Entre les Murs de Laurent Cantet - 2008
Je me souviens d'avoir été à l'époque très déçu par le bouquin de Bégaudeau, voire franchement enervé devant ses postures réactionnaires. Le film de Cantet, c'est la première surprise, le prend presque à revers, malgré la présence de l'auteur en personnage principal. Là où le livre se montrait supérieur par rapport à ses personnages d'élèves, Cantet s'en approche en douceur, presque avec respect, avec tendresse et vigilance en tout cas ; là où le livre accusait la démission des profs, Cantet filme un homme ordinaire aux prises avec des ados ordinaires, transformant la supériorité de dandy en maladresse touchante ; là où la critique du système scolaire tendait au moralisme dans le livre, Cantet ôte tout manichéisme à son film, et plutôt que de renvoyer tout le monde dos à dos, réunit l'ensemble de ses personnages, jeunes et adultes, dans la même galère.
Apprendre, transmettre, gérer, argumenter : la mise en scène de Entre les Murs est magnifique dans cette façon de rendre concret le flux de la parole. Je m'y attendais, mais il y a quelque chose de Kechiche dans ces scènes hyper-dynamiques qui constituent 99% du film, et où la parole circule, passe de l'un à l'autre, rebondit, échappe au contrôle. C'est bien de verbalisation dont il est question, des mots qui dérapent, qui mentent, qui touchent, dont on se sert comme d'une arme ou comme d'un outil de propagande. Avec ses gros plans superbes et sa façon de surprendre chaque protagoniste par le cadre, le film dynamite les plats champs/contre-champs habituels. Même si l'esthétique rappelle un peu trop les éternels reportages pris sur le vif, Cantet réussit parfaitement à imposer à sa réalisation les mêmes rythmes que ceux de la parole. Et ça fuse, aussi bien de la part de ce prof de français pratiquement en guerre contre la mauvaise utilisation des mots, que des élèves, brillants, très pertinents, qui remettent souvent en cause, en trois mots, des évidences qu'on pensait définitives. Les comédiens y sont pour beaucoup aussi, ils sont franchement étonnants de naturel.
Le film est amer, certes, montrant une école difficile à envisager, pleine de combats, de luttes journalières. L'enseignement s'y fait aux forceps, à force de patience, de compromis et de pétage de plombs. Cantet n'évacue nullement les problèmes, tous sont présents ; mais, contrairement au livre, il sait aussi montrer la beauté des choses, des visages, des bribes de savoir qui passent. Il sait être drôle, positif, il sait aimer ces fameux "jeunes défavorisés", sans jamais tomber dans la condescendance sarkozyste de bas étage. Le film aime les gens, ce qui n'est pas dommage, et les aime sans mièvrerie, avec justice et équité. Petit à petit, la transmission se fait, dans la douleur, mais elle se fait. Les dernières scènes mêlent parfaitement toutes les données : les élèves ont appris des choses, ont finalement passé un bon moment, mais en même temps une gamine qu'on n'avait jusque là même pas remarquée (c'est toute la beauté de cette séquence poignante) vient opposer son incompréhension au milieu de la fête : elle n'a rien appris, ne comprend pas ce qu'elle fait là, et on mesure toute l'étendue parfois de l'échec des profs.
Alors bien sûr, ce n'est pas un film qui va révolutionner quoi que ce soit. C'est presque un film sans message, sans réflexion, qui montre simplement la vie comme elle va, qui montre des êtres humains qui vivent ensemble et c'est tout. On a droit bien entendu à toutes les scènes obligées, elles sont toutes là, et Cantet a un peu trop tendance à vouloir à tout prix scénariser son film (on suit en particulier le destin d'un gamin un peu rebelle et ingérable). Mais à la place du discours, on a droit à une émotion constante, à un regard franc et simple sur les gens, à un constat sans bilan, qui finit par emporter le morceau. Une subtilité et une force qui font oublier les petits défauts. (Gols 01/10/08)
Pas grand-chose à ajouter à cet excellent billet de l'ami Gols (un peu d'autocongratulation, on peut se le permettre de temps en temps, après tout) qui résume parfaitement mon impression d'ensemble. Certes, comme il le souligne, on est plus dans le constat que dans le brulôt - rien de révolutionnaire, bien vrai - mais la mise en scène ultra fluide de Cantet nous plonge dans cette "vie de classe" avec un certain brio. Belle patience, belle pugnacité de Bégaudeau qui s'accroche à son sacerdoce avec une vraie passion (je peux guère comparer
avec ma propre expérience vu que j'ai en face de moi, généralement, que des Wai) et qui tient bon le cap malgré quelques petits dérapages incontrôlés pour ne pas dire incontrôlables - dur de se retrouver sur le banc des accusés pour avoir utilisé en classe le mot "pétasse" quand on se fait impunément traiter "d'enculés"; mais justement, le parallèle entre le fait de se maîtriser et de maîtriser le langage n'en est que plus évident, et il s'agit, au final, d'une belle leçon d'apprentissage, dans un film où souffle un vrai vent de jeunesse. (Oui, bon, je me fais guère prolixe, ayant beaucoup de retard après une panne d'ordinateur... Les aléas du direct...). (Shang 08/04/09)
Vers le Sud (2006) de Laurent Cantet
Je dois avouer être un grand fan de Ressources Humaines, tenant la confrontation finale entre le père et le fils comme l'une des scènes les plus fortes du cinéma français de ces dix dernières années (ça mérite une liste oui...). Un cinéma de fiction ancré dans le social d'une justesse rarement atteinte. Un peu déçu par l'Emploi du temps, j'étais assez curieux de savoir ce qu'il ferait sur ce thème (très peu traité) de la prostitution masculine dans les pays dits défavorisés: oui les quadras et quinquas de notre cher occident, hommes et femmes, se valent bien... malheureusement.
Et ben ça tombe un peu à plat. Trois portraits de femmes, la fataliste désabusée (Rampling, toujours nickel), la jouisseuse forcenée (Louise Portal, loin de sa maison au Canada) et la naïve libérée (Karen Young) qui manquent au final un peu de relief comme si Cantet s'était refusé à la moindre prise de position. Certes c'est louable, mais on a du mal à vraiment comprendre de l'intérieur les motivations profondes de chacune d'elles, malgré leur confession face caméra. Ca existe, c'est comme ça, il y avait les frustrés mâles, bienvenue aux frustrées femelles et... ? Rendant obscur volontairement le personnage du gigolo haïtien (pourquoi a-t-il vraiment été assassiné?) comme pour illustrer le fait que ces femmes ne pourront jamais vraiment comprendre ces bimbos-hommes (le mot est nouveau dans le dico j'en profite), le
spectateur finit par ne s'attacher à aucun personnage et son regard de glisser jusqu'au dénouement final où deux des protaganistes finiront par prendre la fuite (l'une pour rentrer chez elle, l'autre pour poursuivre ses "aventures")... On finit par être aussi frustré que les personnages car il y a ici pas grand chose pour faire avancer le schmilblick: de bien beaux paysages sur ma nouvelle télé extra large mais en place d'un film social, on a plus eu l'impression d'assister à un joli défilé d'images de vacances. Dur. Dommage pour Cantet quand on connaït l'étendue de ses ressources dont il a fait preuve auparavant. A ne pas avoir voulu prendre son thème à bras le corps, le spectateur finit mal étreint.
