Another Day in Paradise de Larry Clark - 1998
On est là dans le film très class, qui n'apporte certes pas grand-chose à l'histoire du polar, mais qui y contribue avec élégance et métier. Avec un scénario d'un classicisme à la "Série Noire", Clark écrit son film le plus linéaire et le plus narratif : deux petits junkies sont placés sous l'aile dangereuse d'un vieux de la vieille du crime (James Woods) qui les entraîne sur la piste du business de braquage de bijouterie et du vol d'amphétamines. Après une première moitié où tout est nickel, où les deux jeunes tourtereaux connaissent effectivement un avant-goût du paradis (fric, drogues, sexe), le film bascule bien sûr dans l'enfer (coups foireux, meurtres et désolation). Encore une fois, Clark profite de ce scénario pour parler de l'adolescence, et plus particulièrement de la perte des repères familiaux : c'est en effet à la reconstitution d'une famille brisée que nous assistons, une famille certes trash et déjantée, mais une famille faite de codes moraux (justice paternelle, complicité maternelle, sens du sacrifice, etc.). Ce n'est pas la partie la plus intéressante de ce Another Day in Paradise, un peu trop attendu de ce côté-là, malgré la prestation subtile d'une Melanie Griffith en mère droguée et celle toute en classe de Woods.
C'est plutôt dans sa tension que ce film plaît : Clark sait parfaitement filmer
le bonheur, l'amour, le désir, pour ensuite serrer une scène de violence, opposer la douceur de la dolce vita à l'âppreté du crime. On sait d'avance tout ce qui va se passer dans la vie de ces deux ados sur la mauvaise pente, tant les chemins du polar sont balisés depuis longtemps ; mais Clark arrive à rendre son film haletant en enchaînant très finement ces tableaux aux couleurs vives. Les acteurs sont très bien, et rendent justice à l'aspect direct du film. On le sait, Clark sait filmer le sexe (très belles scènes de soumission joyeuse, dialogues bien écrits dans leur grossiereté) et l'état physique que procurent les paradis artificiels (le jeune comédien, Vincent Kartheiser, est parfaitement crédible dans ses scènes alcoolisées ou droguées) ; on découvre cette fois son talent pour raconter une histoire, et pour rendre captivant un récit pourtant déjà connu par coeur. On confirme également que ses choix musicaux sont toujours aussi justes, avec cette fois un catalogue de chansons blues qui apportent une touche de raffinement supplémentaire au film ("Every Grain of Sand" est définitivement une des plus grandes chansons de Dylan).
C'est dommage que sur cette histoire d'un beau classicisme, sa réalisation ne soit pas toujours fluide. C'est même parfois carrément maladroit. On sent que certains de ses effets sont ratés, mais c'est curieux de v
oir qu'il les a tout de même laissés à l'écran. Par exemple, un des derniers plans montre Woods et Griffith dans une voiture, puis la caméra s'envole par dessus la maison qui se trouve derrière eux, et cadre un champ dans lequel le héros s'enfuit en courant. Du moins, ça, c'est ce qu'on voudrait voir. En fait, le mouvement s'arrête à mi-chemin, sûrement parce que sa complexité n'a pas vraiment donné grand-chose. Pourtant Clark le garde au montage tel quel, pas fini, coupé avec les dents, comme s'il refusait de renoncer à une idée même ratée dans sa réalisation. C'est pareil pour les quelques plans de "caméra bousculée" dans les scènes de boîte de nuit ou d'overdose : ça ne rend rien, mais on garde...
A part ces étrangetés de montage, Another Day in Paradise est un très bon polar à l'ancienne, moins expérimental que les autres films du Larry, mais d'une facture franchement class.
Teenage Caveman de Larry Clark - 2002
Voilà un film dont on imagine aisément qu'il deviendra culte, tant on est dans l'improbabilité totale. Un film d'horreur filmé par Larry Clark, voilà qui donne à rêver, voire à douter quelque peu. Quoique... si on pense au magnifique Bodysnatchers de Ferrara, qu'on n'attendait pas non plus dans ce genre de film, on se dit pourquoi pas ?
Et pourquoi pas en effet, continue-t-on à se dire, du moins pendant la première heure de cet OVNI. Teenage Caveman nous présente un futur où un virus aurait éradiqué la plus grande partie de la population. Quelques survivants dans une grotte se sont constitués en société sectaire, où abstinence sexuelle et punitions sont les mots d'ordre. Quelques ados parviennent à s'enfuir de cette grotte, et leur fuite les ménera jusqu'à une ville en ruine où un couple de jeunes gens un poil louches les initiera au sexe de groupe, à la cocaïne et au no limit. D'abord emballés, nos candides découvriront que ça cache quelque chose, exploseront dans tous les sens, verront leurs têtes sèchement séparées de leurs corps et seront poursuivis par un monstre assez laid. Clark, mine de rien, est dans son univers, même si un des premiers plans du film montre un panneau "No skateboarding here". Son fantasme de société gérée par des ados n'est pas éloigné de ses films plus sérieux. Manque de bol, on ne sait pas trop ici ce qu'il veut nous dire, et sa morale hésite sans arrêt entre utopie punk et sévérité bien-pensante : le mystérieux virus est transmis par voie sexuelle (mais à quoi peut-ce bien faire allusion ?), mais en même temps le film
louche délibérément vers l'utopie 70's de la libération ; le groupe de surhommes immortels cache en fait une monstruosité intérieure, mais en même temps ils sont beaux, libres, forts, heureux ; le nazisme n'est pas loin avec ce fantasme de recréation du monde par la jeunesse blonde, mais en même temps on ne peut s'empêcher d'imaginer Clark fasciné par ce rêve... Alors ? Qu'est-ce que Teenage Caveman veut dire ? Mystère.
On regarde donc la mise en scène, qui alterne les moments de grâce (toutes les premières scènes d'arrivée dans la ville, avec cette musique hyper-contemporaine parfaite, avec ce choix de couleurs très upper-class, avec ces scènes de liberté totale, avec cet amour pour la jeunesse qui éclate) et les moments ridicules (le "bleu et vert" horrible de la nature du futur, complètement raté, les acteurs un peu à la ramasse, les costumes (voir photo), les moments d'horreur pure gâchés par des effets spéciaux à la San Ku Kai). Le film est parfois
relativement émouvant dans les scènes où Clark filme simplement le désir, le bonheur d'être en groupe, la découverte des sens. Malheureusement, la dernière demi-heure achève complètement le film, en le faisant tomber dans la série Z totale, et c'est bien dommage. Clark était arrivé à construire un trouble intéressant (attention, on n'est pas non plus dans le chef d'oeuvre, hein), mais il casse son jouet sans vergogne dans ces scènes de genre totalement à côté de la plaque.
Teenage Caveman reste un objet improbable et bizarre, qui laisse une impression étrange de foutage de gueule et de fascination trouble. Ah oui, et dernière chose : c'est très poilant.
Bully de Larry Clark - 2001
Larry Clark, avec ce film, reste dans l'ombre de Gus Van Sant et de tous ses films sur les ados (Elephant,
Last Days, Drugstore Cowboy, etc). Même si Bully ne manque pas d'intérêt, on a un peu l'impression que Clark n'arrive pas à trouver la réelle profondeur, voire la beauté de son sujet, et reste à la surface d'un scénario qui aurait pu être plus puissant. C'est tout à fait louable de ne pas tenter d'expliquer les actes de sa bande d'ados (qui commettent un meurtre quasi-gratuit sur un des leurs), mais ce film n'arrive jamais à troubler comme a pu le faire Elephant.
Tout y est pourtant : les acteurs sont tous parfaits (avec une mention à Michael Pitt, qui joue les drogués hystériques
avec beaucoup de talent, de fièvre et de compréhension du sujet...), et forment une bande très homogène. C'est encore une fois la preuve du talent de Clark pour les castings et la direction d'acteurs. Le film est tendu, surprenant dans sa mise en scène (qui est déjà un peu datée toutefois), nerveux et rapide. Il y a quelques ellipses, surtout dans la présentation des personnages au début du film, qui sont bluffantes et audacieuses. Clark ne prend pas le temps de présenter les protagonistes, il nous plonge directement dans l'histoire, et dévoile les psychologies petit à
petit. Très fin. Le reste est très bien tenu, musique, lumières, progression du scénar ; la scène centrale (le meurtre) est vraiment parfaitement rythmée et filmée. Mais voilà, on a un peu l'impression d'avoir assisté à un exposé sans théorie, qui ne serait qu'une suite d'exemples (voyez ce que je veux dire ?). L'anecdote ne suffit pas à déclencher la réflexion, il y faut sûrement un peu plus de discours, ou plutôt d'esthétique (au sens moral, et donc artistique, du terme).
Clark est un grand cinéaste... vide. Pourquoi pas ?
Wassup Rockers (2006) de Larry Clark
Il va bien falloir qu'on commence le top ten de 2006 un de ces jours, on est en mai, faudrait songer à voir de bons films. C'est pourquoi je suis allé voir le nouveau Larry Clark, après le magnifique Ken Park que j'ai vu trente fois.
Eh bien pas déçu les amis : il s'agit d'un portrait très sensible et très original d'un petit groupe d'ados latinos qui vivent à Los Angeles, fans de skate, de musique metal (on n'a pas les mêmes goûts jusque là) et de filles (ah). Après une première partie faite de portraits, de tranches de vie, de filles faciles et de vie difficile, de réglements de compte, de petites humiliations et de grands bonheurs, Clark amène sa bande dans les hauteurs de Beverly Hills, où les petits gars vont faire l'apprentissage de la fracture sociale et de celle des poignets, de la camaraderie et des piscines de stars.
On pardonne aisément à Clark ses faiblesses (le trait est un peu gros sur les yuppies de la haute, sur les
stars bourrées, sur les homos branchés et sur les gorettes richissimes et nymphomanes), voire ses visions douteuses (les plans insistants sur le cul des garçons de 14 ans), puisque le film retranscrit parfaitement le rythme de la vie de ces petits gars. Entre documentaire et fiction, le film est toujours bienveillant. La caméra est placée à la bonne distance, très attentive en même temps que discrète. Il y a notamment une longue séquence sur les tentatives de franchir un "spott" de skate, avec moultes chutes douloureuses à la clé, qui scotche sans qu'on s'en rende compte. On regarde ça comme un film à suspense, fasciné par le rythme de la scène, par son insistance, et par cette délicate captation de ce qui fait une jeunesse (Truffaut n'est pas loin). Il y a aussi un humour délicat et délicieux, et un engagement très noble sur les classes sociales, amené sans tambour, mais qui marque. Les témoignages des "petits" sont tous très marquants, drôles parce que dédramatisés par les
gamins eux-mêmes, et en même temps assez poignants parce qu'on sait que tout ça est vrai. Il y a même quelques tentatives de burlesque, le gros de la partie à Beverly Hills étant constitué de gamins en roue libre qui franchissent des barrières, déboulent dans des palaces, tombent, se relèvent, fuckent la police, rigolent et emmerdent le monde (Vigo n'est pas loin). Mais contrairement aux burlesques, tout ça se solde souvent par une balle dans la tête.
Un énième film sur l'enfance, direz-vous. Oui, mais peu de gens l'ont compris et aimé avec tant de patience et d'amour. Peu de gens ont compris que l'enfance n'est pas seulement un temps d'innocence, que les temps sont durs et que les jeunes le savent bien. Eustache n'est pas loin. (Gols - 05/05/06)
Mon camarade de jeu ayant relativement bien décrit l'ambiance générale (on se lance des fleurs virtuelles, coûte po cher), me voilà un peu dans la panade pour rajouter mon grain de sel sur les petits enfants de Rocheteau qui font du skate dans le ghetto.
Malgré tout, pendant la grande première partie du film, j'ai eu du mal à vraiment décoller, les états d'âme de ces petits jeunes avec de la musique qui saoule (pas de la soul music attention) ne volant pas forcément très haut et semblant même légèrement vain, Clark semblant se complaire un peu trop dans son sujet - le jean serré d'un adolescent me transportant peu. Et puis c'est vrai, avec cet épisode à Bevery Hills, le film gagne de la hauteur, Clark prenant enfin le temps de poser s
a caméra en filmant cette discussion entre deux adolescents venant de deux planètes (Hollywood) différentes - même si la encore, je veux pas faire mon Sego-Sarko mais les gros plans sur les sous-vêtements de ces post-enfants, on aurait très bien pu s'en passer. Bref, ils voguent de galère en galère, se tapant contre les murs et se gauffrant dans les escaliers, les chutes se révélant même parfois fatales, ces enfants de la balle n'étant jamais loin de s'en prendre une (oui, j'ai eu une journée difficile...). Oui, l'adolescence est encore plus difficile quand le père est absent et que la mère tapine, on reconnaît là bien les lois de l'attraction de Clark même si Dieu soit loué cette fois-ci, personne n'a le Sida. Certes, il y a une certaine distance, presque une volonté de pudeur - quand l'ado va aux toilettes chez le photographe hype, il ferme la porte à clé - mais là encore la caméra ne peut s'empêcher de nous montrer ce que regarde l'oeil voyeur à travers le trou de la serrure, moyen un peu racoleur de toujours vouloir en donner plus au spectateur. Il y a quelque chose d'un Lars Von Trier à se complaire dans le cloaque pour mieux balancer des Clarks. Sur ce sentiment mitigé, je laisse la discussion et la porte ouvertes. (Shang - 26/08/06)
Ken Park de Larry Clark - 2002
Je suis sûrement un peu déviant, mais voilà un film que je viens de revoir avec plaisir et intérêt. Bon, il faut faire très gaffe à ce qu'on dit sur ce film, parce que somme toute, c'est assez trouble comme truc. Comme toujours, la fascination de Clark pour les teenagers est à double tranchant.
D'un côté, il semble bien que Clark soit le cinéaste qui a le mieux su cerner l'univers des ados américains : ceux-ci sont perdus, tristes, mais pleins d'espoir, en butte à l'incompréhension d'adultes complètement déclaftés. Si Hemingway était le leader de la génération perdue, des types comme Clark représentent parfaitement une société qui a peur de ses enfants, ceux-ci étant partagés entre romantisme et déchéance, entre sexe et amour, entre douceur et violence. Ils sont capables de faire l'amour aussi bien que de tuer leurs grands-parents de sang froid, ils sont capables de skater comme des fous aussi bien que de dire le bénédicité. De ce point de vue, le film est parfait, cru comme l'est la jeunesse, doux et violent, osé et risqué, drôle et terrible.
D'un autre côté, l'attirance du père Larry pour les pénis de ses adolescents
est gênante, on sent une pédophilie larvée et à peine cachée qui fait quand même un peu mal. Certes, les scènes de sexe, et notamment la scène de branlette d'un des personnages, sont magnifiques de franchise; il n'en reste pas moins que ce qu'on voit, c'est un ado qui se branle, et ça, c'est limite. On peut par ailleurs reprocher à Clark une incompréhension cette fois-ci totale du monde des adultes : une nouvelle fois, les personnages des parents sont beaucoup trop caricaturaux pour être vraiment crédibles (un Monsieur Muscle alcoolo qui veut sucer son fils ; une nymphomane au botox ; un allumé mystique qui considère le sexe comme une aberration morale ; des petits vieux "waltdisneyesques" qui disent je t'aime au petit jeune qui les assassine...). Même si c'est drôle, c'est souvent tracé à trop gros traits pour
que le film remplisse totalement son contrat de portrait critique.
Ken Park est donc un film très très audacieux, assez émouvant, très beau, mais qui souffre un peu côté intelligence. Le discours reste flou. Un plaisir de forme quand même. Il faut de toute façon remercier Larry Clark d'exister pour amener un peu de crasse, de sperme et de jeunesse au cinéma ricain.
