Carmen de Christian-Jaques - 1945
C'est toujours agréable, quand on n'attend strictement rien d'un film, de tomber sur quelque chose d'à peu près regardable. Christian-Jaques, contre toute attente, s'en tire plutôt moins mal que d'habitude avec Carmen. Attention, hein, on est très loin du chef-d'oeuvre, ni même du bon. Il y a là tout ce qu'on déteste dans le cinéma français officiel des années 40 : des acteurs à trogne, des dialogues empesés, des personnages clicheteux, une ambiance "studio d'Harcourt" absolument immonde, un lissage de tout ce qui pourrait déplaire au public, une musique tonitruante (Torrrééé-a-door !), et Jean Marais. Avec ce scénario, c'est un peu Mérimée qu'on assassine et Bizet qu'on égorge, et tout ça sent en plein l'amidon et l'huile pour faire tenir les accroche-coeurs en place. La palme de l'horreur est remportée certainement par Viviane Romance dans le rôle-titre, deux expressions au compteur si on compte le moment où elle dort, visage so-glamour enseveli sous 16 couches de fond de teint, et qui pense que le personnage de Carmen se résume à faire les yeux doux, à rigoler en mettant ses seins en avant, et à surjouer la chieuse devant Jean Marais tout ballot. Christian-Jaques semble fasciné, pour sa part, par la comédienne, lui octroyant des gros plans impossibles destinés à mettre en valeur ses yeux mouillants, sa bouche impeccablement passée au rouge même quand elle vient de séjourner deux mois dans une grotte, et ses accroche-coeur huileux disposés parallèlement.
Mais, allez comprendre, il y a au milieu de cette bouillasse, de cet assassinat de la littérature, du cinéma et des autres Arts, quelques jolis petits moments innattendus. Les seconds rôles, par exemple, sont souvent pas mal : Blier en bandit sans vergogne, qui a droit à une mort toute en dignité après quelques petites répliques poilantes ; Lucien Coëdel en odieux, au jeu particulièrement moderne, et qui fait passer les mots d'esprit ringards de Janson avec talent ; ou Julien Bertheau, en matador quasi-dépressif, qui attaque ses taureaux avec une tristesse dans le regard assez émouvante. Surtout, Christian-Jaques se permet un ou deux tours de passe-passe de mise en scène bluffants, osons le mot : la mort d'un type filmée en caméra subjective (comme dans Che de Soderbergh, mais justifié), une table de tarot prise par en-dessous par un système de transparence (même principe que pour Hitchcock dans The Lodger), ou une poursuite en diligence avec la caméra accrochée sous le plancher. Oui, messieurs-dames, Christian-Jaques a des idées ! En plus il réussit particulièrement les scènes où on a besoin de lui, les bagarres à l'épée par exemple, ou encore cette longue corrida où images documentaires et plans de coupe sur les acteurs se mêlent tout en finesse. Le final, dans un paysage désolé et infernal, remporte des points aussi, par ce qu'il fait comprendre de la chute morale des héros.
J'arrête là, vous allez croire que j'ai aimé ça. Ca n'est pas le cas. Mais bon, quand un travail est bien fait, on peut aussi s'en réjouir.
Fanfan la Tulipe (1952) de Christian-Jaque
Quelle drôle d'idée, hein, en étant fan de Godard et de Truffaut, que de se taper un film du gars Christian-Jaque, le roi du cinéma de papa... Bon, d'abord, cela fait partie des rares films français qui sortent en collection Criterion - mouais et ?...; bon et puis il faut aussi connaître parfois ses ennemis, nan...? Allez, tous ces préjugés mises à part, au final, qu'en est-il du film ? Certes, Fanfan la Tulipe est un peu cucul, pour ne pas dire un peu concon. Mais il personnifie parfaitement le genre de héros que les Français voulaient dans l'après-guerre (ah, on y est toujours...!): un gars fougueux, qui aime la gaudriole, victime d'une société vraiment trop injuste mais s'en sortant toujours avec brio et avec le sourire. D'ailleurs, c'est dommage que la Pompadour, pour le remercier d'avoir sauvé la Reine, lui file une tulipe - à l'orgine de son sobriquet, forcément - une pipe aurait été plus adaptée vu que le Gérard Philippe est tout le temps hilare... Fanfan la... ouais c'est ça, rires. Sinon, cela tourne complètement à vide, on est d'accord, mais c'est aussi mené tambour battant au niveau du rythme - soyons honnête -, le Gérard n'étant pas rat pour effectuer lui-même certaines cascades. C'est un film de "Pâques et d'été" hors-saison et tout public, on sent que le Christian-Jaque ratisse large, porté tout de même par un héros en pleine bourre et une Lollobrigida lollobrigidienne - le cinéaste tente de multiplier les plongées et on acquiesce grossièrement. L'histoire commence comme Bardamu s'engageant dans le Voyage au bout de la Nuit et se termine avec des ennemis qui parlent à l'envers comme le nain twinpeaksien de Lynch - toute autre comparaison entre les trois univers serait vraiment du vice. René Fallet, un gars ben de cheu nous, multiplie les dialogues à se rouler par terre, du genre : "Quand il a trop bu, il ne sait plus ce qu'il boit" - bon, y'a pire aussi. Bref, du cinéma popu qui se prend pas la tête, du cinéma de papa devenu cinéma de grand-père. Notre Indiana Jones à nous, quoi... Ca vaut son "Gérard".




