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25 novembre 2007

La France de Serge Bozon - 2007

18857525_w434_h_q80Notons d’abord, en préambule, le louable effort de la jeunesse cinématographique française pour tenter d’éclater un peu le moule formaté de la fiction hexagonale. Que ce soit pour Guiraudie, Grandrieu, Lvovsky, Katerine ou donc Serge Bozon, on ne peut que saluer ces tentatives (inégales) pour renouveler un peu les formes. Rien que pour ça, le cinéma de Bozon mérite d’être vu. Il y a dans La France (comme dans Mods), un ton absolument personnel, d’une belle originalité, et une audace réjouissante dans le montage et la mise en scène qui fait chaud au cœur.

Pourtant, les sentiers empruntés par le scénario sont hyper-balisés : le film raconte le parcours bien entendu initiatique d’une femme partie à la recherche de son homme égaré dans la guerre de 14. Elle se fait passer pour un homme et marche sur les pas d’une compagnie errante. Sur un tel sujet, il était facile de nous refaire du Jean-Pierre Jeunet (vous me prêtez deux doigts pour vomir ?), avec force musique tonitruante, costumes d’époque et scènes de bravoure. Eh bien que nenni : Bozon choisit d’éclater complètement la forme du film. La compagnie menée par le (parfait) Pascal Greggory ne rencontrera jamais réellement les ennemis allemands, si ce n’est au cours d’une scène où ceux-ci sont réduits à des ombres de lanciers hors d’âge, voilà pour la bravoure ; l’escadron s’avèrera être une troupe de déserteurs en fuite, voilà pour l’héroïsme ; une grange qui brûle ou un vague coup de couteau même pas mortel constituera toute l’action ou presque ; l'ennemi sera plutôt interne qu'externe, au cours d'une très belle scène de bagarre entre Français, voilà pour le patriotisme ; et les retrouvailles de la belle avec son amoureux ne déclencheront aucune débauche de violons. Bref, La France est un film de genre qui ne traite jamais le genre… et tant mieux. Ce qui intéresse Bozon, ce sont les rapports entre les hommes, et surtout le visage poétique,18766543_w434_h_q80 presque surréaliste, que peut prendre sa troupe fantômatique. Il filme les temps de latence en vrai esthète du rythme, en utilisant notamment des chansons naïves et complètement barjos chantées par les soldats eux-mêmes comme un blues-band ringard. Les textes de ces chansons, déstructurés, heurtés, sont infâmement mal chantés par les acteurs, ce qui donne subitement au film un aspect amateur qui fonctionne très bien : les personnages se rapprochent de nous, alors même que l’effet est d’un artifice total. Du coup, le groupe devient très attachant, chaque homme portant en lui non une histoire (ou alors à peine esquissée), mais une « poétique » que Bozon creuse avec une grande légèreté.

L’émotion pointe dans ces moments de décalage, et aussi dans les purs moments de mise en scène, très belle aussi dans son côté immédiat. Bozon construit ses plans en fonction des éléments extérieurs, cherchant là aussi une manière de rendre les gestes et les mouvements de caméra poétiques, se moquant 18796724_w434_h_q80bien de la vraisemblance de ses cadres. C’est par exemple Sylvie Testud qui observe les soldats en s’appuyant sur une branche, alors qu’il lui suffirait de faire un pas pour éviter celle-ci ; c’est la troupe qui échappe à un espion en grimpant sur un arbre à 3 centimètres de la tête de celui-ci ; c’est un magnifique travelling qui vient recadrer Testud en train d’escalader une tour de guet pour assassiner une sentinelle, plan conçu uniquement pour la beauté du mouvement et du cadre ; c’est une caméra qui s’attarde très longuement sur un plan fixe pour attendre un cadavre qui flotte sur la rivière… Les plans sont nombreux qui cassent les rythmes, qui cherchent à explorer d’autres façons de regarder, d’autres temps de jeu : l’arrivée de Guillaume Depa18716404_w434_h_q80rdieu en fond d’écran, filmée jusqu’à son arrivée au premier plan est emblématique de cette étrangeté légère qui émane de ce film.

Au milieu de tout ça, Testud apparaît comme un petit personnage picaresque, ou un caractère à la Voltaire, voire à un petit personnage de BD, regardant et interrogeant sans cesse, mais opposant sa candeur à la force de son but. Ses rapports avec Pascal Greggory sont très beaux, une relation entre vieux briscard et ado qui fait mouche. Je regrette juste que Bozon n’aille pas complètement au bout de son audace : tant qu’à faire un film à la Breton, autant pousser le bouchon ; ici, ça reste un peu sage, et le côté branque de Mods est un peu étouffé sous la grosse production (la grosse production pour Bozon, c’est 15 euros, hein, relativisons). Un peu plus de folie encore n’aurait pas nui. Mais La France est quand même doté d’un sacré caractère, d’une vraie personnalité qui, comme on dit, laisse présager le meilleur pour l’avenir.

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08 juin 2007

Mods de Serge Bozon - 2003

On accorde trop peu souvent aux cinéastes le droit de faire de la poésie, leur demandant toujours deaffiche_w434_h578_q80 raconter quelque chose. Mais, comme disait Truffaut, il est parfois plus important de vouloir montrer que de vouloir dire. Bozon semble avoir bien compris ce principe dans ce Mods étrange et borderline. L'histoire, s'il y en a une, on n'y comprend goutte : on sait qu'un jeune homme vivant dans une sorte de campus universitaire est devenu subitement aphasique et mutique ; on sait que ses deux frères militaires sont appelés en renfort par une jeune femme pour tenter de la faire sortir de cette dépression bizarre ; on sait aussi qu'il y a une bande de jeunes désoeuvrés assez fassbinderiens qui passent leur temps à ne rien faire, une prof d'économie politique qui passe ses soirées sur une terrasse et un directeur manquant d'autorité. Mais le lien entre ces faits ne se construit pas, et le jeu exsangue des comédiens, sans intonation, sans geste, n'aide pas à la compréhension de la chose.

Mais peu importe, et je dp3_w434_h289_q80irais même tant mieux : Mods perd en sens ce qu'il gagne en style, et de ce côté-là, c'est du très bon. Le film ressemble un peu à du Pinget ou du Michaux, il en a l'humour, l'aspect glacé, l'étrangeté des petites choses. Bozon morcelle son récit en courtes scènes "hyper-réalistes", qui sont tellement en à-plat qu'elles finissent par devenir effrayantes. Le goût du cadrage et de la profondeur de champ fait merveille pour développer des espaces ou des angles surprenants. Et puis il y a ces quelques apparitions de comédie musicale, à travers des danses désincarnées, maladroites, bancales, décadrées, qui sont trèsmods_300 belles dans leur mise à distance des sentiments. La dernière chorégraphie, notamment, qui fait se battre mollement un couple en fin de vie, emporte le morceau, on a tout simplement l'impression d'assister à un bidule de la Maguy Marin des débuts. Petit à petit, en creux, se dessine un univers morbide mais pourtant lumineux, où la répétition des mêmes gestes et des mêmes mots finit par faire sens, beaucoup plus qu'une trame "logique". Le moins qu'on puisse dire en tout cas, c'est que Bozon surprend et touche par des voies inconnues jusqu'alors. Voilà qui rassure sur l'étendue de la palette des sentiments.

Posté par Shangols à 18:46 - BOZON Serge - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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