28 février 2009

L'Argent (1983) de Robert Bresson

Lors de mon passage en Malaisie j'avais déjà commis quelques articles pour le ciné-club de l'Alliance française. Retombant sur le texte - et ayant un peu la flemme, il faut bien le dire, après avoir revu le film, de réécrire quelque chose, en voilà grosso-modo la teneur. Je m'excuse au préalable auprès de nos douze fidèles lecteurs pour les jeux de mots foireux, mais ne nous renions point... Nan, ren de ren, je ne regrette ren... hum, po sûr...

Le leurre et l’argent du leurre

“O Argent, Dieu visible...”

A la suite d’une histoire de faux-monnayeurs, Yvan est aspiré dans une spirale infernale. Dès la scène d’ouverture, Norbert demande à son père son ARGENT de poche ainsi qu’une avance. Devant son refus, il cherche de l’aide auprès d’un ami qui lui propose d’écouler un faux billet de 500 francs chez un photographe. Ce dernier se rendant compte du subterfuge décide à son tour de se débarrasser du billet; c’est Yvon, simple employé dans une entreprise qui livre du fuel, qui en fait les frais. Celui-ci se retrouve accusé par un restaurateur à qui il a transmis le billet. Au tribunal, le photographe et son employé Lucien fournissant un faux témoignage, Yvon se voit condamné à 3 ans de prison... Sa petite fille meurt peu après... et sa femme le quitte...

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Un faux billet est à l’origine de cette chute ; mais tout au long du film, Bresson montre à quel point l’argent est corrupteur, se suppléant aux valeurs morales, les « achetant » comme money_post3de simples marchandises : le photographe achète le faux témoignage de Lucien ; Lucien est ensuite licencié pour avoir pris une commission lors de la vente d’un appareil photo. Il dit à son patron qu’ « entre gens malhonnêtes il pensait qu’ils pourraient s’entendre ». Son patron le traite de petite crapule et l’employé a alors cette phrase prémonitoire : « je serai bon quand je serai riche » — et Lucien de se lancer dans une série de cambriolages et de vols multiples, un argent qu’il redistribue auprès d’associations caritatives. Il échouera également en prison, après avoir fait cette déclaration au tribunal : « Dans cette société, il n’y a pas vraiment de règles. Tout est permis. J’espérais un non-lieu ». À ses yeux, l’argent étant devenu la valeur sacrée par excellence, il n’y a pas à se justifier de la façon dont on se le procure. La confiance, parmi d’autres valeurs, est tout autant monnayable : ainsi la mère de Norbert, pour éviter tout scandale, parvient grâce à l’argent à obtenir du photographe un silence d’or.

L’argent est donc un substitut effectif à toutes les valeurs morales traditionnelles — le respect, l’honneur, la famille, etc… « Je pense que le monde est de pire en pire. Les gens sont de plus en plus matérialistes et cruels. Cruels par oisiveté, par indifférence, égoïsme: ils ne pensent qu’à eux-mêmes et non à tout ce qui se passe autour d’eux — c’est pourquoi tout devient laid et dénué de sens. Ils ne sont intéressés que par une chose : l’ARGENT. L’argent est devenu leur Dieu, l’argent est devenu ce pour quoi ils vivent », déclarait Bresson.

L’Ame et le Sacré : rendre l’âme de peur qu’elle ne soit sauve.

Le suicide est un thème récurrent chez Bresson (Mouchette, Le Diable probablement) qui, bien que connu pour son jansénisme, ne condamne pas le suicide. Bresson le justifie ainsi : « A mes yeux, il y a quelque chose qui rend le suicide « possible » — pas seulement « possible » mais absolument nécessaire : cela réside dans la vision du vide, un sentiment du vide qu’il est impossible de supporter ». Cela éclaire la tentative de suicide d’Yvon, résolument « au fond du trou » (il a été condamné, au sein même de la prison, à 40 jours de quartier disciplinaire pour avoir simplement brandi une louche face à un gardien): lorsqu’on se retrouve face au vide, le mieux n’est-il pas encore d’y plonger ?

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Le premier meurtre apparaît pleinement comme un acte gratuit. Yvon avoue d’ailleurs qu’il n'y a pas forcément trouvé du plaisir; il se justifie par cette phrase laconique : « leur physique me faisait horreur » (Cela fait penser à L’Appât de Tavernier, où le réalisateur démontre que les valeurs du Bien et du Mal sont éclipsées dans notre société contemporaine par celles du Beau et du Laid). La scène est un modèle de réussite artistique : loin des images ultra violentes - et finalement assez vaines - d’un Tarantino, il suffit d’un simple gros plan sur le robinet d’un lavabo pour que le spectateur prenne conscience du meurtre qu’il a commis : Yvon se rince les mains et l’eau se teinte de rouge, passe par diverses teintes de rose avant de redevenir transparente — on comprend que le héros a du sang sur les mains — au sens sale et figuré — et que sans autre forme de procès, il « s’en lave les mains ». Perfection du fond et de la forme.

Cette deuxième partie du film, de cette série de meurtres à la « rédemption » finale du héros — il se livre de lui-même à la police — montre tout l’arbitraire de ses actes avec, en toile de fond, une véritable parabole biblique (descente aux enfers puis grâce). « L’immortalité de l’âme est quelque chose de si important, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu toutes ses émotions pour y être indifférent » disait Pascal. Cela permet de mieux saisir le jeu absolument sans emphase, presque désincarné, des différents acteurs (bien qu’il s’agisse presque d’une marque de fabrique du cinéaste), qui rend parfaitement compte de l’absence de sentiments ou d’émotions chez ces personnages dominés par l’argent. Il y a une véritable dimension « sacrée », relativement implicite, dans l’oeuvre de Bresson : elle se révèle au spectateur dans le choix fait, par le réalisateur, de ne jamais expliquer rationnellement les actes du héros; une psychologue et critique résumait parfaitement ce concept : « Tout ce qui touche au sacré est en dehors de la raison, et donc, se doit de rester mystérieux ». Et le monde cinématographique de Bresson s’en fait l’expression. Bresson a l’art de tout montrer et de ne rien dire - ou de tout dire sans rien démontrer. Et s’il n’apporte aucune réponse définitive à ces multiples questions (Pourquoi Yvan tue? Pourquoi sa fille meurt? Pourquoi il se dénonce?... .), cela permet à son oeuvre de prendre tout son sens : les relations entre le film et le spectateur sont semblables à celles qui existent entre Yvan et le monde.

Bresson: Ciné cure(-ton) ?

« Plus la vie est simple, plus j’y vois la présence de Dieu ». Le cinéma de Bresson est un cinéma de l’épure. Nous avons évoqué le (non-)jeu des acteurs (qui peut faire penser à l‘Humanité de Dumont, véritable cinéaste bressonien), mais il faudrait tout autant parler de l’image qui est un modèle du genre. Bresson soigne tout particulièrement le cadre de ses images. Son passé de peintre peut expliquer ce parti pris; il dit lui-même d’ailleurs que « la peinture m’a appris non pas à faire de belles images mais des images nécessaires ». Et l’art de Bresson est un art de la pose, du plan fixe.

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Si l’art religieux a toujours privilégié cet art de la pose — la crucifixion, la scène de la Vierge à l’enfant, la Cène... - il n’est pas innocent de le retrouver dans la photo bressonienne : gros plan sur les mains, sur des portes, sur des pieds, sur diverses machines, sans parler des ces séquences millimétrées où les corps sont cadrés sans la tête (comme pour mieux évoquer l’absence d’âme des personnages, déshumanisés par l’argent). Il faut tout autant noter son désir de figer des moments privilégiés — véritables arrêts sur image : Yvon pleurant dans sa cellule, la femme se redressant dans son lit avant d’être assassinée, la scène de la louche, la confession d’Yvon. Autant d’images qui révèlent les intentions qu’on pourrait presque qualifier de « sacrées » chez Bresson qui parvient ainsi, comme l’expliquait un critique, à faire surgir “le sacré dans le profane”.

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Mais Yvon finit par s’en sortir, évitant de peu la mort et quittant quelques années plus tard la prison. Les événements qui s’enchaînent ensuite, tels que les divers meurtres qu’il commet, sont révélateurs à la fois de l’absurdité du monde et de la dimension sacrée du fatum. Bresson parvient à nous faire toucher du doigt ces deux conceptions apparemment paradoxales.

Cette recherche absolue de l’argent symbolise la destruction progressive de ce qui fait la grandeur de l’homme : son âme. Si le faux billet (le leurre) remplace aussi facilement l’argent, l’argent (agent du leurre), à son tour, représente une âme artificielle, fausse : c’est elle qui prend littéralement possession de l’homme et qui est la seule responsable de ses agissements, de son absurde agitation.

L’Argent, un film sobre, sombre et profond... et po gai.   (Shang - 18/09/08)


Les étudiants malaisiens de mon camarade ont dû le prendre pour un malade, mais le fait est que l'article ci-dessus est plus que parfait. Rien à ajouter, donc : même si je ne suis pour ma part pas un gros client de ce genre de cinéma trop cérébral, pas assez charnel, désincarné et trop enfermé dans la pure théorie, je ne peux qu'admirer la rigueur sans faille de L'Argent, qui est sans conteste un chef-d'oeuvre du genre. On reste scotché devant cette forme qui ne lâche strictement rien, et devant la profondeur de chaque idée. C'était ma brillante contribution aux chants de louange, primordiale vous en conviendrez, merci bonsoir.   (Gols - 28/02/09)

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17 septembre 2008

Affaires publiques (1934) de Robert Bresson

s2882963Premier- et seul - court-métrage de Robert Bresson qui se prend... pour les Marx Brothers. Ah ben ouais, si on vous avait dit un jour qu'il y avait des donzelles des Folies Bergères qui montreraient leurs gambettes, des flonflons populaires et des gags visuels dans un film de Bresson, est-ce que vous l'auriez cru ?... Non, hein, ben pareil. Ah c'est vraiment une découverte que cette histoire où la fille du roi de Miremie s'envole de son pays pour chercher un mari et débarque lors d'une journée festive en Crogandie; cette journée sera l'occasion de plusieurs poilades : un discours si ennuyeux que tout le monde baille avant de s'endormir (rires gênés), un responsable militaire qui hurle "repos" et les soldats de s'allonger dans des chaises longues (rires gras), ce même chef qui se vautre (rires spontanés), un château ambulant bien avant Miyazaki (rires émerveillés), une bouteille de champ' qui refuse de se briser lors de l'inauguration d'un bateau, comique de répétition, on acquiesce par respect. On sent que la gars Robert tente de mettre du rythme, pousse la musique à donf pour mettre de l'entrain et on regarde cela d'un oeil compatissant, sachant que cette première oeuvre surprenante dans la filmographie du type (un peu comme si Lelouch avait tourné en laissant la caméra sur son pied) n'a été retrouvé par hasard à la cinémathèque qu'en 1988, et sous un autre nom - il était un peu brouillon Henri Langlois dans ses étiquettes. Bon, un ovni pour le plaisir...

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13 septembre 2008

Les Anges du péché (1943) de Robert Bresson

Premier long-métrage du Père Bresson qui nous convie à pénétrer dans la vie d'un couvent : je vous vois venir d'ici et vous préviens tout de suite, non, il n'y a pas de cascades. D'ailleurs, la mise en scène est également relativement "effacée", disons sobre, Bresson se permettant tout au plus quelques contre-plongées pour mettre en avant son héroïne lors d'instants clés. Le jeu des comédiennes, Renée Faure en tête (la gouaille parisienne de Jany Holt, par contre, ferait passer Edith Piaf pour une bourbonnaise) est particulièrement inspiré, ce qui tombe plutôt bien pour une histoire de rédemption.

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Pour recruter, les soeurs n'avaient point pour habitude de se rendre à l'ANPE, mais d'aller directement à la sortie des prisons pour tenter de sauver ces petites oisillonnes tombées du nid : chanter et coudre, rien de mieux apparemment pour faire passer les envies de meurtre ou de vol. Et pis arrive un jour une jeune fille enjouée, bien sous toutes les coutures, pétillante, qui semble avoir résolu, de sa propre volonté, de se 18677777couper du monde - on devine une déception et une désillusion amoureuse terrible mais on n'en saura guère plus. Cette dernière apporte résolument un peu de vie et de joie entre ces quatre murs austères, n'hésite point même à bousculer un peu la mère supérieure qui prend cette originale en affection - cela la change des soeurs bénies-oui-oui qui l'escortent. D'entrée de jeu, Soeur Anne-Marie se met martel en tête de venir en aide à une jeune femme, Thérèse, qui arrive au terme de ses deux ans en tôle. Cette dernière est plus sauvage qu'une vieille bique et est bien résolue à flinguer, à sa sortie, le type pour lequel elle est tombée. Ni une ni deux, pan pan, l'ombre du type s'écroule, et Thérèse de trouver refuge au couvent. Anne-Marie est toute à sa joie pensant avoir dompté le loup... Elle est ben naïve, ma foi. D'une part, la Thérèse, sitôt le voile sur la tête, a un peu de mal à supporter celle qui se veut son ange gardien. D'autre part, l'attitude de Anne-Marie qui virevolte sans cesse et semble suivre sa propre ligne de conduite ne tarde point à déclencher une vive jalousie chez les autres soeurs : sa fierté, son amour propre, sa volonté d'apporter coûte que coûte un peu de joie dérangent fortement ce gentil troupeau de moutons. Elles ne tardent point d'ailleurs à la battre froid lors de l'exercice de la "correction fraternelle" - une soeur va de porte en porte et les autres lui disent tout ce qu'elles lui reprochent : elles pourrissent grave la pauvre Anne-Marie, qui décide malgré tout de continuer d'aller de l'avant malgré les critiques : "Personne ne m'arrêtera" dit-elle, c'est la seule phrase que j'ai noté (avec "tout dans la vie est signe" mais j'ai pas eu l'occase), c'est le moment de la sortir.  Elle ne tardera pas à se faire exclure... Mais la gâte est têtue et est bien décidée jusqu'au bout à convertir Thérèse. Son retour sera "auréolé" de succès mais fatal...

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Intéressante, cette volonté de Bresson de suivre les pas de cette "illuminée", plus éclairée par son souci de sauver une âme, apparemment, que par une véritable foi religieuse. Elle sait qu'elle dérange, l'assume et n'hésite point à l'occasion à faire la lumière sur l'hypocrisie de ses comparses, plus occupées à plaire à la Mère Supérieure que par la volonté de faire rayonner leur bonté autour d'elles. Elle payera cher le prix de ces accusations, mais elle ira jusqu'au bout de la mission qu'elle s'est fixée, un sacrifice dénué de tout intérêt personnel, une sorte de Jeanne D'Arc rédemptrice, voire salvatrice d'âme. Pour un premier jet, le film est d'une belle tenue formelle - la pugnace et échevelée course dans la nuit de l'Anne Marie qui échoue sur la tombe du Père fondateur du couvent, son visage qui s'illumine par une sorte de feu intérieur, la dernière image et la magie des plans de Bresson sur les mains...- et beaucoup plus vivant paradoxalement que Le Diable, probablement, qui, rétrospectivement, avait un petit côté factice un peu plombant. Bresson est déjà sur les bons rails.

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04 septembre 2008

Le Diable probablement (1977) de Robert Bresson

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Indéniablement austère et pas d'une gaieté follichonne, on peut se demander si Le Diable probablement n'est point le film le plus désespéré de son auteur. Curieusement encore et toujours en phase avec notre monde actuel - comment ça, on polluait déjà il y a trente ans et on a rien fait depuis, c'est franchement abusé... - El_diablo_probablementece discours de fond n'est peut-être finalement pas celui qui prévaut dans cette histoire. Ce pauvre Antoine Monnier -qu'on a jamais revu depuis, sans doute pas plus mal- erre dans Paris et souffre de sa lucidité. Ultra sceptique devant le monde qu'on lui propose, n'éprouvant pas de désir à s'engager dans une cause, ne croyant guère plus à la vie qu'à la mort, il tente de s'accrocher en pure perte aux quelques femmes qu'il rencontre : quelques minutes de plaisir, de jouissance mais qui lui donnent bien souvent immédiatement envie de se jeter dans la mort. Encore faut-il trouver le courage de supprimer ce corps, ce n'est jamais si simple... Notre Antoine dort dans des églises en écoutant du Monteverdi mais l'illumination ne viendra point. Sans foi, que reste-t-il...? Il écoute un petit air de Mozart qui s'échappe d'une maison mais lorsqu'il constate que cette musique vient d'un poste de télé, il continue irrémédiablement de marcher vers sa mort. Même dans les derniers moments, aucune pensée sublime ne vient l'atteindre, semblant le conforter dans sa décision tragique. Ah c'est po gai, les amis, d'autant que le jeu atone de nos jeunes gars (Rohmer à côté c'est du Kenneth Brannagh) n'a rien d'euphorisant ("Vite, vite, allons" dit un moment l'une des jeunes filles à deux à l'heure... bah, cela ne changera rien, marche...). Du pur Bresson, direct comme un uppercut, qui donnerait presque envie de s'envoyer deux ecsta dans la foulée. A voir l'âme sereine.

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23 août 2008

Procès de Jeanne d'Arc de Robert Bresson - 1962

coffbresson2Bresson, c'est bien connu, ne rigole que quand il se brûle, et avec Jeanne d'Arc il semble bien avoir trouvé son sujet en or, puisque la donzelle n'est pas ce qu'on appelle une gironde coquine. S'appuyant uniquement sur des faits historiques avérés (documents d'époque, minute du procès), Procès de Jeanne d'Arc est sec comme du petit bois de bûcher, spartiate comme la cellule de la pucelle, et malgré tout assez émouvant.

La rigueur de la mise en scène, alliée à ce "jeu blanc" qui a fait la réputation de Bresson, finissent par former un dispositif puissant, qui ne doit rien à un quelconque romantisme ou à une quelconque tendance à mythifier le personnage : Jeanne est une jeune fille rebelle, qui répond à ses juges avec frontalité et sincérité, refusant coffbresson3de se compromettre pour échapper à la mort, allant jusqu'au bout de sa conviction. Il s'agit ici de foi, bien sûr, mais il est facile de transposer le personnage à notre époque, et d'y voir l'archétype d'une jeunesse révoltée et droite. Le très beau dispositif mathématique mis en place (champs/contre-champs cadrés au cordeau, rapidité et fluidité du montage, construction du film alternant scènes de procès et intimité de la cellule), loin de faire du film un objet froid, met en lumière une esthétique sensible et finalement assez sentimentale. Non seulement on apprend des tas de trucs (je ne savais pas que Jeanne avait abjuré ses paroles avant de se rétracter), mais en plus on assiste à un essai poétique sur un être pris dans les rêts du destin. La porte de la cellule est l'occasion de passages fantômatique de figures de ce destin, prêtres emplis de compassion, milords mandattés pour violer ou empoisonner la donzelle, symboles de la Mort à l'état pur. Bresson multiplie ces coffbresson5plans fugaces avec toujours une prodigieuse intelligence formelle, y adjoignant une série d'inserts magnifiques sur des gestes, des objets ou des symboles de l'emprisonnement infâmant de Jeanne (chaînes au pied, robe qu'on veut lui faire porter à la place de ses habits d'homme, croix lors de son exécution). Finalement, Bresson dresse le portrait d'un être plein de fougue et de foi, que la société sclérosée ne peut accepter en son sein : sujet romantique par excellence, mais qu'on nous laisse deviner sans nous l'imposer. J'ai connu expérience plus poilante, mais dans le genre "cinéma de la rigueur", un must.

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06 août 2008

Mouchette (1967) de Robert Bresson

On ne peut point dire que ce soit la fête du slip à tous les étages que ce portrait de cette pauvre Mouchette qui a de faux airs de Charlotte Gainsbourg adolescente. Malmenée du début à la fin, cette "mal-apprise" a bien du mal à trouver une once de satisfaction dans ce petit village; "Je les hais tous" pourrait être son leitmotiv, chez celle qui subit à la fois toutes les brimades et se méfie tout autant des bonnes intentions à son égard. Du Bresson au cordeau, qui montre sans jamais démontrer, une oeuvre sèche qui nous plonge littéralement dans la vie de cette petite gourgandine.

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La seule séquence qui arrache un sourire à Mouchette est celle où, une femme lui ayant donné un jeton pour faire de l'auto-tamponneuse, elle se retrouve attaquée de toute part, notamment par un homme. Elle tente de rendre certains coups mais la plupart des temps, on la voit violemment secouée : les coups, ce n'est pas ce qui la gène, d'autant que pour une fois, il s'agit de s'amuser... seulement même dans le divertissement, elle doit accuser le coup... Elle reviendra vite sur terre lorsque, à peine sortie de l'auto, suivant timidement cet inconnu, son père lui fout une gifle. A part cette petite parenthèse "de plaisir", Mouchette passe son temps à être brimée : à l'école, aussi bien par la vieille fille d'instit que par les autres écolières, ou chez elle - sa mère passe son temps alitée et elle doit s'occuper du bébé entre deux baffes, les deux hommes de la maison, qui trafiquent de l'alcool, étant soit absents soit muets. Mouchette tente de rendre coup pour coup en jetant de la terre à ses camarades, en nettoyant ses godasses toutes boueuses chez la première grand-mère qui l'accueille chez elle, comme si elle avait compris que le seul réflexe de survie était, en ce bas monde, la méchanceté. Lors d'une nuit où elle reste des heures sous la pluie dans la forêt, elle rencontre le fameux braconneur du coin qui va non seulement vouloir se servir d'elle pour avoir un alibi (tant que cet homme est hors-la-loi, contre les autres, contre l'autorité, elle lui promet son aide) mais qui ne tarde point aussi à profiter d'elle sexuellement : Mouchette se défend puis se rend mais ne cherchera jamais le lendemain à se plaindre; d'une part ce n'est point sa nature, d'autre part, elle en fait presque un trophée ("c'est mon amant") comme si elle avait trouvé un allié. Mouchette semble prise au piège de sa condition comme les pigeons qui finissent inexorablement dans les collets du braconneur au début du film. Quel est l'échappatoire possible...? Condamnée d'avance la Mouchette...

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Bresson capte parfaitement cet "esprit de village" sans avoir besoin de tomber dans le folklore : une fête foraine, la jalousie exacerbée entre deux hommes qui convoitent la même serveuse du bar, les flics qui savent quand fermer les yeux devant les petits trafiquants, le dénuement de certaines familles en marge de la société... Pas besoin une nouvelle fois de se noyer sous les dialogues (magnifique scène quand le père et le frère de Mouchette viennent livrer l'alcool, prendre les biffetons au bar, boire deux canons cul sec avant de repartir sans qu'un mot n'ait été échangé - no comment), la caméra de Bresson traque, épie ses personnages : cette misérable Mouchette avec ses deux pauvres noeuds dans les cheveux, ce braconneur aux yeux chassieux, épileptique et pervers, ce garde-chasse plus courageux en paroles que dans les actes... C'est un monde dans lequel Mouchette s'embourbe, à l'image de sa galoche qui reste collée au sol humide. Elle est définitivement sur une mauvaise pense, ça tombe plutôt mal, vu qu'en général, en contre bas, il y a souvent une rivière. Inexorablement bressonnien.

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02 août 2008

Un Condamné à Mort s'est échappé ou Le Vent souffle où il veut (1956) de Robert Bresson

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Vous voyez Prison Break ? Eh ben l'inverse. Un noir et blanc grisâtre, en B.O un Mozart des grands soirs, en héros un type taillé dans une pipe en bois, en décors la moitié du garage paternel. Quand Michael Scofield a besoin d'une corde, on lui file dans la minute un article de pro de chez Décathlon avec encore le prix dessus; chez Bresson, notre gars a deux chemises, une paillasse, une lame de rasoir Gilette effilée et le fil de fer de son lit : cela lui prend trente minutes, en temps réel, pour tresser un mètre de corde, aucun doute, c'est un plan séquence. C'est toute la différence entre le spectacle cinématographique et l'art cinématographique. Certes, 24 épisodes de Bresson à la suite, c'est un truc à faire des cauchemars la nuit et à devenir claustrophobe. Forcément on est dans le ressenti, pas dans la conso, mais cessons de faire le mariole.

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Bresson ne prend personne en traître, il résume son histoire dans son titre en ajoutant même pour le fun une formule sibylline qui sent le haïku ancestral. Ensuite c'est une histoire de gros plans sur une main qui tremble post6avant d'ouvrir une portière de voiture, sur des pieds en chaussettes qui crissent sur le gravier, sur deux mains qui s'échangent subrepticement un message : tout a son importance, le moindre faux pas et c'est la fusillade assurée, on est pas chez les super héros. La mort d'un homme n'a jamais été un spectacle et quand il s'agit de fusiller des condamnés ou de tuer un garde allemand de ses mains, vous pouvez parier que vous aurez droit à du hors champ. Seulement lorsqu'il s'agit d'éprouver la même peur que le protagoniste, à ce moment-là Bresson cartonne, la preuve, j'ai encore les mains moites en tapant ce bref billet - la chaleur joue aussi, peut-être. Une des scènes les plus brillantes (il y en a autant que de plans, mais je fais un peu le faux-cul) est lorsque le condamné, en train de prendre la fuite, se met les deux mains sur son coeur pour ne point que le soldat, qui fait sa ronde, ne l'écoute. Point la peine d'ajouter un poum-poum artificiel, le truc on l'entend résonner dans le silence (essayez, c'est impossible à faire). Le peu de dialogues tout comme le récit narré par la voix-off sont d'une sécheresse... bressonienne, pas un mot de gras, que du concentré, du précis, de l'efficace. La caméra a le don de s'effacer - de toute façon il n'y a pas la place pour mettre une équipe technique dans la cellule, soyons lucide - et on assiste, par le menu, à cette échappée belle qui tient du miracle.

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Sec comme un coup de trique, le film est carré comme une cellule de prisonnier, âpre comme la soupasse qu'il faut avaler pour tenir. Le récit d'une volonté qui y croit dur comme fer, comme le vent qui souffle à travers les barreaux. Brisons-là, comme dirait Ponge, sinon je vais commencer à dire des âneries (Balthazar ?, au hasard) encore plus grosses. Essentiel.

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16 février 2007

Pickpocket de Robert Bresson - 1959

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Sublime film qui a finalement plus à voir avec la littérature qu'avec le cinéma. Les lectures de Bresson sont les bonnes, et sont parfaitement digérées dans ce brillant exercice de style. On a droit aux théories nietszchéennes de l'élite affranchie des lois, mariées au Camus de L'Etranger dans ce personnage mutique et obscur qui fait de la morale à travers ses actions (et dans la présence cadavérique de la mère), et puis un petit passage aussi vers le Nouveau Roman dans cet aspect atone, non-joué, froid, distancé. Pickpocket réunit tous ces genres, et arrive à livrer un catalogue de l'existentialisme des années 50 tout en faisant du cinéma. La révolution selon Bresson se fait par le biais de la morale, voilà qui tranche avec ses futurs "élèves" de la Nouvelle Vague. Son rebelle à lui est un intellectuel Rive gauche, solitaire et vide, qui décide d'aller faire un tour du côté de l'interdit en faisant les poches des gens dans le métro. La montée d'adrénaline que cela lui procure, couplée avec la tentation amorale délicieusement excitante, est montrée en maître par un Bresson au plus près de son héros et de ses motivations esthético-politiques.

Si le film est fascinant dans son propos, il l'est non moins dans sa forme (comme je dis toujours dans mesPickpocket conférences). Tous les plans où les pickpockets exercent leur art sur les pauvres gens sont magnifiques : rapides, fluides, précis dans les gestes autant que dans la façon de les filmer, avec une énergie tendue qui fait qu'on suit parfaitement le voyage d'un portefeuille de poches en poches. Bresson exerce d'autre part sa théorie de la direction d'acteurs "à plat", presque sans intonation, ce qui permet au spectateur de se projeter dans le personnage, tout en le (se) jugeant dans le même temps. Face à Martin Lassalle, il place des acteurs comme des traits sur un plan d'architecte, et on sent le poids de chaque posture, de chaque mot, de chaque geste. La voix off, truffaldienne, distancée, est là aussi pour peaufiner ce style raide comme la justice. Et si la fin s'oriente plutôt vers une moralité retrouvée (un couple se forme sur les ruines morales du héros), Pickpocket reste quand même en tête comme un manifeste sur la noirceur du monde. C'est aussi un objet de cinéma incroyablement moderne et audacieux, ce qui n'enlève rien.

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