Abyss de James Cameron - 1989
Voilà le plus beau film du monde, tout simplement, et j'ai beau le voir et le revoir, l'émotion de la première vision reste intacte : Cameron réalise là la parfaite fusion entre grand divertissement hollywoodien et intimité la plus fragile, c'est un exemple de réussite et de personnalité dans le cinéma de block-buster. Du coup, on en prend aussi bien plein les yeux que plein le cœur, et on ressort de ces trois heures de film le cœur chaviré et l'émotion à fleur de peau. Ce qui est le plus beau là-dedans, à l'instar de quelques-uns des plus grands Spielberg également, c'est qu'on se doute confusément que Cameron lui-même n'a pas tout à fait conscience de ce qu'il nous montre, et du coup le film se dévoile de façon presque autonome, révélant peu à peu sa profondeur de second plan, alors que Cameron continue à réaliser un gros film d'action.
Il n'est (presque) pas question là-dedans de sous-marin atomiques, de sauvetage en profondeur sous-marine ou de survie par -600 mètres : il n'est question que d'un couple qui s'est séparé sur un malentendu et qui va devoir se retrouver. Cette "comédie du remariage", à l'inverse des films du passé qui en faisaient leur trame principale, va devoir en passer par de trépidantes aventures sous-marines. Il va falloir que le mari voit mourir sa femme, qu'il la ressuscite, qu'il découvre que l'alliance qu'il porte au doigt peut lui sauver la vie, qu'il s'enfonce dans l'obscurité totale de sa peine ; il va falloir que sa femme lui lâche la main face à cette obscurité, qu'elle convoque son passé, qu'elle redécouvre l'émerveillement ; il va falloir tout ça pour que ce couple redevienne uni. Une histoire minuscule donc, dont Sautet aurait pu tout aussi bien faire un sujet, et que Cameron déguise sous un énorme barouf d'effets spéciaux, d'explosions tonitruantes, de combats entre méchants et gentils sur fond d'ogives nucléaires volées, d'extra-terrestres et de tsunamis gigantesques. Et il fait bien, tant le plaisir du film d'action de la grande école est presque aussi satisfaisant que la partie "sentimentale" du film. C'est bien simple : exceptée la première demi-heure, un peu convenue et maladroite dans ses rythmes, le film va de scènes d'anthologie en scènes d'anthologie. Combats entre robots en apesanteur sous la mer, bagarres viriles entre mecs, tempêtes spectaculaires qui vous envoient des grues en pleine gueule, on en a vraiment pour son argent même si on ne recherche qu'un bon vieux divertissement de samedi soir. La maîtrise de Cameron, de ce côté-là, n'est plus à prouver : c'est le meilleur pour rendre complètement lisible une scène d'action qui regorge de détails (la scène où les deux héros doivent nager longuement en apnée pour rejoindre le méchant et la bagarre qui s'en suit), ou pour trouver à chaque fois la situation impossible pour faire monter le suspense : c'est la fameuse scène immense de la noyade de la femme sous les yeux de son mari, séquence bouleversante qui ouvre brusquement le film vers d'autres lectures plus subtiles, tout en conservant toute sa tension dramatique.
C'est cette scène qui nous ouvre les yeux (avec celle, annonciatrice, du rat contraint de "respirer de l'eau" lors d'une expérience scientifique) : le film est avant tout un parcours initiatique à l'envers. Il faut en passer par la régression pour parvenir à retrouver ce couple adulte. Toute la construction du film va dans cette direction : redevenir enfant, retrouver une sorte d'état vierge du monde et de soi-même. Le liquide amniotique respiré par le rat, la femme qui se noie, le contexte même du film (les profondeurs sous-marines) annoncent déjà ce retour au stade fœtal qui va diriger le héros. La dernière heure, sûrement ce que le cinéma de block-buster a produit de plus beau dans son histoire, nous confirme la chose : Ed Harris s'enfonce dans le mystère obscur, perdant son lien avec la mère/épouse (le cordon ombilical qui relie la plate-forme à la surface), perdant peu à peu l'usage de la parole (les messages qu'il envoie sont de plus en plus incompréhensibles), relié uniquement au monde par cette voix féminine qui lui susurre des mots d'amour ("Nous sommes donc tout seuls dans l'obscurité de ce monde", murmure Mary Elizabeth Mastrantonio, et je fais entrer cette phrase dans les plus beaux cris de l'Histoire du cinéma, tout simplement, et peu importe si elle ne crie pas). Arrivé au bout du bout du rien, dans le vide complet de sa non-existence, il va trouver une sorte d’Éden premier, sas d'innocence dans lequel il pénètre comme en une seconde naissance (le cri muet qu'il pousse lorsqu'il retrouve l'oxygène), naïvement représenté par des extra-terrestres tourmentés par l'état du monde. Cameron essaye de nous faire croire que si le personnage a plongé si profond, c'est pour découvrir que les hommes sont mauvais, mais on n'est pas dupes : on sait qu'il a trouvé là une sorte de rédemption personnelle qui va lui permettre de revenir à la surface de sa propre peine et retrouver celle qu'il aime. C'est splendidement amené, par tout un faisceau de symboles subtils. Le film sous-marin de bourrin se transforme en portrait romantique d'un amour qui renaît, et franchement je pleure comme un veau à chaque fois que je revois cette toute petite silhouette abandonnée de tous, face au noir total, qui ne tient plus à la vie que par cette petite torche dérisoire, avec sa femme perdue qui lui dit qu'elle l'aime. Je suis un grand sensible, cela dit. Un film inépuisable, tant dans les lectures possibles que dans le catalogue d'émotions qu'il sait déclencher. Un de mes quatre ou cinq films fétiches en tout cas.
Avatar de James Cameron - 2009
On ne rend pas assez justice à Cameron dans ce blog. Le gars mérite pourtant toutes nos éloges, comme ayant réalisé un pur chef-d'oeuvre (Abyss), et une poignée d'autres trucs sympathoches, qui savent toujours mêler l'intime au grandiose, le plus petit sentiment aux énormes barnums techniques. C'est donc avec confiance qu'on attaque cet opus 2009, confiance que l'on garde environ 13 secondes après le début... Eh oui, parce que Avatar est un énorme ratage à tous les points de vue, qui vient tranquillement démentir tout ce qu'on croyait acquis chez Cameron : le sens du spectacle, une vision personnelle, l'utilisation originale des effets spéciaux, la profondeur du propos, l'humain envisagé comme un rempart contre la barbarie (Terminator). Aux orties, tout ça : cette fois, on va avoir droit à un film pour débiles mentaux, d'une laideur totale, d'un propos douteux, immense moment d'ennui de 2h40 qui ferait passer Le Seigneur des Anneaux pour un traité de Kierkegaard.
Formellement d'abord : pourquoi Cameron a-t-il attendu 12 ans et de nouvelles technologies si c'était pour nous pondre cette imagerie usée jusqu'à l'os ? Quiconque a pratiqué deux minutes un jeu vidéo connaît déjà ces décors clicheteux mélangeant les falaises d'Etretat et la SF de bas-étage, l'héroïc fantasy la plus ringarde et les archétypes new-age école "Nature et Découverte". Immonde dans ses couleurs, archi-vu dans son univers, ridicule dans les créatures qu'il invente (une faune affreuse qu'on distingue à peine dans la mélasse unie des effets spéciaux, et qui porte des noms genre "othorinor" ou "mardafulk"), le film semble sorti du cerveau d'un gars de chez Sony des années 80. Si vous y ajoutez une musique gerbante (des pipeaux, des nappes de synthé, des choeurs à la con, on dirait les mecs déguisés en Indiens qui font la manche à Avignon) et un montage épileptique qui brouille la vue, vous aurez une idée de la douleur qu'il y a à s'infliger cette bouillie technique. Certes, les expressions des personnages sont vraiment crédibles, au poit qu'on se demande pourquoi Cameron n'a pas tout simplement tourné avec des vrais acteurs plutôt que de les reproduire si fidèlement, mais on aurait préféré
qu'ils le soient moins : ça nous aurait évité de constater que les acteurs sont nuls. Cameron est le premier cinéaste à réussir l'exploit de faire jouer mal une image de synthèse, beau challenge. Dialogues ridicules, jeu outré, le tout balancé avec un sérieux papal par des personnages peints en bleu, j'avoue que j'aime autant Pialat.
Quant au fond, il frôle au mieux la déception, au pire la crétinerie totale. Cameron a dû engager des élèves de CM1 en charge d'un dossier illustré sur l'écologie, sinon je vois pas.La base semble pourtant bonne : un homme handicapé se voit proposer une identité autre, grâce à un clone puissant ; on sent que Cameron a envie de nous parler d'une humanité malade, en bout de course, cassée, dont la seule solution pour survivre se situe dans la synthèse, dans la création d'un monde parallèle privé justement d'humains. Le clone est envoyé en mission chez une peuplade à la con (les gars en bleu qui prient devant un arbre et branchent leurs nattes sur les antennes des parldufrok, des animaux volants, mmm mmm) et découvrent là que les hommes sont effectivement bien méchants et qu'il vaut mieux parler aux plantes et aux parldufrok plutôt que de faire la guerre. Autrement
dit : le seul salut de l'homme est de perdre son statut d'homme. Discours à peu près inverse de celui de Terminator, on le notera, et qui réussit bien moins à Cameron : dans son apprentissage d'une société soi-disant edenique et parfaite, le clone ne fera que retomber dans le pire de l'humanité (le patriarcat et les femmes étouffées, la déification de la virilité, la religion à la con, la guerre comme ultime solution à tous les maux). Incapable de voir plus loin que le bout de son nez, Cameron n'arrive jamais à sortir son film des carcans éternels du film d'action couillu : les vrais hommes sont ceux qui domptent les monstres et savent se battre.
Peut-être y a-t-il derrière tout ça une traversée (rapide) de quelques horreurs perpétrées par l'armée en 200 ans, depuis le massacre des Indiens (traités ici dans tous leurs clichés baba-cool) jusqu'à la guerre du Vietnam, en passant par le 11 septembre (mis sur le dos des militaires américains, sans autre forme d'explication). Les seules scènes intéressantes sont d'ailleurs dans l'effondrement de cet énorme arbre, qui rappelle les images du World Trade Center : les effets spéciaux y sont enfin utilisés à bon escient. Mais cette piste à peine esquissée est étouffée dans l'oeuf par une vision
réactionnaire des rapports humains, et par quelques réflexions qui valent leur poids de grand n'importe-quoi communautaire ("Un homme naît deux fois : la deuxième fois, c'est quand il est accepté par son peuple", putain, mais ça veut rien dire, ou alors c'est complètement faux !). Puisqu'on est dans les dialogues, beaucoup aimé aussi la précision scientifique au taquet : "Les arbres communiquent entre eux à 10 puissance 4, et il y a 10 puissance 12 arbres dans cette forêt !". Il y a franchement plus de documentation sur les Indiens dans un vieux Lucky Luke que dans cette merde new-age poussive et inregardable : voilà un film auquel je donne 10 ans avant qu'il soit considéré comme un des grands nanars de la décennie.
Aliens de James Cameron - 1986
Après le film d'horreur lambda (Alien de Scott), Cameron réalise avec ce deuxième épisode le film d'action lambda. Ce n'est pas déshonorant, et cet épisode a au moins l'élégance de ne pas se prendre pour plus qu'il n'est : c'est bourrin et complètement crétin, mais ça reste diablement efficace et distrayant, et c'est à peu près tout ce qu'on lui demande. On pourrait être en droit d'exiger un peu plus que ces dialogues ne dépassant pas les trois mots (en général : "die, motherfucker"), on pourrait avoir envie d'autre chose que ces éternelles lumières bleues striées de lueur de lampes torches, on pourrait espérer des
personnages un peu plus épais que ces Marines au QI négatif... mais tant pis : Aliens, ça cartonne dans tous les sens, ça vous laisse pantois devant la pyrotechnie, et ça vous aide à finir le paquet de pop-corns écoeurant. A part ça, c'est ras-la-moquette, et ça ne raconte que la même chose que le premier : comment les immondes bébêtes baveuses et luisantes vont arriver à décimer l'ensemble de la distribution sauf Sigourney Weaver ? Elles y arrivent très bien, et on ne s'ennuie pas trop. Voilà.



