Paris vu par absolument charmant, chacun de ces sketches présentant quasiment un sine qua non de ce que fut la Nouvelle Vague : un cinéma en toute liberté, qui aborde frontalement des thèmes inhabituels (les rapports entre les garçons et les filles d'aujourd'hui (de 1965, donc), le sexe, la jeunesse, la futilité de l'amour), taquine les dialogues avec bonheur, montre un Paris amoureusement envisagé, tout en usant d'une mise en scène sans cesse renouvelée et très belle dans la plupart des cas. Pour une fois qu'un film à sketches parvient à trouver une cohésion indéniable, autant ne pas cracher dessus.
Bon, le Jean-Daniel Pollet est peut-être le plus faible, je ne dis pas. Sûrement parce que c'est celui qui parvient le moins bien à s'écarter du cinéma "traditionnel", restant enfermé dans son goût pour le "bon mot", pour la situation, pour la chute. En filmant la rue Saint-Denis (sans la montrer, ce sketch restant, comme dans la plupart du film complet, enfermé dans un appartement, belle idée), Pollet n'évite pas complètement le cliché de la pute gouailleuse et du puceau benêt. Mais ma foi, ça reste amusant, grâce aux acteurs : Claude Melki en provincial renfrogné (de Limoges, l'horreur visiblement) et Micheline Dax en femme de joie... joyeuse. Un message ? Je ne suis pas sûr, peut-être juste une fantaisie sans conséquence, mais qui utilise relativement habilement l'attente du public : quand est-ce que les deux gusses vont enfin passer à l'acte ? Quand la lumière sera coupée, tout ce qui est filmé constituant "l'avant" de l'acte, complètement fadasse. C'est drôle, mais oubliable, aussi.
Le Jean Rouch, par contre, est une merveille. Pas vu de mysoginie pour ma part dans cette traversée d'une existence en un seul plan de 20 minutes. Les hommes en prennent d'ailleurs beaucoup plus pour leur grade que les filles. Très sombre, le film commence pourtant dans la légèreté d'une scène de ménage presque vaudevillesque. Mais la virtuosité technique sert parfaitement le passage de l'humour à la mort : en un seul mouvement, on part de Guitry et on arrive dans Duras, traversant deux inspirations formelles importantes de la Nouvelle Vague, il fallait oser. C'est tout simplement l'histoire d'une vie de jeune fille brisée par le quotidien. L'héroïne très romantique est confrontée à la perte de ses espoirs d'enfant (les voyages, la vie trépidante), mais quand elle frôle la possibilité d'une vie rêvée, c'est pour la voir s'évanouir tout aussi vite dans la mort. Les dialogues magnifiques de la deuxième partie, prononcés par un fantôme surgi de nulle part d'une voix sépulcrale, le travail invraissemblable sur le son (les appels de l'amant qui se perdent au fur et à mesure que l'ascenseur descend, remplacés par le bruit des voitures en direct, pour finir par ce train hurlant quand la mort arrive : toute la Nouvelle Vague sur un plateau), et cette façon de fixer le visage de la jeune femme pour en faire ressortir toutes les émotions : tout contribue à faire de ce "Gare du Nord" un petit bijou formel et scénaristique.
Jean Douchet enchaîne donc, et je trouve mon camarade bien sévère avec ce petit essai intelligent. D'abord parce que Douchet parvient avec beaucoup de grâce à mêler documentaire et fiction en un seul mouvement. On croit d'abord qu'on va suivre un reportage sur Saint-Germain, presque privé de personnages, mais petit à petit il inscrit dans sa narration un début de fiction, jusqu'à terminer sur un couple dans un lit pour démarrer une vraie histoire. Ensuite, le film ne cessera de s'inscrire profondément dans le territoire, ses cours, ses rues, ses petits appartements bourgeois-bohême. Certes, Douchet n'est pas un grand directeur d'acteurs, et son montage est souvent assez bancal. Mais encore une fois, il réussit à rendre parfaitement compte d'un esprit de liberté totale. Les petites réflexions masculines sont bien innocentes, et je m'étonne que mon camarade n'ait pas souri à ce gentil machisme de dandy, qu'on retrouve d'ailleurs chez Godard ou chez Eustache.
Bien mystérieux effectivement, le film de Rohmer qui suit. Mais il a quelque chose de très joli, dans cette rapidité d'exécution digne d'une nouvelle de Borges ou de Buzzati. Le sketch, éminemment littéraire, rappelle tout de suite le goût pour le conte et la morale chers au brave Eric, et si en effet Rohmer abandonne pour une fois les dialogues à rallonges, on le reconnaît tout de suite dans cette façon de jouer avec un ton précieux, légèrement désuet qui en fait tout le charme. L'idée délicieuse est que la Place de l'Etoile est mal foutue, et que le piéton moyen n'arrive pas à traverser successivement les 12 avenues qui en partent sans prendre le risque de se faire écrabouiller... sauf s'il vient de commettre un meurtre, sussurre Rohmer de façon improbable. En s'attaquant à ce lieu auquel seuls les touristes, les anciens combattants et De Gaulle s'intéressent, ce sketch fait subtilement exister une sorte de trou au sein de Paris, qu'on évite, autour duquel on tourne, dangereux et trouble, qu'il développe à travers une trame policière minuscule. Il arrive à faire monter du suspense autour d'un parapluie et d'une femme qui vous marche sur le pied dans le métro, tout en restant dans un ton bricolo et "pris sur le vif". Etrange, mais charmant.
Godard pour continuer, on peut donc s'attendre à du lourd. Et c'en est, le gars mettant un point d'honneur à s'aopposer à ses camarades, en traitant deux quartiers au lieu d'un (Montparnasse et Levallois). Tout est histoire de dualité d'ailleurs dans ce court, deux hommes pour une femme, deux conceptions de l'artisanat, deux parties très détachées... pour une seule chute. Mon camarade a trop tendance, à mon avis, à mettre sur le dos de JLG ce qui n'est imputable qu'à ses personnages. Car si effectivement les noms d'oiseaux fusent, ainsi que les remarques phallocrates, c'est plus pour montrer un certain état des rapports homme/femme que par goût pour la chose (qu'on se souvienne des portraits ultra-sensibles que furent Vivre sa Vie ou Deux ou trois Choses...) A travers ces deux situations de couples opposées l'une à l'autre (d'un côté un artiste conceptuel à la Jackson Pollock, de l'autre un carrossier vieille école), il n'est peut-être pas interdit de voir deux conceptions cinématographiques qui s'affrontent, Godard refusant de trancher pour l'une ou pour l'autre. Au final, c'est "l'autre cinéma", celui qui vient d'Amérique, qui est renvoyé dans les roses. Sous-titrant son sketch "action film", Godard semble effectivement le consacrer aux vertus du hasard, tant dans le scénario (cette histoire de lettres qui se trompent de destinataires) que formellement : on assiste à une sorte de chaos visuel, qui semble pris complètement en direct, de façon alléatoire. On a du mal à reconaître JLG dans ce style-là, peut-être, mais pourtant, dans le fond, voilà un court intrigant et qui ouvre plein de possibilités. Opaque et passionnant comme un Godard.
Quant à Chabrol, il sort l’artillerie lourde pour fustiger son couple de grands-bourgeois, mais c’est bien la moindre des choses de la part d’un « Jeune Turc » que de balancer la sauce pour s’attaquer à ses aînés. En tout cas, « La Muette » vient rappeler que Chabrol, sut, à une époque, réaliser des films. Celui-ci est jubilatoire et taquin à souhait. Le sujet lui va comme un gant : un jeune garçon du XVIème arrondissement préfère se mettre des boules Quiès plutôt que d’écouter les conneries de ses parents, quitte à laisser mourir sa mère après une chute dans l’escalier. Chabrol excelle dans le portrait au bulldozer, notamment dans les scènes de repas (après un grand silence, le père : « moi, j’suis pour la peine de mort »), dans lesquelles on balance des âneries en engloutissant salement des tonnes de bouffe. On est dans papa-maman-la bonne et moi, mais le rictus chabrolien fonctionne en plein, et le film rappelle La Cérémonie, dont il semble être une matrice. Très marrant. (Gols - 17/08/09)
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Le Plus vieux Métier du Monde (1967) de plein de gens incompétents sauf un
Ah la fameuse mode du film à sketches ! S'il faut reconnaître que ça a donné des choses affreuses, ça a aussi donné des choses immondes. Comme cette succession de navets (sauf un, j'y reviens avec mon camarade Shang) réunis au prétexte d'un discours qu'on peut juger discutable : la Femme était, reste, et demeurera une teupu dans l'âme. Depuis l'âge préhistorique jusqu'à aujourd'hui, c'est bien connu, elle n'a toujours été intéressée que par le fric et les bijoux, à la différence de l'Homme (on entend même dans le De Broca cette assertion : "La femme est faite pour les bontés, l'homme pour les idées"). Je vous sens dubitatifs sur cette vision pourtant ultra-moderne ; pas nos réalisateurs ici réunis (sauf un, j'y reviens) qui rivalisent de situations à se tâââââper sur les cuisses de rigolade à la française. Même les réalisateurs allemands ou italiens arrivent à être franchouillards, c'est très fort.
On commence avec le pire, L'Ere Préhistorique de Franco Indovani, dont il n'y a pas grand-chose à dire sauf que ça faisait bien longtemps qu'on n'avait vu un tel manque de savoir-faire technique et scénaristique. Le film est laid, mal rythmé, piteux dans ses situations qui se voudraient drôles, et éminemment ringard dans ce qu'il dit : le côté salope de la femme est né bien avant son romantisme. Une femme amoureuse et qui n'est pas aimée en retour devient une prostituée sans pitié sous les yeux hilares de son compagnon, mesdames les Chiennes de Garde, vous avez le droit de pleurer. Indovani voudrait jouer les Wilder (une intro proche de Seven Years Itch) et servir un humour délicieusement mysogine : il parvient à réaliser le seul film de Jean-Marie Bigard.
Au niveau de la forme, Nuits Romaines de Mauro Bolognini est un peu meilleur, ne serait-ce que parce que les acteurs sont plutôt bons. Le gars sait filmer ses décors, agréablement éclairés, et possède les bons rythmes de la comédie. Mais le scénario est prévisible comme tout, et encore une fois, le fond est douteux. Il y a une jolie volonté de ne pas être trop beauf dans cette historiette d'un couple contraint d'en passer par l'amour tarifé pour retrouver son érotisme perdu, mais la caméra priapique de Bolognini s'attarde graveleusement sur le corps certes sublime de son actrice, définitivement asservie à un regard masculin proche de Playboy. On oublie.
Philippe de Broca, avec Mademoiselle Mimi, sert le plus machiste de tous les sketches, ce qui était quand même un challenge. En gros, non seulement les femmes sont des putes intéressées, mais elles sont complètement connes, contrairement aux hommes qui, eux, sont des gros malins. Le film se passe au XVIIIème mais semble dater de Mathusalem. Sous couvert d'humour à la française, on a droit à ce qui se fait de pire en matière de grosse rigolade paillarde (la vision de l'érotisme par De Broca laisse quand même rêveur, il faut la voir pour la croire la scène de passage à l'acte). Jeanne Moreau est nulle, Brialy devient homo en direct.
Un petit tour du côté des bordels avec La Belle Epoque de Michael Pfleghar (qui ?), qui s'en tire un peu mieux malgré la complète indigence de son scénario. Un charme à l'ancienne se dégage des premières séquences (jeu de regard de Raquel Welch à tomber à la renverse), petits jeux coquins qui osent le ridicule ensuite, avant de retomber malheureusement dans la religion de la chute inattendue qu'on voit venir dix ans à l'avance. Au moins le gars ne se la pète pas trop et reste assez à l'écart de ses camarades en gaudriole, et même si son discours demeure horriblement réactionnaire (la femme vous dit non pour mieux vous dire oui, la chienne), on passe un moment pas trop affligeant.
On pensait ne voir jamais le nom de l'horrible Claude Autant-Lara sur ce blog, c'est malheureusement chose faite. Aujourd'hui est inregardable. On s'attend au moins à voir sous la patte du vieux cinéaste un certain savoir-faire, c'est peine perdue : en 20 minutes, il parvient à livrer un navet totalement décousu, pas tenu, mal dirigé, sans trame, qu'on dirait réalisé par un amateur. Un couple de prostituées (on nous dit en substance qu'il vaut mieux qu'elles soient deux, une qui pense, l'autre qui agit, les talibans en ont fait leur film de chevet) rivalise d'invention pour attirer le chaland, jusqu'à louer une ambulance pour cacher leurs bas agissements. On imagine Autant-Lara se frotter les mains devant tant d'impolitesse, mais c'est aussi caustique et aussi lisse qu'un savon de Marseille.
Et puis, et puis, et puis, il y a Godard... En 20 minutes, l'idole adresse une claque sonore aux 5 autres en livrant un essai fulgurant et magnifique sur l'amour et le désir. Drôle, audacieux, romantique et froid comme la mort, Anticipation ou l'Amour en l'An 2000 est un petit chef-d'oeuvre formel. Dans sa période Alphaville, JLG nous donne à voir un monde futuriste déréalisé, où ne restent quelques bribes d'humanité : langages qui se déstructurent ou disparaissent complètement, rapports humains compartimentés, hiérarchie et luttes des classes poussées au maximum, les relations entre hommes et les relations homme/femme sont devenues une succession de codes sans âme, où le corps est séparé du mot. Le couple Karina/Charrier va devoir réinventer l'amour, qui pour Godard réside dans la rencontre entre le langage et le contact physique. Après la niaiserie passéiste des 5 sketches précédents, on voit bien qui est le patron.
Le film est déstructuré, saturé de sons qui viennent se plaquer sur les situations, dans une sorte de puzzle godardissime qui crée un essai pop du meilleur effet. Depuis l'avion qui passe en silence dans le ciel jusqu'au sourire éclatant de couleur de Karina, on voit se dérouler une succession de vignettes extrêmement bien pensées dans leur déroulement. Quant à cette idée de "l'amour verbal", elle est tout simplement beckettienne. Godard est le seul à remplir pleinement la commande d'un sketch sur "le plus vieux métier du monde" : à une époque de marchandisation à l'extrême, la parole est devenue le bien le plus précieux, la denrée à vendre ; mais sans le corps, sans ce contact érotique entre ce qui est dit et ce qui émet, pas d'avenir. Le film revient à l'Amour dans sa plus belle expression, à travers un style magnifique d'intelligence. Les autres ont dû pleurer de rage. (Gols - 07/08/09)
N'ayant pas un très bon souvenir des autres courts du Plus vieux Métier du Monde, je me suis contenté de revoir le Godard qui vaut vraiment son pesant de cacahuètes. Deux personnes en transit entre deux stations orbitales (la fascination d'Orly sur Godard... ou serait-ce, aussi, tout simplement, un clin d'oeil à La Jetée de Marker?) se retrouvent dans une salle d'attente. On comprend qu'ils choisissent dans des magazines la femme ou l'homme avec lesquels ils vont passer un petit moment pour patienter (ce service en 2008 n'est d'ailleurs toujours pas proposé par Air France... Oui bon on peut rire aussi parfois). Alors qu'une voix off répète à l'envie "pourcentage de radioactivité normal", notre homme, Jacques Charrier dit John Demetrius, est accompagné par le "larbin 1204" (incontournable Jean-Pierre Léaud, éternel grand acteur du muet...) à sa chambre. Le John parle super lentement (ça donne "A vous re voir com issaire", "Cav a?") non point parce qu'il est suisse mais parce qu'il vient de la Galaxie 4. La première poule arrive, s'étend en silence sur le lit mais notre voyageur tire la tronche et finit par appeler le commissaire : "Elle m'ex cite pas elle parle pas"; celui-ci est un peu consterné et, exceptionnellement, amène un second choix, la sublimissima Karina. Face à face, ils "se vaporisent" le visage, scène d'un érotisme assez trouble. Mais la Karina refuse, elle, de se déshabiller et de s'en expliquer : on est à l'ère de la spécialisation et si la précédente fille était spécialisée dans l'amour physique, elle, elle l'est dans la parole - l'amour sentimental quoi... Ah ben le
John reste tout pantois et se met à cogiter. Lui vient alors l'idée exceptionnelle d'embrasser sa compagne, le seul endroit du corps qui parle et bouge en même temps - fallait y penser! Après quelques baisers électriques, l'image passant du noir et blanc à la couleur, toute trace de radioactivité disparaît et la Karina de nous donner son plus beau sourire face caméra. Godard réinvente l'amour (ah si) et nous livre une petite variation sur la "fille de joie" assez mignonne et audacieuse. On sent encore et toujours cette fascination à filmer Anna Karina qui semble sortie tout droit avec sa robe champêtre d'un roman russe du XIXème - elle se nomme Eleanor Romeovich. Une vraie petite réussite où l'humour et l'originalité du Jean-Luc font mouche. (Shang - 19/03/08)
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Peur(s) du Noir (2008) de toute une bande de gars qui dessinent mieux que moi
Je ne suis pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un grand amateur de B.D mais on ne peut être que bluffé par certaines de ces animations d'une vraie originalité et d'une grande poésie ainsi que par le jeu constant sur le blanc et le noir - le gris aussi, c'est vrai, soyons pointu. Plusieurs histoires donc qui s'entrelacent, plusieurs styles qui se mêlent et qui parviennent tous à créer leur propre univers. Quatre chiens sauvages qui battent la campagne et qui bouffent tout ce qui passe : un "conte" plein de bruits et de fureur canine qui a laissé Proutouie aux aguets; un jeune homme - superbe voix off susurrée par le regretté Guillaume Depardieu - qui a la malencontreuse idée de recueillir une mante religieuse qui va finir par hanter sa vie amoureuse : superbe fluidité de l'animation pour une histoire qui dérive vers le fantastique; une gentille petite fille nippone qui délire, entre rêve et réalité : chahutée à l'école, cauchemardant de façon miyazakienne, elle finit par péter un plomb - un vrai cauchemar sanguinolent; un jeune homme dans une campagne pleine de danger : des disparitions, des meurtres horribles, un monstre capturé par un garde-chasse inspiré de l'ogre Chabal - magnifiques jeux d'ombres, splendide animations pour traduire le mouvement de l'eau, d'un ciel bas et lourd ou encore celui du vent dans un rideau. Narré par la voix caverneuse d'Arthur H, on plonge les yeux grands ouverts dans cet univers où la nuit tous les gens sont gris; enfin, un homme esseulé dans une petite cabane au milieu de nulle part : le graphisme qui se joue à merveille pour traduire chaque rai de lumière des noirs et des formes blanches somptueusement découpées est un petit bonheur minimaliste et artistique. Entre ces histoires, une Nicole Gracia qui exprime ses petites peurs très terre à terre sur des formes géométriques intelligemment animées (faut le voir pour s'en rendre compte, je vous l'accorde). Au final, on ne frémit peut-être guère (il est loin le temps de ces demi-sommeils nocturnes où chaque forme était une menace, eheh, dit-il en fermant la porte à clé) mais on apprécie en esthète d'occase ces réels travaux d'orfèvres en design animé - l'expression est de moi, ben tiens, parfaitement mon gars.
Les sept Péchés capitaux (1962) de S. Dhomme, E. Molinaro, P. De Broca, J. Demy, J.L. Godard, R. Vadim, C. Chabrol
La Colère de Sylvain Dhomme
Ecrit par Ionesco, on a droit à des jeux de mots subtils du genre "son père est de Perpignan, sa mère de Merpignan" ou encore, il va faire des études supérieures dans l'école "Anormale". Je voyais bien qu'on partait sur de bonnes bases. Tout va pour le mieux au bord de ce canal parisien, même les mendiants ont plaisir à quêter. Seulement v'là-t-y pas qu'on est dimanche et que tout le monde trouve une mou
che dans sa soupe : la colère monte, des baffes s'échangent, des assiettes volent, cela dérive en baston générale, on manifeste même en Chine, les immeubles débordent de potage à tous les étages (j'aurais pas voulu briquer le studio) et on en vient au conflit nucléaire avec explosion de la terre. On souligne alors le danger de la colère. Outre que cela fasse penser à un roman de Brautigan, ces petits réglements de compte ménagers montrent à quel point le Français, toujours râleur, s'emporte vite. On se demande aussi d'où sort ce Sylvain Dhomme.
L'Envie d'Edouard Molinaro
Dany Saval (!) travaille dans un hôtel et bien que courtisée par un Claude Brasseur taquin (mais apparemment pas sous influence de substances illicites), son boss ou les clients, elle envie la belle Rita Gerly, actrice de son état. Ca badine un peu à tous les étages, voire dans les champs (c'est du Molinaro donc) et la Dany rêve de se retrouver prise en main par le protecteur de Rita. Coup de bol, elle y parvient mais quand elle revient plus tard dans l'hôtel, elle envie quelque peu son passé... "N'ayant plus rien à désirer", la belle Dany est maintenant encore plus tristoune, c'est donc la morale. Jusque là, on se dit qu'on a pas vu grand chose.
La Gourmandise de Philippe de Broca
De Broca se la joue franchouillard à mort - il y a Paul Préboist, LA référence du genre - montrant des Français qui ne pensent qu'à bouffer. Plus il tombe dans l'excessif plus cela rappelle la France, comme s'il parvenait finalement à frapper juste... George Wilson apprend par un télégramme "Pépé indigestion enterrement mardi" : il doit se rendre à 30 bornes de là, ce qui lui donnera l'occase d'amener bobonne et sa mère et surtout de s'arrêter 18 fois en chemin pour bouffer. La grande question du type, c'est "Peut-on vivre en mangeant froid? " ce qu'il résoudra en faisant rôtir un poulet sur le bas côté de la route. Il ne cesse de recroiser Paul Préboist en facteur qui tente de finir sa tournée alors que l'autre lui annonce triomphant, "allons c'est la mienne" (on est bien en France). Bref, ils arriveront en retard pour l'enterrement mais pourront se rattrapper avec le gueuleton en l'honneur du mort dont la devise était "Tout se mange !" - Ce serait presque consternant si on finissait pas par s'y retrouver un peu... Dur.
La Luxure de Jacques Demy
Laurent Terzieff flâne dans les rues, se retournant sur chaque femme qui passe, et on se dit : enfin un peu de poésie. Il retrouve son comparse Jean-Louis Trintignant et après avoir acheté un livre sur Jérôme Bosch, ils vont au café. Le Lolo lui explique que, quand il était petit, il pensait que la luxure était synonyme de luxe. On a droit à quelques visions de l'enfer où des femmes seulement habillées de perles se jettent dans les flammes - moi je signe tout de suite. Puis inspiré par les tableaux de Bosch, Lolo a tendance à imaginer toutes les jolies femmes autour de lui complètement nues. Leur posture pudique donne un charme troublant à l'atmosphère de cet épisode relativement léger. Après un dernier ptit calembour à son ami, "On se tire, bouchon" (les Français sont drôles quand même), il ne peut s'empêcher de jeter son dévolu sur une jeune femme blonde qui allait son chemin. Même sans musique, Demy parvient à rendre la vie aussi futile qu'une petite bulle de savon. (Shang - 14/03/08)
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Ah oui, c'est absolument charmant et d'une légèreté enchanteresse vu les dangers de la commande. Loin d'esquiver le péril, Demy réalise vraiment sa vision de la luxure, vision d'un enfant comme il se doit : le mot seul réussit à déclencher les fantasmes dans la tête du petit môme, et c'est en ça que le sujet est respecté (la luxure a autant à voir avec l'imagination qu'avec le concret. La partie flash-back est lumineuse, rigolote comme tout et nimbée d'une atmosphère immédiatement repérable : un couple bourgeois coincé du bulbe, un garnement craquant, et le soleil qui baigne chaque décor. Mais le sketch ne manque pourtant pas d'ambition formelle : le premier plan est un long travelling aller-retour le long des trottoirs parisiens, très virtuose et portant déjà la marque du sublime plan d'ouverture de La Baie des Anges. Quant aux visions de Terzieff, qui regarde le monde contemporain à travers les peintures de Bosch, elles sont toutes mignones par cette espèce d'audace timide dont fait preuve le regard du jeune Demy. Images coquines qui rompent allègrement avec celles, beaucoup plus vénéneuses et impressionnantes, de ces femmes aux visons se tordant dans les flammes de l'enfer (là aussi, travelling vertigineux). Joyeux et gentiment insolent, ce petit film est profondément demyesque dans sa mise en scène, et montre en plus un cinéaste qui s'ouvre doucement au monde extérieur, aux femmes, à la mise en scène : craquant. (Gols - 12/01/09)
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La Paresse de Jean-Luc Godard
Et ben, il s'est vraiment pas foulé pour le coup le Jean-Luc. Eddie Constantine, qui joue lui-même, embarque dans sa belle auto, une jeune starlette qui rêve de faire du cinéma (tiens, comme dans Charlotte et son Jules). Elle remonte peu à peu sa jupe sous le regard un poil torve du grand Eddie. On comprend vite, vu son débit de paroles plus lent que son mentor suisse et son comportement plus mou qu'une chique -il est prêt à payer quelqu'un pour refaire son lacet- que l'Eddie est las , las, las (on se croirait dans une chanson de Cat Steven, pardon). Bref, arrivée chez elle, la belle met peu de temps pour se dévêtir et l'Eddie de rester de marbre, admettant que "ça l'ennuie de se rhabiller après". L'oisiveté, conclue-t-on, n'est finalement pas la mère de tous les vices, mais cela ressemble plus à une blague de potache échangée au coin d'une table avec Truffaut qu'à un truc sidérant. Bon c'est sans prétention, dans l'esprit de l'ensemble.
God-Art, le culte : clique
L'orgueil de Roger Vadim
Alors qu'un homme d'affaires folâtre avec la femme de son ami, sa femme, elle, a également une liaison avec un jeune avocat. Ah tiens, l'adultère, c'est bien du Vadim. La beauté froide de Marina Vlady associée avec le hiératique Samy Frey donne un petit cachet tout de même au film. Après avoir fait l'amour parmi des mannequins - dont deux dans des postures... euh... amoureuses (ah la censure), ils se promettent de se retrouver le soir même et de se faire la malle. Seulement la Marina, sur le point de partir de chez elle en catimini, surprend la conversation de son mari avec sa maîtresse : son sang ne fait qu'un tour et touchée dans son orgueil, elle revient à son mari; elle aura eu entre temps au téléphone l'autre jeune femme et ce sera montré avec elle d'une charmante hypocrisie qui fait froid dans le dos - dures les femmes entre elles pour un bout de steak. La photo signée Decae (comme pour la Paresse et La Luxure) est comme d'hab particulièrment soignée.
On termine avec un groupe de polytechniciens qui organisent à 25 une loterie payante pour que l'un d'eux puisse passer une soirée avec la jolie Suzon, racoleuse de son état. Il y a forcément Brialy qui fait une apparition et je me demande s'il y a des films dans lesquels ce type n'a pas fait au moins une apparition... Le plus innocent, l'Antoine, gagne le gros lot et comme la Suzon est gentille, elle lui fait une ristourne... sur sa mise de départ. Eh oui même les filles de joie ont le droit à leur avarice... On est un peu là aussi dans la poilade de jeunes hommes, tout reposant sur une seule idée. Maigre quand même au final. Pas capital, hein, pour conclure, malgré une belle brochette d'acteurs et des ambiances musicales qui tentent de donner le la.
























