Alpha Dog de Nick Cassavetes - 2007
Pleins de belles idées dans ce film surprenant, sous des dehors qui payent pas de mine. On n'est certes pas
dans l'immense chef-d'oeuvre, mais Cassavetes traite son sujet avec pas mal de finesse, un vrai dynamisme dans la construction de son récit, et une originalité réjouissante.
Au début du film, on ne sait pas trop où on va nous emmener. Des jeunes à la dérive, dealers, petits trafiquants, glandeurs invétérés pleins de cannabis et l'insulte à la bouche, bon, déjà vu ; leurs parents, démissionnaires ou complices, bon, on connait. On croit que Cassavetes va nous pondre un de ces milliers de films choraux, où la foule de personnages se rejoindra autour d'un évènement, et on commence à bâiller. D'autant que quelques-uns des effets de mise en scène sont assez crâneurs, comme cette musique racoleuse (Cassavetes Jr n'a jamais été très inspiré à ce niveau), ou ces deux ou trois acteurs trop grimaçants (Sharon Stone en fait quand même beaucoup, mais moins pourtant que Ben Foster, clownesque). On ne parvient pas à cerner le sujet du film, ni la forme choisie.
Et puis, subtilement, Cassavetes tire l'une de ses ficelles scénaristiques, une
parmi d'autres : un groupe de jeunes voyous du dimanche kidnappe un ado pour en faire baver à son frère. Et là, Alpha Dog devient subitement très intéressant. Dans la façon de raconter d'abord : le récit est pluriel, éclaté, on suit en parallèle les actes de nombreux personnages, et pourtant la trame ne se perd pas, on reste tenu par l'histoire. Le ton vire doucement à la comédie, puis au portrait psychologique d'une poignée de caractère (le film s'arrête surtout sur l'ado, et sur Justin Timberlake et Emile Hirsch), puis au sombre récit sanglant. Et tous ces genres sont très bien écrits, menés jusqu'à leurs issues les plus lointaines. Dans ce lent
cheminement des truands de la vengeance à l'amitié pour leur otage, dans cette jolie progression de l'ado qui découvre les joies de la vie facile et des filles lascives, dans les rapports presque enfantins entre ces petites frappes sans envergure, le film trouve toujours le ton juste.
Quelques audaces de mise en scène, très "voyantes", sont elles aussi très justes, comme ces split-screen déstructurés qui montrent la même scène en deux cadres différents, comme ce montage tranquille comme tout alors qu'une tragédie est en
train de se nouer, comme ces dialogues au taquet très bien portés par des acteurs en état de grâce (Timberlake est parfait). La scène alambiquée des coups de téléphone entre Hirsch et Foster, pleine de plans qui s'effacent et se remplacent l'un l'autre en split screen et en sons mêlés, est pourtant lisible et dynamique à mort. Alpha Dog devient émouvant, drôle, lumineux, attendrissant, surtout grâce à ces portraits attachants et à cette façon de montrer les choses presque tendrement. Du coup, le drame final prend toute son ampleur, très bien amené par un autre personnage de larbin inquiétant joué en finesse par Alex Solowitz. Le film a beaucoup à voir avec Bully de Larry Clark (même sujet, même amour pour les ados, jusqu'au dénouement qui est filmé et monté de la même manière), et Clark réussit certainement plus dans le côté implacable et fermé de son film. Mais Cassavetes, même s'il a du mal à finir son histoire (le film est trop long d'un quart d'heure), convainc par un autre biais, moins cynique, plus sentimental. Belle surprise en fin de compte.
