Pater d'Alain Cavalier - 2011
J'attendais beaucoup de ce film de Cavalier qui marquait son retour aux acteurs après la belle série de "journaux filmés". Peut-être un peu trop, puisque, malgré tout le respect que j'ai pour Pater, je suis resté un tantinet sur ma faim au bout du compte. Il y manque quelque chose, un je ne sais quoi qui ferait vraiment décoller le bazar, qui le sortirait de la simple fantaisie plus ou moins conceptuelle pour en faire un vrai obus politique. Difficile de cerner exactement ce qui manque, puisque tout y est, effectivement, pour le rendre passionnant : on suit, dans la même veine très intimiste que dans les films récents du maître, l'ascension au pouvoir d'un homme politique. Cet homme, c'est Vincent Lindon, nommé premier ministre du gouvernement lancé par le président, Alain Cavalier. Fiction que le cinéaste traite avec une très jolie ambiguïté qui confine au trouble total : Lindon et lui-même n'interprètent pas les personnages, ne jouent jamais, mais opèrent un va-et-vient constant entre fiction et réalité, entre rêveries politiciennes et vraies colères, entre jeu sans conséquence et concrète prise de parole citoyenne. C'est ce qui est le plus agréable là-dedans : voir comment les deux acteurs finissent par être complètement pris par la fiction, par ne plus savoir vraiment faire la différence entre le jeu et la réalité. Ça commence par un long monologue de Lindon révolté par une conversation qu'il a eue avec son concierge, petit bout de vérité inséré subitement au sein de la fiction ; ça continuera par des faux discours politiques écrits par l'acteur et qui deviennent de vrais débats pleins de fougue, des scènes où Cavalier fait brutalement glisser l'acteur dans le jeu sans prévenir, des coups de théâtre parfaitement ménagés pour prendre Lindon en porte-à-faux et déclencher le doute en lui... jusqu'à une très troublante scène où Lindon, évincé de son poste de premier ministre, se plaint autant de cela que du fait qu'il ait été remplacé par un autre acteur dans le plan de tournage.
Cadrage impeccable, talent éclatant pour saisir le petit détail qui fait mouche, parfaite gestion des temps "pleins" et des temps "morts" (le chat filmé sublimement), amusement constant qui éclate dans ce petit jeu de rôle plus pervers qu'il n'y paraît, intelligence discrète de la mise en scène (le subtil jeu sur les champs/contre-champs dans la dernière scène) : comme à son habitude, Cavalier joue les modestes en dissimulant sa grandeur sous des oripeaux d'épure, mais on voit bien comme ce cinéma-là est maîtrisé, pensé, équilibré. Pourtant, cela ne lui fait jamais perdre son immédiateté, son sens du direct et de l'improvisation, et ce mélange de maîtrise et de lâcher-prise fait merveille. On a l'impression d'un filmage a jour le jour, sans plan pré-établi, qui sait comme personne capter les détails qui vont faire sens et beauté. Pourtant, Cavalier filme tellement "comme il respire" que ses cadres sont magnifiques immédiatement : il suffit qu'il se saisisse d'une caméra pour qu'on se rende compte de la justesse de son œil. Très belles scènes par exemple devant des murs nus, où les acteurs sont juste pris dans le secret de leurs conciliabules, en intimité totale (beau travail sur le son également, qui nous rapproche d'un petit groupe d'hommes qui murmurent tout en nous en éloignant) ; très beaux plans sur les mains qui travaillent aussi, ou sur cet acteur filmé pleine face dans toute sa "longueur" (les tics de Lindon, ses affolements de parole, et aussi ses traits de génie, ses saines colères). La parole politique est là, mais on retient plus l'acte cinématographique que les idées, la façon qu'a le cinéaste de filmer la parole, de regarder le visage de son acteur comme il regardât jadis une pomme ou une ombre sur un mur : en laissant le temps au temps, en attendant sereinement que l'émotion jaillisse d'elle-même.
Sorti de ça (ce qui est déjà énorme, on est d'accord), le film déçoit un peu dans son discours lui-même. Politique surtout : à part l'idée du "salaire maximum" et une ou deux réformes agréables à entendre (dont celle de couper les couilles aux dirigeants qui volent le peuple), ça ne va pas très loin, et Cavalier semble prendre plus de plaisir à filmer "l'exercice du pouvoir" que les idées concrètes. Il est bon quand il montre son ministre aux prises avec une photo compromettante de son adversaire, ou quand il filme l'effet que fait la Légion d'honneur sur le veston de Lindon, ou quand il s'attache au choix de ses cravates ; il l'est moins pour réfléchir à son programme. Ce qui n'est pas grave, entendons-nous bien. Disons juste que le sujet de Pater, ce n'est pas la politique ; c'est les parallèles qu'on peut établir entre le pouvoir du cinéaste et celui du président, ou la nature "politique" du cinéma. Lindon semble un peu largué devant le concept, et Cavalier s'en amuse d'ailleurs beaucoup en le montant souvent à côté de la plaque (cruelle scène où il le filme à son insu à travers une vitre tout en murmurant : "il est parfait, très sympathique"). Mais du coup, le film ne va pas assez loin dans son programme, ne fouille pas très profond, reste une légère expérience sans conséquence. Trop de modestie, cette fois, nuit un peu au concept, et on sort de là amusé, peut-être même un peu troublé, mais pas chamboulé. Un film pas grave ; très joliment fait et intéressant, mais pas grave. (Gols 04/07/11)
Enfoiré de Gols qui a choppé avec sa remarquable chronique tous mes angles d'attaque (quand cela commence comme cela c'est que j'ai souvent la flemme d'écrire mon petit topo - j'avoue). Non franchement, je me retrouve totalement dans cette analyse (juste une chtite précision purement anecdotique : Lindon me semble-t-il parle avec son proprio et non avec son concierge...) aussi bien au niveau des qualités indéniables de cette œuvre d'un Cavalier pleine bourre (le sens inouï des cadres, la frontière poreuse entre fiction et réalité (j'adore quand Lindon évoque son pote Bernard qui ne lui a point téléphoné en tant que Premier Ministre, en tant qu'acteur et enfin en tant qu'ami), les séquences craquantes avec le chaton ("Ah si tout le monde pouvait avoir le même amour pour moi que toi" - de mémoire), les scènes "magistralement" (ou "paternellement") improvisées - énorme Lindon comme bien souvent (fier comme un coq avec sa légion d'honneur ("c'est vrai puisque c'est un film" - puissant...)) qu'au niveau des éventuelles faiblesses (à force de multiplier les ellipses, on a tendance à perdre non seulement le fil de l'histoire (pas forcément grave en soi) mais aussi à se "dépassionner" du concept ("l'exercice du pouvoir" quel qu'il soit sur le plan politique et cinématographique) - alors qu'on marchait à fond lors des premières séquences). Du coup une chtite pointe de regret finit par percer même si cette chevauchée cinématographique qui brille par sa finesse et son originalité mérite le détour - voyez, je suis un peu sec quand même... (Shang 01/12/11)
La Chamade d'Alain Cavalier - 1968
Avant d'être l'étrange cinéaste conceptualo-poétique qu'on connaît aujourd'hui, Cavalier fut un réalisateur plus classique rentrant dans la catégorie des adeptes de Claude Sautet, si l'on en croit ce petit portrait intime d'une femme infidèle. La Chamade est purement un film d'acteurs, ce qui provoque en moi, généralement, une moue dubitative ; mais quand il s'agit, en guise d'acteurs, de Deneuve et Piccoli, je ne peux que m'incliner : j'ai beaucoup aimé ce moment passé à regarder deux grands comédiens au travail.
Les dialogues sont de Sagan, pas la dernière quand il s'agit d'ausculter précisément les tourments du coeur des hommes et des femmes. On suit les historiettes sentimentales d'une femme d'aujourd'hui (entendez : les années 60, la libération féminine qui passe aussi par une période de flous, de doutes, de pertes de repères) valsant entre deux hommes : l'un, Charles (Piccoli), grand bourgeois sensible et érudit, aisé et protecteur, fan de Mozart et porte-feuille généreux, qui représente un certain état de la France, pré-68 justement ; l'autre, Antoine (Roger van Hool, lui aussi super), jeune, bohème, romantique et irresponsable, représentant le
camp opposé en qualque sorte. Entre les deux, donc, Lucille, qui virevolte, est triste puis gaie, légère puis profonde, capable de déclamer du Faulkner en s'enquillant des whiskies dans les bistrots piur ensuite tomber dans les tourments de l'amour. Sagan et Cavalier dessinent avec précision les extrêmes de cette époque troublée, à travers ce trio symbolique, avec des dialogues faussement simples, toujours superes malgré leur côté littéraire, avec un scénario ciselé, modeste, délicat et moderne. Mais c'est surtout la direction d'acteurs qui rend toute la force du film : Deneuve semble absolument libérée de toute direction, justement, montrant ici toute la grandeur de son jeu (c'est-à-dire, une sorte de non-jeu, qui fait qu'on n'oublie jamais que c'est Deneuve qu'on voit, tout en croyant dur comme fer à son personnage). Elle irradie l'écran avec un naturel confondant, et je n'ai pas le souvenir de l'avoir vue aussi belle ailleurs, Cavalier lui conférant enfin un statut "d'adulte" qui lui manquait encore à cette époque. Les très gros plans qu'il lui octroie, où elle doit juste lever les yeux vers l'homme qu'elle aime, ou se transformer en une surfce opaque dissimulant ses sentiments, sont de toute beauté, très attentifs aux détails de jeu, très longs et passionnés.
Et puis il y a Piccoli, décidément toujours immense. En cocu bafoué et digne, il est génial, surtout dans cette scène où Deneuve lui apprend qu'elle le quitte pour un autre : le poing qui se tend pour la frapper et qui reste en suspend en dit très long sur le poids de l'éducation, sur le malheur absolu qui s'empare de cet homme, sur la grandeur qu'il dissimule sous ses costumes de bourge. Il s'empare de la langue de Sagan avec génie, rendant crédibles chacune des répliques alors que certaines semblent impossibles à passer ("Je veux qu'il te rende intacte, dans 3 mois ou dans 10 ans"). Tout ça fait que, d'une situation très banale (le mari-la femme-l'amant), Cavalier tire un très joli portrait en dentelle du Puy-en-Velay, petite musique de chambre poignante et mélancolique.
La Rencontre d'Alain Cavalier - 1996
La Rencontre fait partie de ces films autobiographiques filmés en caméra DV par Cavalier, comme il nous a habitués à en faire depuis quelques années. Cette fois, il utilise sa technique minimaliste (filmer son quotidien par la "macro", des gros plans sur les objets, les animaux, les choses qui l'entourent) pour raconter sa rencontre amoureuse. En plus de sa voix, on aura droit cette fois-ci à celle de son amoureuse, qui investit d'ailleurs de façon importante le film, puisqu'elle "dirige" elle-même certains plans. En filmant son propre univers (la maison de ses parents, ses chambres d'hôtel, les lieux qu'il fréquentait seul), et en le mêlant habilement à l'univers de sa chérie, Cavalier réalise une petite chose touchante, comme si sa solitude, qui transparaît dans ses autres films, était soudain remise en cause par cette apparition nouvelle, qui chamboule non seulement son moral mais ses films eux-mêmes.
Il y a là de purs moments de grâce, quand il capte des bribes du corps de cette femme, quand il la laisse parler et raconter les petits riens de sa vie : un vase brisé, une montre, un oiseau mort, une aspirine qui se dissoud, prennent alors une force particulière : c'est comme si l'amour métamorphosait subitement chaque objet, même le plus anodin. En faisant rentrer dans le champ de sa caméra un univers qui n'est pas le sien, Cavalier fait preuve d'une très grande sensibilité, et La Rencontre est en fait un film sur le partage, sur l'osmose entre deux êtres, qui passe par le biais du cinéma pour s'exprimer. La rigueur des cadres, toujours à l'ordre du jour, n'est plus du tout synonyme d'enfermement : le film respire la joie, le bonheur, l'apaisement, même dans les moments douloureux (l'évocation de la mort de la mère, les angoisses subites, les doutes).
D'où vient alors ce sentiment dérangeant, qui fait que j'ai moins adhéré à cette expérience qu'à celle, quasi-semblable, du Filmeur par exemple ? Sûrement au fait que l'intimité, justement, ne se partage pas, et qu'on a souvent l'impression de pénétrer un univers qui ne nous concerne pas, et d'où le cinéaste fait tout pour nous expulser. Ce petit couple est charmant, fusionnel, mignon comme tout, mais justement : on cherche un peu sa place par rapport à lui, se demandant bien ce que ça peut nous dire, à nous. Ces deuxtourtereaux-là apparaissent même parfois comme niaiseux ; comme tous les couples amoureux, me direz-vous non sans cynisme : certes. Mais du coup, on a envie de refermer la porte et de les laisser s'aimer, aussi puérilement qu'ils le veulent, sans qu'on nous donne forcément à voir cette histoire intime. Ce film, aussi beau soit-il, aurait sûrement dû rester dans les boîtes en carton de Cavalier, comme un chose à ne partager qu'avec cette femme. Balancé comme ça, on a presque l'impression d'une intrusion (doutes que la femme éprouve d'ailleurs à la toute fin du film). Quelques réserves sur la légitimité de la chose, voilà.
Ce Répondeur ne prend pas de message d'Alain Cavalier - 1979
Voilà une oeuvre qu'on peut qualifier de radicale. C'est une sorte de préparation à tous les films intimistes de la dernière époque de Cavalier, mais qui s'apparente plus ici à une installation plastique qu'à une tentative de filmer le réel. Un homme est enfermé dans son appartement. On découvre par longs plans fixes tout l'univers qui l'entoure, des plus petits objets (boîtes d'alumettes dont il lit longuement la description, cuvette des toilettes, bibelots, dessins d'enfants) aux plus chargés (des photos d'archive sur des terroristes exécutés, des bouts de super-8). En creux se dessine une absence, celle d'une femme qui est partie, ou morte, on ne sait pas bien. L'homme décide alors de repeindre tout son appartement en noir, s'effaçant progressivement de l'image jusqu'à l'obscurité complète.
M'est avis que Cavalier n'était pas en grande forme durant ces journées de 79 où il filmât Ce Répondeur ne prend pas de message. Le film est une longue enfoncée dans les ténèbres, qui conserve une part de mystère complet. On
ne saura pas grand-chose de la vie de cet homme, mais on sent en tout cas avec force la part d'autobiographie qu'il y a dans ces plans austères et froids. Cavalier semble vouloir exprimer ce qu'il y a au plus profond de lui, à savoir du noir, de la solitude, de la destruction, mettre en images son univers mental. La plupart des actes qu'il commet demeure opaque : pourquoi casse-t-il une chaise ? Que vient-il faire lors de cette brêve incursion dehors ? Qui est réellement cette femme dont on entend quelques réminiscences à travers la voix off de l'auteur (lettre, liste de courses) ? On ne le saura pas ; tout ce qu'on voit, c'est un homme déprimé qui tente de mettre en images son désespoir. Comme il l'écrit dans le petit livret joint au dvd, le film est "le plus long fondu au noir de l'Histoire" : l'écran, et avec lui l'univers, est peu à peu englouti par la tristesse, et tout se délite de plus en plus jusqu'à la fin. On a vu plus comique, certes; mais plus rigoureux, je me demande. Absolument privé de sortie ou de respiration, cet essai malaisé est un portrait ultime d'un malheur. Il n'en reste pas moins souvent beau, grâce à la science du cadre imparable du gusse, qui sait rendre intrigante la fissure d'un mur ou une feuille blanche. Expérimental, souvent difficile, mais nécessaire.
René d'Alain Cavalier - 2002
Plus Cavalier filme, plus il touche du doigt une sorte de mystère qui n'apparaît à ma connaissance que dans ses films : une intimité dépourvue de tout "écran", un accès direct avec ce qui fait la profondeur totale des gens et des choses. Il n'y a que Kiarostami pour tenter cette solitude totale du "filmeur" face à son sujet, l'abandon de tout ce qui "fait cinéma" (l'équipe, le scénario, la lourdeur du dispositif de tournage) pour se confronter en solitaire à son sujet.
René raconte le régime d'un homme. Pas de quoi baver d'envie au demeurant, mais il s'avère que ce sujet est le plus beau qui se puisse rêver. Car Cavalier va devoir affronter seul à seul un corps, celui envahissant de son acteur (Joël Lefrançois), et enregistrer très patiemment les métamorphoses de ce corps. Filmage dans la durée donc, au plus près, la caméra regardant l'acteur évoluer physiquement, mais aussi psychologiquement, l'un n'allant pas sans l'autre. Tout part de ce désir de filmer un corps en évolution, et pour en parler, Cavalier choisit la voie du documentaire direct. On le sent sans cesse à la merci des aléas de ce régime, contraint de changer "son plan de tournage" en fonction de son acteur et de son évolution. Quand il s'agit de traquer l'ordinaire, on peut faire confiance au réalisateur de La Rencontre et du Filmeur : pris en petite caméra vidéo, Lefrançois est prodigieux, un être que l'on sent profondément humain, et la façon qu'a le réalisateur de le regarder témoigne d'une intimité totale entre les deux hommes. Cavalier abolit ainsi toute frontière entre lui et son sujet, rendant un film d'une profonde justesse sur la vie quotidienne de ce gros bonhomme touchant.
Mais la plus grande idée du film, c'est de dépasser le documentaire par la fiction. Toujours en filmant des moments de la vraie vie de Lefrançois, Cavalier invente l'histoire de René, pauvre gars trop gros abandonné par sa femme et tourmenté par le doute. La frontière entre doc et fiction est invisible, et on ne sait jamais
vraiment si on assiste à une scène répétée ou à une scène prise sur le vif, tant le film parvient à mêler les deux avec finesse. Au milieu de la réalité la plus quotidienne, on nous montre René préparer son suicide, un fusil dans la bouche, ou recevoir un coup de fil de sa femme : ces scènes de fiction sont soudées au reste, et y gagne une force extraordinaire. Finalement, c'est à la métamorphose d'un corps d'acteur qu'on assiste, ce qui est encore plus fort que la métamorphose d'un corps tout court. Lefrançois acteur, joue un acteur (il monte des spectacles pour enfants), et assiste en même temps que nous au succès de son régime dans des scènes réelles. Un écheveau complexe, mais que Cavalier rend d'une simplicité totale, revenant aux sources du cinéma avec une douceur et un amour de son comédien qui forcent le respect.
Je vous conseille avec enthousiasme le petit "journal" en bonus de ce DVD, dans lequel Cavalier revient avec la tendresse qu'on lui connaît sur ce travail : on y voit quelques cadres prodigieux sur des natures mortes ou sur une fenêtre ouvrant sur la campagne, commentés par sa voix pleine de doute et de passion. C'est sublimement simple. Conquis, le Gols.
Le Filmeur d'Alain Cavalier - 2005
On fait dans l'épure en ce moment, avec le gars Shang, et dans le genre, Le Filmeur atteint des sommets. Débarrassé de tout ce qui est censé "faire cinéma" (scénario, équipe, travail en amont, etc.), Cavalier revient à la source, se contentant d'enregistrer la vie dans tous ses visages. Ce film rejoint tranquillement les grands cinéastes de la "première personne", les Moretti, les Caouette, les Kiarostami, les Eustache, et on a beau dire : ça fait du bien de sentir enfin que derrière la caméra, il y a une individualité, un homme et un seul.
Cavalier promène donc sa minuscule caméra le long de sa vie, et capte tout, depuis la venue d'une mésange sur son balcon jusqu'au 11 septembre vu à la télé, depuis les farces de sa femme jusqu'à la mort de son père, depuis la forme étrange d'une poire tombée de l'arbre du voisin jusqu'à ses craintes d'avoir un cancer. Ce qui est sublime là-dedans, c'est l'immédiateté : rien n'est écrit à l'avance (à l'exception d'un très beau plan re-créé sur un seau posé dans la lumière de la maison d'enfance), tout est fait dans le présent. La voix de Cavalier, la plupart du temps murmurée pour ne pas casser la spontanéité des choses, s'invente en même temps que l'image. Il voit et réagit en même temps, avec ce que ça comporte d'hésitations, de mots envolés, de poésie immédiate. Les plans, volés, furtifs, sont d'une poésie éclatante, qu'ils montrent simplement la nature en train d'être ("traduire le vent visible par l'eau qu'il sculpte en passant", phrase effectivement magnifique de Bresson et qui semble être ici le cahier des charges de Cavalier) ou des actes beaucoup plus "brutaux" : le père qui meurt, la femme en détresse, une clocharde dans la rue. Le cadre est hyper-travaillé, mais on sent pourtant que chaque chose est attrapée dans l'instant, sans calcul. Cavalier reconnaît lui-même qu'il trouve insupportable de voir disparaître les choses qu'il trouve belles ou drôles, et son film est empli de cette détresse : attraper la vie avant qu'elle ne s'échappe.
Le Filmeur a le dépouillement naturaliste du Five de Kiarostami, mais échappe complètement à la neutralité visée par celui-ci. Derrière chaque plan, le réalisateur clame sa présence, sa subjectivité, et on est bien loin du documentaire. La force du montage y est pour beaucoup, qui tente de créer des correspondances thématiques entre les plans, presque au hasard, réussissant parfois à dessiner de curieux rapports (entre une poire coupée et un pied malade, entre un écureuil mort et un visage balafré), échouant la plupart du temps à organiser le monde (et c'est tant mieux). Il y a là-dedans la simplicité des choses, une sensibilité extraordinaire, des tas d'animaux magnifiques, quelques douleurs à peine esquissées (l'enfance, la Résistance, la tristesse) ; il y a tout le cinéma, passionnément montré par un regard sur le monde qui bluffe par sa sérénité. C'est sublime.











