La Beauté du Diable (1950) de René Clair
"Ne m'accable pas, Lucifer, les hommes sont plus cruels que l'Enfer."
Sacré Michel Simon qui pensait se jouer du jeune, beau et talentueux Gérard Philipe et s'est pris un méchant retour de bâton. C'est peu de dire que le Michel se démène comme un beau diable (après, j'arrête, promis) pour marquer de sa griffe cette version de Faust : roulant des yeux, jouant de sa voix de fausset grinçante puis allant chercher au fond de lui les accents les plus graves et caverneux, gesticulant à l'envi, ricanant comme Jean-Pierre Pernaut après la vision d'un sujet sur la fabrication de sabots, il s'en donne à cœur joie pour rester inoubliable. Gérard Philipe doit se contenter, dans un premier temps, d'imiter le maître - le passage du vieux Faust au Faust jeune - avant de pouvoir voler des ses propres petites ailes, en incarnant une jeunesse fougueuse, enamourée... puis désespérée... Bien aimé au départ, lorsque le jeune Faust se retrouve chassé de partout "n'étant point en règle", l'attitude protectrice et pleine de compassion de Marguerite, femme de cirque et gitane : c'est elle qui va le cacher de la police, prendre sa défense, le traiter humainement, sans même savoir que soixante ans plus tard, elle se retrouverait à sa place (un film politique qui s'ignore, c'est indéniable). Que dire sinon de ce petit classique du cinéma français qui étonne de bout en bout par le côté grandiose de ses décors - tourné à Cinécittà ?!, ah ben oui, rien d'étonnant ; qu'il s'agisse des immenses salles du palais, de l'incroyable atelier d’alchimiste de Faust ou des petites rues de la ville filmées la nuit tombée, il faut bien reconnaître qu'on en prend plein les yeux à ce niveau-là ; cela compense d'une certaine façon les maigres effets spéciaux à chaque fois que Lucifer est convoqué : un jeu de lumière digne d'une discothèque de village et de gros écran de fumée un peu cache-misère qui rappellent, au mieux, une soirée mousse - c'est un peu maigre. On se montrera en revanche plus satisfait par cette séquence au départ (le petit jeu avec les deux Michel Simon) ainsi que par la mise en scène très fluide lors de toute la partie "futuriste" - le destin de Faust - vue dans le miroir... Les jeux sur la lumière et sur les ombres demeurent également assez réussis, notamment à chaque fois que Méphisto exauce un voeu de Faust.
Le récit est plutôt malin (voilà que cela recommence...) en cela qu'il garde quelques grandes "idées" de la version de Goethe (le scientifique qui sent qu'il est passé à côté de l'essentiel dans sa vie ; l'amour pour Marguerite puis celui pour la princesse ; la possibilité pour Marguerite, jetée en prison, de vendre son â
me et le refus de celle-ci) tout en se permettant une très large liberté ; bien aimé en particulier ce long travail de fond de Méphisto avant que Faust consente à vendre son âme (il résiste pendant les deux-tiers du film avant de bêtement céder - le fait de faire "passer la réalité pour un rêve" est également plutôt bien vu). Un autre passage est également assez croustillant (ça sent la guerre froide mes amis, si, si) lorsque Faust présente ses futures inventions au Prince et que Méphisto y va de son petit commentaire caustique pour motiver le souverain : toutes ces différentes avancées scientifiques peuvent avoir une application militaire (et annihiler l'adversaire) et notre Diable, en évoquant cette possibilité, d'être en terrain conquis avec le prince... pendant que Faust, lui, s'emballe au nom du progrès... Gérard Philipe pourrait-il finir par être damné, comment est-ce possible ? Clair joue forcément la carte du happy end mais en proposant un petit bonheur basique et tout mignon : vivre d'amour, d'eau fraîche et de voyages, nos tourtereaux partant dans une petite roulotte sur les routes de France... Hein, oui, bon les temps ont changé, indéniablement, ce ne serait plus envisageable à notre époque (Vos papiers s'il vous plaît, merci. Docteur Faust ? Ouais c'est ça, fous-toi de moi en plus : c'est moi qui vais t'envoyer en Enfer, mon frère, dans le premier charter...) Clair...
Paris qui dort (1925) de René Clair
70 ans avant Aménabar (Abre los ojos), René Clair imagine un Paris désert, ou plutôt qui sommeille. Le gardien de la tour Eiffel est ainsi tout surpris de voir qu'il n'y a plus aucune activité dans les rues parisiennes (ouais bon, on voit bien deux trois voitures qui bougent dans le coin de l'écran ainsi que quelques rapides silhouettes mais ne soyons point snob) et que les gens sont restés figés en pleine action : un type qui allait se jeter dans la Seine, un flic qui poursuivait un voleur, un chauffeur de taxi à l'arrêt - ah nan, ça c'est normal. Bref, il erre dans ce Paris étrangement rêveur. Il ne pense point à mal jusqu'à ce qu'il croise un groupe de gaziers qui vient de débarquer en avion. Tout de suite, l'idée de pillage leur vient à l'esprit et ils se retrouvent avec plein de biffetons en poche, des meubles ras la gueule de la bagnole et la Joconde en prime... Seulement, rapidement, cet argent leur semble bien inutile ainsi que leur petit trésor accumulé. Qui dit ennui dit nervosité : les esprit s'échauffent, on se chamaille en haut de la Tour, et cela nous donne quelques prises de vue eiffeliennes impressionnantes - on repense au passage au gars Philippe Noiret complètement délirant dans Zazie dans le Metro. Nos types trouveront la piste du Professeur Ixe - le père de Jacky -, un savant qui a développé ce rayon "lourd" responsable de cette crise de "dormite"... La vie reprendra son cours, bien que certains gus de notre petite tribu tenteront à nouveau d'endormir les gens pour les spolier. Un gentillet happy end - le gardien gagnant "une femme" en haut de sa tour, après ce véritable rêve éveillé-, une pointe de S.F., un soupçon de surréalisme, quelques belles images volées d'un Paris tranquille, c'est toujours cela de pris à défaut d'un scénar un peu plus créatif et élaboré.
Entr'acte (1924) de René Clair
Premier court métrage de René Clair sur un scénario de Picabia et une musique follement entraînante de Satie, et avec, en prime, quelques invités de choix : George Auric, Man Ray, Marcel Duchamp, Marcel Achard, Satie...; projeté à l'entracte d'un ballet "dadaïste" de Picabia et Jean Börlin, ce film expérimental nage en plein surréalisme. Après un début assez sage qui donne à voir entre autres un joli petit bateau en papier qui flotte sur les toits
de Paris et un petit rat de l'opéra filmé par en dessous - tout cela étant joliment aérien -, on suit un tireur qui a la berlue et qui finit par descendre, littéralement - il tombe d'un toit -, un gars; on attaque alors le lourd avec la séquence du corbillard : les couronnes sont en pain et une personne dans le cortège n'hésite point à grappiller un petit morceau (gag, moi je dis) puis le corbillard se met en branle; notre cortège, filmé dans un ralenti vertovien, lui emboîte le pas à grandes enjambées puis tout s'emballe : le corbillard part à toute blinde et la course poursuite s'engage. Les invités ont des jambes de feu - je vous recommande la grosse dame -, on les suit lors d'un travelling de folie puis c'est rapidement le délire - au niveau du montage, Eisenstein est battu (on peut exagérer); ça va de plus en plus vite, différents moyens de transports - bateaux, bagnoles, vélos, avion - traversent l'écran avant que l'on monte carrément sur des montagnes russes : on ne tarde point à avoir la tête qui tourne (à voir à la Géode, le bazar, hum), voire la tête à l'envers et le corbillard finira, toujours lancé, par éjecter le cercueil dont sortira un magicien. Bien belle course poursuite contre la mort pour ce délire surréaliste qui sent bon la déconne de potaches. Eh oui René Clair aussi - tout juste 26 berges - fut jeune un jour.
Le Million (1931) de René Clair
Cette comédie musicale de René Clair (et dire que ma grand-mère avait alors 19 ans, ça nous rajeunit pas) est certes rondement menée, boostée par le gars René Lefèvre (un ancêtre de Jean-Pierre Léaud, ça doit venir du front), mais bon on peut pas dire non plus qu'on reste passionné et scotché par chaque scène.
Bah l'histoire est ce qu'elle est: un homme qui croule sous les dettes et qui voit défiler chez lui tous les commerçants du coin, apprend soudainement qu'il a gagné à la loterie... La joie fait place au doute lorsqu'il ne parvient pas à mettre la main sur le billet: ce dernier se trouve dans la poche de son veston qu'a enfilé un voleur qui l'a vendu à un chanteur d'opérette de passage... Bref c'est la course à l'échalote -ou à l'oseille, oui - avec son lot d'imbroglio. Si l'abattage du gars René est louable, les présences d'Annabella dans le rôle de sa fiancée et de Vanda Gréville, une troublante anglo-saxonne, ne gâchent rien: celle-là joue au petit rat d'opéra quand celle-ci fait la coquette. Les numéros musicaux sont un peu plan-plan mais bon, on venait tout juste de découvrir le son et d'ailleurs de nombreuses scènes de course poursuite sont, elles, entièrement muettes; sans avoir la folie des Marx Brothers, René Clair assure un divertissement qui n'aurait pas dû déplaire à ma grand-mère (même si en 31, les cinémas de Moulins ne devaient déjà pas être super à la page). Allez disons que c'est emballant pour l'époque.









