Mademoiselle Chambon (2009) de Stéphane Brizé
L'ami Gols avait aimé l'un des précédents films de Brizé (Je ne suis pas là pour être aimé) et je dois reconnaître avoir été, à mon tour, sous le charme de ce délicat Mademoiselle Chambon. Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain accordent parfaitement leur violon pour nous conter cette histoire d'amour qui ne veut que murmurer son nom. Il est marié, il est maçon, a toutes les peines du monde à savoir ce qu'est un c.o.d. (c'est loin d'être vital) et a les deux pieds sur terre. Elle est seule, elle est maîtresse d'école, ne sait pas comment réparer une fenêtre (on vit très bien sans savoir) et aime à jouer du violon. Elle invite Lindon à venir parler de son taff en classe, puis lui demande de venir chez elle effectuer une chtite réparation, ils s'observent, ne savent jamais trop quoi se dire, mais plus par maladresse et par timidité que par manque d'affinité. Car on le sent dès le départ que ces deux-là sont attirés l'un vers l'autre, il n'y a même pas besoin de faire un dessin, ça se sent, voilà tout. Stéphane Brizé met en scène deux adultes aussi maladroits avec leur sentiment que deux ados. Il sait faire la part belle aux silences - ça change de ces films bavards qui n'ont finalement pas grand-chose à dire - et on ne saurait lui donner tort : les deux acteurs, par un simple regard (une façon de regarder une porte qui les sépare), un geste simple (tendre un cd qu'il aime à l'autre) traduisent finalement tout ce qu'ils ont sur le coeur : point n'est besoin de surcharger leurs scènes de mots.
Il est clair que leur candeur, leur retenue, leur fébrilité pourraient finir par agacer si l'on ne sentait à quel point chacun le faisait par respect de l'autre : il semble hors de question de chercher à "forcer la main de l'autre" et leur pudeur, leur tact les empêchent bien souvent de se voir, de se parler, de consommer leur amour (un parfait anti Happy few en un sens, et c'est forcément un compliment). Lindon évacue son surplus d'émotion en pétant un ptit câble à la casa ou au taff mais sans jamais que cela ne dégénère... Brizé réussit magnifiquement la séquence de leur premier baiser avec cet air de violon qui leur permet de couvrir les battements du coeur (et leur donne du courage), de se sentir au diapason ; quand la musique s'arrête (superbe idée de laisser la scène se dérouler), nos deux tourtereaux se sentent, dans ce silence, dans ce retour à la "réalité", tout patauds, tout émus et se séparent, inexorablement, comme "vidés"... Grande sobriété dans la mise en scène et la façon de filmer (ces très légers travellings avant sur un personnage qui en observe un autre) pour une oeuvre jouant sur le fil ténu de sentiments qui n'osent s'avouer... Jusqu'à ce que... mais point n'est la peine d'en dire vraiment plus. Très beau, très juste petit film.
Je ne suis pas là pour être aimé de Stéphane Brizé - 2005
Le dispositif de Je ne suis pas là pour être aimé est assez radical, et c'est pourquoi le film finit par emporter l'adhésion que dans les dernières minutes, quand on comprend enfin le pourquoi du comment de ce style pastel, un peu absent. Il faut dire que les personnages sont eux-mêmes complètement banals : de l'huissier de justice qui passe à côté de sa vie à la jeune femme en instance de gâcher la sienne par un mariage douteux, du fils fan de plantes vertes qui tombe doucement dans ses petites habitudes à la secrétaire qui ne vit que pour son chien, du père qui compense sa solitude par un comportement de râleur insultant au vieux beau dragueur du dimanche, on peut dire que Brizé s'intéresse aux tout petits caractères, à cette incommunicabilité insupportable qui fait qu'on peut rater son existence sans violence, tranquillement.
Une fois ce sujet mis en place, Brizé a un peu de mal à relancer sa machine : trop de répétitions (les scènes de tango se ressemblent et disent toujours la même chose), une symbolique un peu lourde (la plante qui meurt, les escaliers inlassables que gravit l'huissier, le
s coupes de tennis qui représentent une enfance ambitieuse perdue...) et quelques traits de scénario très appuyés gâchent la subtilité fragile de son thème. On ne s'ennuie pas, grâce à un rythme parfait et des acteurs tout en finesse (Chesnais est vraiment très bien), mais on a un peu l'impression qu'on est dans un court-métrage gonflé en long, et on craint que Brizé n'ait rien d'autre à dire que ça : les huissiers de justice ont du mal à dire leurs sentiments...
Et puis, petit à petit, Je ne suis pas là pour être aimé se déploie, devient touchant, émouvant en diable, surtout dans sa dernière demi-heure. Les personnages sortent un peu de
leurs rails, se dessinent avec plus de force. La violence "lente" de certaines scènes emportent le morceau (l'engueulade sur le père figé dans son malheur, la révélation de la secrétaire, la reprise en main de Chesnais), et on sent son coeur qui se serre avec émotion. On est loin du grand film, on est dans les minuscules choses de la vie qui font mal, dans la mélancolie ordinaire, dans le spleen nuancé. Mais sur ces couleurs passées, Brizé arrive à poser un discours juste sur la nécessité de gérer sa vie, de dévoiler ses sentiments, de réagir face à ce monde glacé. En fin de compte, on ressort du film touché au coeur, pas révolutionné par quoi que ce soit, mais avec une petite larme au bord des yeux. Joli film, au finish.



