28 juillet 2011

Retour à Kotelnitch d'Emmanuel Carrère - 2003

phpThumbCarrère transcrit à l'écran ce qui fait la sève de ses livres : à partir d'un fait divers, autour duquel il tourne fébrilement et sans vraiment savoir en quoi ça lui parle, il ouvre subtilement des pistes complexes et profondes qui mêlent l'Histoire et sa propre vie à cette histoire opaque et lointaine. Le sujet est en trois temps : 1) au cours d'un reportage en Russie sur un soldat abandonné, Carrère rencontre Ania, jeune Russe mystérieuse et fabulatrice ; 2 ) intéressé par celle-ci (mariée à un membre du KGB, est-elle une Mata Hari moderne ou une simple mère de famille qui s'ennuie ?), il revient sur les lieux pour la filmer, légèrement déçu par la banalité de la jeune femme ; 3) elle est sauvagement assassinée avec son bébé, et il revient une troisième fois pour tenter de déceler en quoi cette mort le concerne, lui...

Carrère a le chic pour se trouver toujours au cœur d’événements tragiques, et pour mettre le doigt sur la part de mystère qui éma1ne du moindre détail. Retour à Kotelnitch commence ainsi, par un renversant mystère qu'on sent très profond, mais que le cinéaste a du mal à cerner. Les personnages sont troubles, à commencer par cette morte incompréhensible, en passant par son mari opaque et par sa mère parano. Toute la première partie du film est composée de ces rencontres entre Carrère et ces êtres étranges, compliquées par la différence de culture et la barrière de la langue. On sent Carrère perdu dans son sujet, ne sachant pas s'il est en train de filmer une énigme policière ou un portrait social, une histoire d'espionnage ou un deuil impossible, une autobiographie ou un grand reportage. Il fait de ces questionnements la sève même de sa mise en scène : le montage est fait aussi bien de moments prenants (la colère de la mère, une chanson interprétée par Ania) que de moments de vide (filmer des trains tout en rageant contre le fait que c'est hors sujet, montrer des êtres qui n'ont rien à faire dans cette histoire pour les sauver de l'oubli). Magnifique parti pris, où déjà on sent que le personnage principal du film, c'est Carrère lui-même, sa posture par rapport à cette douleur étrangère, sa difficulté à saisir exactement ce qu'il fait là.

Et puis, lors d'une scène de banquet, le cinéaste met enfin le doigt sur son sujet : cette histoire de meurtre 2et de famille brisée, c'est la sienne. La dernière partie du film est alors une reconstitution de toutes ces pièces de puzzle, 3 reportages au même endroit qui finissent par dessiner une interrogation personnelle très profonde. Le lien entre ce soldat disparu, cette femme sans histoire et le meurtre de celle-ci, c'est le grand-père de Carrère, disparu lui-même dans les derniers jours de la guerre. Dans les dernières minutes, le film trouve cette cohésion parfaite, cette clé qui éclaire tout ce qu'on vient de voir, et c'est magnifique. On pense aux dernières pages de L'Adversaire, à cette façon très originale qu'a toujours l'écrivain de creuser sa propre histoire à travers la grande Histoire, en évitant toujours de fermer ses œuvres sur elle-même par ce repliement sur soi.

RETOUR_1Retour à Kotelnitch est au final d'une complexité troublante, d'une belle ampleur et totalement personnel. C'est en plus un documentaire parfaitement tenu formellement, Carrère privilégiant toujours l'émotion et l'intimité mais sans jamais céder à la putasserie des reportages télé habituels. Un film tout en dignité et en classe, intelligent et poignant. Décidément le gars Carrère est aussi bon derrière une caméra que devant une feuille blanche. (Gols 29/03/09)


Voilà longtemps que j'avais mis ce reportage de côté : c'était bien dommage car au delà du savoir-faire de Carrère pour conter une histoire sans avoir l'air d'y toucher (modestie, sobriété, recul...), il y a aux détours de Retour à Kotelnitch de véritables moments d'émotion qui te cueillent comme on le ferait d'une bouteille de vodka trop mûre (mes comparaisons, je vous rassure, m'échappent de plus en plus...) : si la mère d'Ania semble souvent "intenable" pour exprimer ses émotions - ou ses colères - et nous touche au moins à deux moments qui pètent les deux genoux (dans le cimetière recouvert de neige ou lorsqu'elle embrasse Carrère (pour le remercier des images de sa fille et de son petit-fils) au point qu'on se demande si elle ne va pas l'étouffer), il y a aussi ce personnage de Sacha, anicen membre du KGB, guère sympathique a priori (...) qui se livre à une confession particulièrement touchante : quand il "donne l'autorisation" à Carrère de faire un documentaire avec les images de sa femme, il lui demande simplement de faire quelque chose dans un style "délicat et correct" ; j'allais dire "il ne pouvait pas tomber mieux" : Carrère est à la fois complètement respectueux de son voeu mais en plus il donne à la vie et la mort d'Ania (personnage au demeurant "anecdotique" sans que ce soit réducteur) une toute autre dimension : cette rencontre "de hasard", en trouvant des échos avec sa "petite histoire" personnelle et l'Histoire avec un grand H (la "disparition" de son grand-père et de ce hongrois à la fin de la seconde guerre mondiale), prenant une toute autre dimension.

vlcsnap-2011-07-28-14h16m56s74vlcsnap-2011-07-28-14h18m06s231

Gols a souligné cette façon que Carrère a de glisser ici ou là dans son montage final des images qui n'ont finalement que peu à voir avec sa trame principale (les trains, les lycéennes...) - images qui se retrouvent liées, d'une façon ou d'une autre, à sa propre expérience intime en ces terres russes - ; c'est un aspect que j'ai également relativement apprécié (donnant à l'ensemble de ce doc un petit côté "work in progress", le projet, relativement flou au départ, étant parfaitement assumé), tout comme ces multiples commentaires de la mère au cameraman... Si parfois on apprécie le fait d'oublier complètement le cameraman, difficile ici d'en dire autant tant notre gars "Philippe" est constamment relancé par la mère pour boire un verre ou pour manger un bout de saucisson : loin de constituer un défaut, cette caractéristique donne un petit côté "familial" à ces images qui sert, au final, totalement le récit et les conclusions éminemment personnelles faites par Carrère. Rien n'est finalement jamais totalement anecdotique, tout finissant par faire écho à sa propre histoire intime... Forcément passionnant. (Shang 28/07/11)

vlcsnap-2011-07-28-14h18m58s12

Posté par Shangols à 08:50 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


03 avril 2006

La Moustache (2005) d'Emmanuel Carrère

news_1121247310_1_To shave or not to shave that is the question.

Emmanuel Carrère signe un très beau film en nous emmenant dans un jardin aux sentiers qui bifurquent.

Les premières scènes où éclate toute la fierté de Marc (Vincent Lindon, excellent) d'avoir pris la décision de s'être rasé la moustache sont rapidement suivies d'un grande période de désarroi lorsqu'il se rend compte que sa femme, ainsi que ses amis, ne remarquent rien. Ce qui avait commencé dans la comédie nous amène peu à peu dans le rire grinçant pour ne pas dire le trouble. Le spectateur se retrouve d'autant mal à l'aise, qu'à l'image d'un Spider de Cronenberg, Carrère nous met à la place du personnage principal: comment c'est possible, nom de Dieu, que personne ne remarque rien! Comme sa femme ne semble aucunement en mesure de comprendre tout ce que Marc tente de lui expliquer ("Où as-tu mis les photos de Bali ? -Quelles photos de Bali ?") on se dit que l'on assiste à la lente dégradation d'un couple, où plus rien ne marche, où les sentiments ont laissé la place à l'incompréhension...

Mais pas forcément, peut-être assiste-t-on tout simplement à une plongée dans la parandoc_1274_1_oïa - comme chez Cronenberg -, ou à la façon d'un Eternal Sunshine of the Spotless Mind à la perte progressive de la mémoire affective d'un homme ("Mon père est mort? - Oui, l'an dernier."), à son aliénation, à une récession définitive. C'est en tout cas ce que laissent à penser les gros plan sur Marc avec, en surimpression, les images de la machine à laver qui tourne, son réveil en position foetale,  le nom même de sa résidence "le bateau Lavoir", la pluie diluvienne au dehors qui efface tout...

Et puis  pffiut, nouveau changement de cap, Marc décide de s'embarquer sur un coup de tête pour Hong-Kong... Se perdre aux confins du monde pour pouvoir mieux se retrouver [quoi?]. Peu à peu, on le voit revivre lorsque 3 étudiantes chinoises l'observent, son regard reprend de l'éclat, "si j'existe dans les yeux des autres, pense-t-il, c'est que je suis"; il entreprend de reprendre 47 fois le même ferry, dans un sens et dans un autre comme pour se remettre à flot, avant de décider de s'enfoncer encore plus profondément dans l'arrière pays. Ici, la routine semble lui apporter un nouvel équilibre, il se relaisse pousser la moustache, on le pense libéré de ses obsessions, de ses troubles, il n'est plus en enfer, il n'y a plus les autres.

Et puis patatra, alors qu'il revient paisiblement à l'hôtel, sa clé a disparu, sa femme l'attend dans sa chambre comme si elle avait toujours était là. Enfoiré de Carrère, on se dit, qui se prend pour Lynch: alors que j'avais tout compris, réussi à assembler le puzzle à cinq minutes de la fin (Lost Highway grrrrrrrrrrr) il fait tout exploser. Aussi perdu que Marc, on se demande ce qui va bien pouvoir arriver, le monde des possibles est à nouveau infini... Il a une moustache, et ben tiens, ça manque pas, il se la rase... Et là, cette fois-ci, sa femme le remarque... Peut-il s'endormir sereinement quand il sait très bien qu'il s'était enfui seul (la carte postale, qu'il souhaitait envoyer à sa femme lors de son arrivée en Asie et qu'il retrouve dans sa veste, le prouve bien), doit-il faire table rase et recommencer à zéro? Le spectateur doit-il rester dans le noir de la salle ou doit-il sortir en sachant qu'il ne tire d'existence réelle que dans la présence et les regards des autres ?

Vous ne vous raserez plus jamais en tout cas sans vous poser de question.

Posté par Shangols à 18:09 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
  1