Arsenic et vieilles Dentelles (Arsenic and old Lace) de Frank Capra - 1944
Remplacez Cary Grant par de Funès et Capra par Molinaro, et vous avez la plus inregardable des comédies de boulevard. Seulement voilà : c'est pas de Funès, c'est Cary Grant, et c'est pas Molinaro, c'est Capra ; on a donc droit à la plus pétillante merveille qu'on puisse imaginer. Fin de l'intro.
Il y a pourtant 10300 défauts là-dedans : trop long, rempli d'idées inutiles (cette critique du mariage fait vraiment long feu), déséquilibré, très excessif dans le jeu des acteurs, et pour tout dire complètement privé de fond, Arsenic and old Lace est entièrement voué au défoulement du spectateur, au divertissement à 2000%. Finies les diatribes politiques, les utopies bouddhistes ou les critiques sociales chères à Capra par ailleurs : ici, on rigole, point final, quitte à aller chercher le rire dans la grimace pure et le splastick le plus direct. Certes, il y a un fond d'humour noir assez finaud dans cette histoire de petites mamies modèles qui assassinent tranquillement des vieux messieurs ; il y a même, oui, un troublant portrait de famille, dans cette smala faite de fous furieux, de meurtriers patibulaires et de frères qui se déchirent. Mais le discours reste au ras des pâquerettes : en lieu et place de fond, on a droit à une rythmique millimétrée, à des acteurs à la tronche impossible, et à une foule de petits gags impayables qui compensent allègrement le manque d'ambition de l'écriture de cette pièce de boulevard.
On a déjà dit tout le bien qu'on pensait de Cary Grant dans ce blog. Redisons-le une fois encore, tant ici, il est incroyable dans son déchaînement, dans son sens du rythme impeccable, dans la somme de trouvailles qu'il met dans son jeu. Certes, c'est un peu too much si on n'est pas d'humeur ; mais arriver à tenir ainsi pendant deux heures sur une seule émotion (l'effarement) en se servant de chaque muscle du visage et du corps, ça confine au génie : il est échevelé, rugissant, hystérique, d'une justesse incroyable, rendant chaque situation un peu plus drôle qu'elle ne devrait l'être. Il fallait en face du pro de chez pro pour arriver à tenir son rythme ; il y en a, en l'occurence son quasi-opposé dans le tempo : Peter Lorre, le Salaud Adipeux et Veule, qui lui aussi envoie du lourd dans l'excès de son jeu : voix lente et suraigüe, yeux globuleux terrorisés, sourires de parfait nazi, il amène une part de soufre indéniable à l'ensemble (notamment dans ses rapports homosexuels avec la sale tronche du film, Raymond Massey, lui aussi très bien en méchant clône de Boris Karloff). Et puis il y a ces deux mamies très drôles, surtout celle qui sautille toujours, il y a ce bon vieux Edward Horton dans un petit rôle délicieux, il y a la craquante Pricilla Lane et ses yeux mouillés, il y a John Alexander qui campe un fou qui se prend pour Roosevelt, véritable star du film (ses "CHAAAAAARGE !" suivis de la pendule qui sonne me plient en deux à chaque fois).
Un festival donc, au service de dialogues et surtout de petites situations écrites au taquet, le tout au sein de décors de studios absolument craquants d'artificialité : on est au théâtre, Capra nous le rappelle bien, comme pour ajouter encore un peu de dérision à cette histoire idiote et délicieuse. Pour plus d'intelligence, adressez-vous ailleurs ; pour vous marrer sans complexe, préférez ce film à de Funès, m'est avis.
New-York Miami (It Happened one Night) de Frank Capra - 1934
De l’amour, de l’humour, de l’action, de la tête d’affiche, du second rôle taquin, du phéromone par poignées, tout ça dans les 3m² d’un studio hollywoodien chauffé, franchement, que demander de plus ? C’est la magie de Capra, marque déposée, qui fait que le monde, subitement, vous apparaît plus compréhensible et la vie plus douce. Ce joyeux optimisme, cette douceur constante, cette absence totale du moindre fait grave dans cette histoire croquignolette, tout ça vous donne à espérer, pendant 2 heures, que tout va bien : c’est exactement ce que je demandais, ça tombe bien.
Le Clark Gable (moustache d’un demi-millimètre, chapeau porté à la canaille) et la Claudette Colbert (sourcils d’un demi-demi-millimètre qui démarrent à l’arrête du nez et se terminent quelque part derrière les oreilles) sont embarqués à bord d’un petit road movie aussi physique que sentimental : elle fuit son riche papa qui s’oppose à son mariage avec un vieux beau, il la recueille sous son aile parce qu’il sent le scoop venir (il est journaliste). Que croyez-vous qu’il arrivât ? Bingo, ces deux-là vont sérieusement se mettre à fricoter durant le périple, et arrivés à New-York les cartes de l’amour auront été redistribuées. Le tout agrémenté de mille et une aventures sans conséquence (la plus grave consistant pour la belle à faire la queue pour la douche) et de dialogues finauds qui vous installent confortablement devant votre écran. La complicité des deux acteurs éclate à l’image, ça va sans dire, et filles et garçons trouveront leur part de glamour face aux personnages (pas très fan de Colbert, pour ma part, j’en conviens, qui me semble avoir une tête de dindonneau ; mais je reconnais que son jeu est savoureux). Le charme vient d’on ne sait où : les situations sont minuscules, et pourtant on se prend à sourire béatement devant la leçon d’auto-stop prodiguée par un Gable suffisant, devant ce petit ballet nocturne à base de couvertures étendues entre deux lits, devant ce suspense même pas dangereux amené par le marrant Roscoe Karns, voyageur qui menace de dénoncer notre belle à son papa, et devant ces scènes de ménage au taquet qui mettent bien en valeur les clichés de la guerre des sexes (les filles sont hystériques, fragiles et adorables ; les garçons vaniteux, coléreux et protecteurs). Sens du rythme absolument imparable, décors super mignons faits de toiles peintes et d’arbres en carton, acteurs complètement investis pour nous donner du plaisir et rien d’autre, musique tonique, écriture au millimètre : c’est de la perfection. On peut regretter, allez, que le film ne parte pas dans les délires que sait parfois mettre en place le Capra (comme le final de Mr Smith goes to Washington ou le génial Arsenic and Old Lace), et que tout ça ne soit qu’amusant et mignon sans être franchement hilarant. Mais dans le genre divertissement sans façon, c’est le nec plus ultra.
Notons aussi, on ne peut pas passer à côté, que les allusions sexuelles plus ou moins voyantes affluent dans le film, démentant justement le caractère un peu lisse de la trame. Voir Colbert grignoter une carotte ou déambuler dans le pyjama trop grand de Gable vous procure la montée de sève appropriée, et on a même droit, dans les dernières minutes, à une cascade de situations à double sens absolument bluffante : ça commence par un père qui prévoit une évasion pour sa fille le jour de son mariage (j’adore ce petit regard en coin de Walter Connolly quand il murmure à Colbert : « Si tu changes d’avis, une voiture t’attend derrière l’église ») ; il y a ensuite un jeune marié qui écrit à son beau-père un télégramme qui dit : « Les murs de Jéricho sont en train de tomber » ; puis un couple d’hôteliers qui se demande pourquoi les clients ont demandé une trompette pour leur nuit de noces ; puis ladite trompette qui sonne de manière triomphale dans la nuit ; et enfin l’ultime plan du film, montrant la fameuse couverture qui a séparé les personnages depuis le début tomber au sol… Comme représentation de la perte de la virginité, je n’ai jamais vu plus explicite, et nous sommes en 1934 rappelons-le. Rien que pour ces deux minutes-là, on se rend compte que Capra en a déjà franchement sous le pied à cette époque, et que son film aurait pu être beaucoup plus ambigu que ce qu’il n’est réellement. Tel quel, il est déjà savoureux. Capra forever, bien entendu, je pense qu’on est tous d’accord.
[The ballad of] Fultah fisher's boarding house (1921) de Frank Capra
Premier court-métrage de Frank Capra (ah oui, en ce moment on est dans l'ultra-pointu) adapté d'un poème de Kipling. Atmosphère électrique que celle de ce troquet de marins, qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs le décors et les personnages du Fièvre de Louis Delluc réalisé curieusement la même année. Le cinéaste nous présente en introduction (le film dure douze minutes et cela prend facilement un bon quart du film) toute une galerie de personnages, des marins divers , une poignées de Malais et la fameuse Anne d'Autriche véritable tigresse croqueuse d'homme - tout un panel de gueules qui n'auraient point déplu à Eisenstein (il fait dans la référence aujourd'hui, Môssieur). Ça se saoule à mort, ça tape du poing sur la table comme des malades, ça s'engueule, ça se bastonne, ça sort des coutelas grands comme ma jambe, bref l'ambiance classique et bon enfant de ce genre d'endroit de perdition. Anne d'Autriche, ne pouvant s'empêcher d'aller d'une homme l'autre, va provoquer une rixe d'enfer après avoir dragué, sous les yeux de son régulier, le pauvre Hans le Danois qui n'avait rien demandé. Heureusement ce dernier a autour du coup un crucifix censé le protéger du danger et ben, ah tiens, non, pas cette fois... Capra nous donne à voir le combat en plongée avant de tenter le "bel effet" en filmant leurs ombres "dansant sur un mur" et, argh, la pointe d'un couteau d'un troisième larron s'avance et c'est le drame... Anne est hystérique mais ne perd point complètement la boule en s'emparant du crucifix pendu autour du Danois dead - c'est clair qu'il a l'air super efficace ce grigri...
Le film peut paraître un peu surchargé en cartons (mais bon, faut bien dérouler, en si peu de temps, l'histoire contée par Kipling), des cartons qui sont, malgré tout, loin d'être inintéressants dans leur conception : le texte apparait sur fond noir avec un (voire plusieurs) personnage(s) éclairé(s) par un faisceau de lumière, des acteurs qui "s'immobilisent quasiment" (mais l'image n'est point arrêtée) le temps du carton, avant que l'action ne reparte de plus belle ; c'est assez original comme procédé, comme idée de transition, le carton semblant plus "suspendre" l'action que réellement l'interrompre. Voilà... Nan, franchement, bien bien, cette première tentative cinématographique du gars Frank.
La Blonde platine (Platinum Blonde) (1931) de Frank Capra
Une screw-ball comedy relativement précoce signée du grand Capra qui bénéficie d'un trio d'acteurs "épatants" (faut savoir parfois varier ses adjectifs): Jean Harlow en petite bourgeoise sexy en diable - avec deux trois séquences pré code Hays chargées atomiquement, au niveau de l'érotisme (cette façon de tripoter les cravates, tout de même, so shocking...)) - une Loretta Young en girl next door absolument craquante, et surtout ce jeune acteur Robert Williams (il est mort juste après, forcément ça coupe une carrière...) qui fait preuve quelles ques soient les circonstances d'une décontraction à toute épreuve - il est comme un poisson dans l'eau dans cette oeuvre de Capra et son jeu ultra-naturel, notamment avec ses deux partenaires féminines, est pour beaucoup dans l'impression de fraîcheur et de légèreté transmise par cette oeuvre. L'intrigue est un peu cousue de fil blanc - notre jeune journaliste grand camarade de Loretta s'éprend de Jean : ils se marient et on se doute dès le départ que, malgré l'immensité de la demeure, notre jeune homme ne devrait pas tarder à se sentir à l'étroit dans ce carcan social (la thématique du "bird in a golden cage" étant déclinée à l'envi); la jeune Loretta n'a plus qu'à attendre son heure - mais on ne s'ennuie point à suivre les pérégrinations de notre jeune homme dans ce monde où il ne pourra jamais se sentir à l'aise. Comme Capra n'est jamais le dernier pour chercher à dynamiser ses séquences, on sort de là plutôt réjoui par l'expérience.
Lorsque le premier journaliste (qui sera suivi, juste après, par un second, Robert Williams - ils viennent pour avoir des détails sur des lettres d'amour écrites par le garçon de la famille à une jeune femme apparemment guère fréquentable) pénètre dans la salle principale des Schuyler, on a droit à un petit plan en plongée sur la salle, une salle qui prend des dimensions de cathédrale. Si celui-là sera facile à convaincre, à "écraser" (un petit biffeton et hop, la rumeur est tuée dans l'oeuf), celui-ci, notre Robert (dont l'entrée est d'ailleurs, elle, filmée à "hauteur d'homme") semble beaucoup moins impressionné, à la fois par les lieux et par ces gens de la "haute". Le coup du biffeton s'avérant vain, Jean Harlow, la jeune Anne Schuyler, tente le tout pour le tout et se lance dans une séquence de "rentre-dedans" hallucinante pour séduire le jeune homme. Robert sera séduit, clair, mais ne lâchera pas pour autant l'affaire vis-à-vis de son journal - éthique, le gars. Il saura ensuite se rattraper (il récupère les lettres écrites pour mettre fin à tout chantage) pour pouvoir fréquenter à nouveau la Jean (Capra nous sert un travelling arrière de toute beauté, lors de la seconde entrée de Robert dans cette demeure : suivant, dans ce dédale de pièces, la blonde Jean, il passe son temps à raconter des craques qui font sourire la Belle (malicieuse "entrée en matière")). La Blonde platine ne tardera point, évidemment, à tomber à son tour sous le charme de ce jeune homme sans complexe (jolie petite scène filmée derrière une fontaine et une vitre où les deux amants s'embrassant "se fondent" pratiquement l'un dans l'autre).
L'oiseau est dans la cage et même s'il n'est point insensible aux douces paroles, aux caresses et aux baisers mutins de la Belle (notre couple se lance dans une petite chanson pour exprimer chacun ses remontrances et tenter de convaincre l'autre - à se demander jusqu'à quel point la scène n'est pas improvisée tant les deux acteurs sont d'un naturel confondant - un baiser clôt la scène alors que les deux s'allongent sur le lit conjugal), Robert a bien du mal à trouver "sa place" ; il parvient certes à gérer au mieux la belle-famille mais les réceptions qui s’enchaînent, ce valet omniprésent à son chevet, son évidente solitude (coupé de ses potes et de la chtite Loretta ; il est filmé en plongée, errant dans une salle immense s'amusant (moyen) avec un domestique à entendre l'écho de leur voix) vont rapidement devenir pesants. Il reste, qui plus est, toujours aussi "sec" quand il s'agit de se lancer dans l'écriture d'une pièce de théâtre (toujours avortée après "Acte I scène 1 une rue de...") et seule la muse Loretta pourra l'aider à lui mettre le pied à l'étrier. De la source d'inspiration à l'inspiration de l'amour, il n'y a qu'un pas qu'il va allègrement franchir...
Des séquences d'amour pétillantes, des plans magnifiquement mis en scène (entre autres, celui où Robert et Loretta, au cours d'une soirée chez les Schuyler, se retrouvent en bons camarades dans le jardin alors que la Jean, les surplombant, les observe : Robert a décroché la lune en se mariant avec Jean mais son trip est finalement beaucoup plus terre-à-terre...), un montage d'une efficacité redoutable (Capra aime à découper ses séquences à loisir pour leur donner du peps) et une oeuvre, un peu oubliée dans la filmo de Capra, qui finit indéniablement par séduire. Newspapermen don't prefer blondes, c'est un fait démontré...
Ladies of Leisure (1930) de Frank Capra
Pas si mal, ce petit Frank Capra de derrière les fagots, alors que l'ère du parlant débute tout juste. C'est l'éternelle romance de la pute au petit coeur qui bat avec le fils de bonne famille - peintre (peint comme un pied le type, il arrive même à se mettre de la peinture dans le dos... peintre en bâtiment ou artiste peintre, même combat, m'est avis, pour le costumier) - avec le popa et la moman qui sont forcément pas d'accord. Mais le film fonctionne plutôt bien grâce au couple formé par Ralph Graves - the man - et Barbara Stanwyck, craquante en diable ; il faut, certes, bien reconnaître qu'elle passe le film à verser de grosses larmes ("il m'aimera jamais", "il me regardera jamais", "Gosh, il m'embrasse !", "Gee, il m'aime", "Les parents m'aimeront jamais"...) mais il n'est pas toujours facile, en ce bas monde, de faire croire qu'on est honnête quand on a pas le sou. Non, Jeff.
Une rencontre joliment romantique - lui errant au volant de sa bagnole à quatre heures du matin, elle quittant un yacht en barque à la même heure - et un peintre qui ne tarde pas à sauter sur l'occasion pour choisir un nouveau modèle. Il met des plombes avant de vraiment s'intéresser au minois de la jeune femme qui, elle, le regarde depuis le début comme une pauvre petite amoureuse transie avec des airs de chien battu (j'ai piqué une réplique à Conte d'Eté que je connais par coeur (et mes malheureux étudiants aussi), désolé). Un soir, elle reste chez lui bosser super tard - elle a enfin le regard étoilé qu'il faut, il a enfin l'inspiration - et comme il pleut des seaux d'huîtres, il lui propose de rester dormir dans sa mignonne garçonnière ; c'est
sûrement la première fois que quelqu'un propose à Barbara de dormir chez lui en la laissant toute seule dans son lit, et elle le prendrait presque comme un affront... Mais la nuit, à trois heures du mat, Ralph ouvre la porte de sa chambre, s'avance tout doucement vers elle (Capra filme ses pieds, on le voit bien) et là, et là, il lui met une couverture - rahh la quiche... Bon il a un peu deux mains gauches - vu sa peinture, je confirme - mais ce petit geste attentionné fait venir des larmes aux yeux de notre Barbara - elle en mord sa couverture, de jouissance presque. Le lendemain, elle joue à la petite femme de maison sous les yeux d'un Ralph toujours aveugle, et il en faudra encore des larmes et des larmes et des larmes (Préparez vos Mouchoirs, cette fois-ci) pour qu'il ose enfin la tenir dans ses bras non point pour la secouer, le rustre, mais pour l'embrasser - ils sont d'ailleurs assez sexy nos deux tourtereaux, on sent que ce saloupiot de code Hays n'est pas encore en vigueur. Ils s'étreignent à en mourir, font le projet de partir là, maintenant, en Arizona, là où les étoiles ressemblent à des étoiles. Mais le popa et surtout la moman veillent (elle va encore nous la faire pleurer, notre Barbara, dans son rôle le plus lacrymal de sa carrière). Ca sent le drame, ça sent le drame, mes amis... Oui, enfin c'est un film de Capra quand même.
Alors oui, c'est un peu facile, l'histoire de la petite Cendrillon toute fragilette avec les yeux qui pétillent ; Ralph Graves, de son côté, se complaît un peu dans le rôle du bon mâle protecteur ("I'm the boss", mais ouais) et les deux meilleurs potes respectifs sont également un peu convenus (la petite grosse rigolote et le moustachu fêtard bourré du soir au matin) - j'ose à peine parler des parents (le père qui, sur sa chaise, tourne littéralement le dos à son fils quand celui-ci lui parle de mariage avec son modèle, la mère toute douçâtre quand il s'agit d'aller trouver Barbara et de lui expliquer que c'est "trop pas faire le bonheur de son fils, tu vois, petite"). Oui, bon, pas d'une originalité folle pour une film des années folles - j'adore ces robes de la taille d'un gant maintenues par deux bretelles qui pètent au moindre coup de vent - mais les mines d'une Barbara toute chagrine ou illuminée par le grand amour (ça existe po mais, elle, elle y croit : c'est beau) nous en donnent pour notre argent. Que le Capra est romantiquounet quand même.
Monsieur Smith au Sénat (Mr. Smith goes to Washington) de Frank Capra - 1939
Capra est un enfoiré. Même en nous servant le film le plus poujadiste de la chrétienté, il parvient à nous faire verser toutes les larmes de notre corps, et on est même avec ce film à deux doigts de prendre sa carte au parti (lequel ? la question est posée), de déménager pour les States et d'installer la bannière étoilée sur sa fenêtre. Qu'est-ce que vous voulez, c'est la magie capraesque, ce mélange de savoir-faire de vieux roublard et de sincérité dans la naïveté : on revoit toujours Mr. Smith goes to Washington avec les mêmes yeux d'enfant, et force est de le reconnaître, c'est magnifique.
Stewart est l'acteur idéal pour incarner cet esprit de droiture démocrate, de maladresse enfantine et de beauté juvénile. Il est Mr Smith, brave gars de la campagne choisi comme nouveau député parce qu'il a l'air gentil et qu'il ne fera pas de vagues. Convaincu de la grandeur des Etats-Unis et de la vérité des discours de ses aînés, Smith va d'abord se montrer tout docile avant de découvrir que les dessous de la politique sont boueux et de se rebeller contre le système. La vision de la démocratie selon Capra est sciante de naïveté : à force de mentalité judéo-chrétienne, il en devient louche, penchant même (contre son gré, j'en suis sûr) vers une dictature d'esprit qu'il met tout son effort à combattre pourtant. Les plans fugitifs sur ce Black qui lit la déclaration d'indépendance ou sur ces jolis enfants découvrant la démocratie par le sport et l'air pur rappellent une imagerie douloureuse de propagande russe, que Capra ne se donne même pas la peine de dissimuler. On a même droit à une sorte de clip patriotique absolument sidérant de bien-pensance. D'accord, le fond est tout à fait noble : on y voit un brave homme du peuple lutter avec les moyens de la démocratie contre la corruption et le vieillissement des instances politiques et contre la presse vendue. Mais les moyens mis en place sont justement ceux que le film prétend fustiger : manichéisme à tous les étages, imagerie ringarde de la pureté morale, tout ça laisse peu de choix au spectateur pour se faire son idée personnelle de ce qu'il est en train de voir. Soit on est pour Mr Smith, soit on est contre les enfants, la beauté, la patrie et l'amour.
Mais le fait est... qu'on s'en fout. Le film est tellement beau, tellement empli d'une saine colère, tellement sincère, qu'on ferme les yeux sur ce discours douteux pour se laisser aller au simple plaisir. Stewart est excellent, comme le sont d'ailleurs tous les acteurs, et jusqu'au plus petit figurant (oservez les arrière-plans, c'est d'un professionnalisme sans faille). Le duo avec Jean Arthur (The Femme Moderne) fait des étincelles, la complicité est évidente. Et puis il y a cet art du récit, ce découpage parfait des épisodes, alternant les grands morceaux de bravoure (le discours final) et les petites anecdotes craquantes (plein de minuscules gags de situations), ce savoir-faire sans aucun défaut dans la façon de raconter. Non seulement l'histoire est bonne, mais les dialogues, le tempo, l'écriture, sont parfaits. Même si la mise en scène est parfois curieusement maladroite (des cut à l'intérieur des plans fixes qui grossissent subitement ce qu'on est en train de voir, sans raison, des décors un peu pauvres), l'ensemble est mené sur un rythme idéal, qui laisse toute leur place aux personnages pour exister tout en racontant une trame gigantesque. Devant tant de génie, de sens du spectacle, on oublie le fond, finalement assez logique et noble en 1939. Capra est grand, définitivement.
Horizons perdus (Lost Horizon) (1937) de Frank Capra
Ah ce cher Frank Capra, éternel optimiste croyant qu'un jour l'humanité, les "Faibles", pourront accéder à un havre de Paix, alors que les plus farouches, les plus sauvages, les plus cupides se seront entredéchirés, auront tout maziblé (mot bourbonnais, désolé, parfois cela remonte à la surface sans prévenir)... On est en 1937, mais Frank Capra sait déjà qu'il y aura la guerre, qu'il y aura la bombe atomique ("I saw the machine power multiplying, until a single weaponed man might match a whole army"), que l'homme est une brute, Frank Capra sait et invente pour nous un paradis cinématographique pour ne point nous faire perdre espoir : grand morceau de violon, rideau. Difficile de rester lucide après la vision de Lost Horizon tant l'on a eu droit à notre lot d'aventures (les avions qui décollent alors que trois millions de figurants chinois courent dans tous les sens, le crash de l'avion de nos héros digne de Lost (si on exagère), la marche forcée dans les montagnes...), d'histoire d'amour idyllique et déchirante, de sagesse (le grand lama), de décors somptueux (un Shangri-La hollywoodien grandiose), d'utopie... Il y a en plus le petit côté touchant du film "perdu en partie" et reconstitué avec un très grand soin, comme si l'univers de Capra avait miraculeusement été sauvé de l'oubli, de la destruction. Bref deux heures d'une petite musique du bonheur signée par un grand maître. On pourrait aussi être éventuellement un peu caustique, juste pour la forme.
Bon parce que ce paradis, c'est quoi exactement : un monde de paix, un monde où le commerce équitable est devenu réalité, un monde sans crime, un monde où l'on peut gentiment demander à son voisin de lui emprunter sa femme ce qu'il se doit d'accepter avec amabilité (la femme, elle, n'a pas voix au chapitre, c'est le Paradis, clair (... hum, ça va...)), un monde où chacun fait ce qu'il veut ou il veut mais où les gens sont tellement super heureux qu'ils sont pour la plupart artisans - aucun supermarché alentour, tranquille -, un monde où les gamins apprennent tous les jours en plein air le répertoire entier d'Hubert-Felix Thiéfaine, un monde où l'on peut vivre jusqu'à plus de deux cents ans parce que tout se fait... dans la modération... ooooohhh? (cri de déception) Et oui, il ne s'agit pas de torcher toute la bouteille de téquila d'un coup ou de faire la fiesta toute la nuit, faut rester zen en tout. C'est vrai que cela pourrait paraître presque un peu chiant à la longue; pourtant la plupart des personnages y trouve son bonheur : la prostituée mourante et fardée trouve une seconde jeunesse, le paléontologue ultra speedé et méfiant devient doux comme un agneau, le plombier reste plombier, notre héros trouve l'amour... Seul son frère est un vrai chieur, ne voulant pas accepter ce "bonheur à portée de la main" - ben oui l'être humain en veut toujours plus et ne peut pas se contenter du paradis : faudra toujours qu'il ait envie de bouffer un morceau de pomme. C'est là tout le drame de l'humanité... - même si on peut faire preuve d'empathie pour le frère vu qu'il n'y pas une salle de cinoche à 1000 km à la ronde... Mais bon, c'est juste pour être caustique, on s'entend.
Parmi les autres personnages, il y a donc le Grand Lama - Serge -, un mélange d'E.T. et de Léo Ferré, plus sage et plus ridé que le père Fourras. Son discours clairvoyant est un grand moment d'humanisme, de foi en un monde apaisé en ces années de crises et de doute. La procession lors de son enterrement est elle-même visuellement assez impressionnante même si la séquence a été écourtée au montage (à découvrir en intégral dans les bonus du DVD, si je peux me permettre). Parmi les autres plans magiques, il y a la baignade nue de l'héroïne (Jane Wyatt, des yeux transparents comme l'eau claire) et la petite musique qui accompagne chacune de ses apparitions (elle a attaché des mini flutes à la queue des pigeons - c'est tout de même diablement plus malin qu'une harpe ou une contrebasse, par exemple). Pleine de sérénité, son visage épanoui est un appel à l'amour paisible. Pour que notre héros, Robert Conway, se rende compte que ce rêve est accessible, il lui faudra connaître à nouveau le pire des cauchemars, mais la foi demeure plus forte que tout chez les braves... Capra croit encore et toujours au bonheur et même si ce film possède peut-être un peu moins de passion et d'énergie que Mr Smith ou It's a wonderful Life, il serait bien dommage de ne pas se laisser tenter par ce petit coin de paradis filmique. A chacun d'y trouver son bonheur, à sa façon, de croire en son Shangri-la, là-bas, quelque part...
Grande Dame d'un Jour (Lady for a Day) (1933) de Frank Capra
On sort le lourd sur Shangols avec quelques-uns des plus grands réalisateurs du XXème (cela laisse peu de marge, j'en conviens). Un petit Capra pour la route, ça fait toujours du bien, même si ce Lady for a Day est un peu cousu de fil blanc (Capra signera lui-même le remake, Pocketful of Miracles, 28 ans plus tard, son ultime film, jugé un peu poussif par mon coblogueur). Dans cette première version dont je rappelle la trame, il s'agit donc d'une bande de malfrats au grand coeur qui vont s'unir pour venir en aide à une vieille mendiante, Apple Annie. Cette dernière a fait croire à sa fille exilée en Europe qu'elle vit dans le grand monde, seulement c'est la cata lorsque la fifille annonce son retour : celle-ci veut lui présenter son futur mari, un type de la haute, et forcément Annie ne souhaite point faire foirer l'union en apparaissant toute en loques. Heureusement, un grand élan de solidarité capraesque pour lui sauver la face va voir le jour traversant toutes les classes de cette société, de la tribu des mendiants aux officiels en passant par la horde des gens du milieu...
C'est toujours diablement rythmé chez le Frank, même si on reste un peu sur sa faim dans la première partie de l'oeuvre où il s'agit de mettre en place tous les rouages de l'intrigue. Le film commence à vraiment prendre son envol lors d'une séquence qui met en scène toute la hiérarchie des responsables du gouvernement (les inspecteurs de police, le Commissaire, le Maire, le Préfet) avec de simples plans où chacun se retrouve au téléphone : trois journalistes ont disparu, chacun fait remonter l'info jusqu'en haut pour dire que l'enquête n'avance pas puis, en sens inverse, chacun se fait diablement remonter les
bretelles : c'est terriblement efficace et plein d'empathie, Capra illustrant magistralement le fait que chacun cherche toujours à se décharger sur plus petit que soi (tout son amour des "moins bien lotis", finalement, dans une assiette). Les répétitions qui se mettent en place chez les malfrats pour que chacun fasse croire, lors d'une réception en l'honneur du père du futur marié de la fille d'Annie (j'ai épuisé mes compléments du nom), qu'ils font partie de la haute société sont également vraiment poilantes (la séance de l'entraînement aux salutations est un must). Le film devient une sorte d'écheveau indémêlable où les malfrats se retrouvent obligés, tout en avouant leur crime (le kidnapping des journaleux), de prouver aux flics, sur cette action, leur bonne foi - un monde à l'envers assez jouissif. Et puis il y a toujours sur la toute fin, ce don du cinéaste à faire monter une vraie bouffée d'émotion en laissant uniquement sa caméra sur le visage d'Apple Annie (May Robson) qui passe des larmes au rire ou vice versa. Au niveau des acteurs d'ailleurs, mention spéciale pour le trublion "Happy" (Ned Sparks, genre de croisement entre Louis Jouvet et Michel Rocard (what?)) dont les innombrables mimiques et multiples réflexions caustiques apportent à l'ensemble une vraie couleur comique. Peut-être pas le film le plus maîtrisé du cinéaste mais un final qui emporte définitivement le morceau.
Bessie à Broadway (The Matinee Idol) (1928) de Frank Capra
The Matinee Idol, exhumé des tréfonds de la Cinémathèque française il y a une dizaine d'années (bordélique cet Henri Langlois mais conservateur...) est une comédie qui mêle rire et larme et repose sur une cruelle moquerie. On pourrait trouver cela gentiment plaisant si l'acteur principal Johnnie Walker (non, aucun lien de parenté), qui ferait passer Brendan Fraser pour le mime Marceau, n'en faisait pas des tonnes derrière son sourire niais. L'histoire est toute bête : des producteurs et un célèbre acteur de Broadway (Johnnie, qui, lorsqu'il est sur scène en temps normal, se peint la figure en noir - déjà, c'est limite mais passons, disons que c'était l'époque qui voulait cela...) vont à la cambrousse pour changer un peu d'air. Ils tombent sur un spectacle donné par des "provinciaux" : le Johnnie, qui se fait passer pour un bouseux du coin, se fait engager dans cette pièce militaro-tragique et nos trois producteurs de se bidonner comme des ânes devant les multiples ratés de cette pièce jouée par des amateurs. Ces derniers décident de les engager à Broadway pour que "les gens de la ville" puissent à leur tour se fendre la pipe devant ce spectacle comique malgré lui. La troupe d'amateurs, dont la star vedette, la chtite Bessie Love (qui s'appelle d'ailleurs Ginger Bolivar dans le film - bizarre, ce titre français!?), est totalement ridiculisée et humiliée mais, tout est bien qui finit po mal, notre actrice provinciale trouvant du réconfort dans le bras de la star... C'est archi cousu de fil blanc, les personnages sont dessinés à très très gros traits (les producteurs "raffinés" de Broadway poudrés comme le Mont Blanc, un acteur homo ultra efféminé dont un grossier ouvrier se moque (encore un peu limite...), le père Bolivar, directeur de la troupe, personnage forcément plein d'exubérance et au rire gras (on l'entend d'ici bien que le film soit muet),...) sans parler de ce Johnnie Walker, tout imbu de lui-même, qui joue comme une tanche. Le ressort comique de l'intrigue est un peu rouillé et l'amourette entre Bessie et Johnnie est bien pâlichonne (je sauverai peut-être tout de même la séquence du premier baiser qu'ils échangent sur scène, assez mignon). Malgré un vrai sens du rythme dans la plupart des scènes et au niveau du montage, je demeure relativement déçu par ce Capra des premiers temps.
Un Trou dans la Tête (A Hole in the Head) de Frank Capra - 1959
Le Capra vieillissant a eu tendance à perdre un peu de sa verve (on l'a vu avec l'horrible Pocketful of Miracles), mais ici, il parvient gentiment à sauver les meubles, et réalise une petite chose charmante et inconséquente. Des acteurs inspirés (et pourtant, Sinatra n'est pas l'acteur du siècle), une historiette qui réserve son lot de petits gags et de larmes, des couleurs technicolorissimes, une ch'tite chanson au milieu, et zou, on assiste à un film qui a certes déjà un pied dans la tombe jusqu'à l'aine, mais qui reste quand même un fort bon moment.
Capra est toujours au taquet quand il s'agit de dessiner des personnages et de
s situations de comédie. Il invente avec A Hole in the Head un couple parfait, Sinatra et Edward G. Robinson, qui s'envoie des vannes avec une belle énergie. Ces rapports entre frères sont tout à fait bien vus : ils s'insultent à longueur de temps avant de tomber dans les bras l'un de l'autre, en larmes et tout confus. Capra en profite pour nous servir une de ces morales dont il a le secret, à la limite du catholicisme béat, mais après tout c'est ce qui a fait sa réputation : ici, il est question de liberté individuelle, le gars Sinatra étant un looser au grand coeur qui préfère vivre fauché avec son fils et ses pépées que riche et seul. Si le film laisse toute sa place à la condamnation bien-pensante de ce mode de vie, il finit par lui accorder sa bienveillance en réconciliant tout le monde et en laissant toute cette équipe baguenauder sur la plage avec un haussement d'épaules. Si Capra reste un indécrottable ricain jusqu'au fond de la moelle (amour/haine vis-à-vis du rêve économique, passion pour la famille et la normalité amoureuse), il accorde pourtant tout son amour à cet homme bohème, sûrement parce que, autre passion du cinéaste, il a su rester un enfant à 40 ans. Il y a à ce sujet quelques très jolis passages entre Sinatra et son fils, le petit étant souvent plus responsable et class que son père.
Côté mise en scène, le pépère ne se foule pas des masses, se contentant de regarder ses acteurs balancer un texte millimétré (citons aussi la grande Thelma Ritter, toujours aussi touchante (habillée d'ailleurs par
Edith Head, à croire que Capra a recopié un générique de Hitch)). Privilégiant les plans larges, comme un souvenir des grands plans de comédie avec portes qui claquent, il peine un peu à retrouver l'énergie de ses grands films, A Hole in the Head étant d'ailleurs dépourvu de purs gags. On y gagne quand même en cohésion entre les acteurs, véritable troupe homogène qui semble bien s'amuser. Nous aussi, admettons-le avec bienveillance.




































