L'Apollonide - Souvenirs de la Maison close (2011) de Bertrand Bonello
" On est dans une maison close, la liberté c'est dehors, c'est pas ici."
On pénètre dans cette maison close avec le sentiment d'entrer dans un monde secret, coupé du dehors comme étouffé par les lourdes tentures, un monde dont les couloirs sombres ne sont pas ceux d'In the Mood for Love mais plutôt d'In the Mood for Sadness. Ambiance mortifère qui frôle parfois l'horreur absolue - la scène initiale, qui revient comme un leitmotiv, de cette femme qui se fait défigurer, la prostituée atteinte par la syphilis qui va mourir au milieu de ses camarades - sans que la dépression au dessus de ce jardin des délices/supplices ne soit malgré tout totale : il demeure une certaine solidarité salvatrice entre les jeunes femmes du lieu, un lieu dirigé de main de "maîtresse" par (l'excellente) Noémie Lvovsky (à croire, sauf son respect, qu'elle a fait ce métier toute sa vie...), une Noémie lucide - elle ne leur fait rien miroiter -, pragmatique - le client est roi - mais aussi parfois protectrice... Une scène renoirienne, en bord de rivière (la seule en extérieur outre l'épilogue), vient également "éclairée" et égayée cette sombre atmosphère. L'essentiel se passe néanmoins entre les murs, ceux du salon ou des chambres pour les clients chichement décorés (magnifique travail sur la lumière et les couleurs - ces fonds noirs sont à se damner), ceux des chambres et des appartements des filles aux murs fissurées (...). Une ambiance délétère pour ces jeunes femmes dont peu d'entre elles parviendront vraiment à s'extraire - seule la dernière recrue, la très jeune Pauline, y parvient -, des jeunes femmes devant forcément se plier aux fantasmes des clients (de la poupée mécanique - sans commentaire - à la japonaise - pour homme en manque d'exotisme...) et qui tentent bon an mal an de tenir le coup. Bonello ne joue jamais la carte (facile) de "l'érotisme exacerbé" (la chair est triste) préférant nous montrer le quotidien tristoune de ces femmes - des mesures d'hygiène incontournables à la visite glauquissime chez le docteur.
Bonello construit subtilement son film en gardant comme "fil rouge" cette jeune femme violentée : un éternel sourire plane désormais sur ce visage monstrueux, sacrifié aux hommes. Les gouttes de sperme (fallait oser mais l'effet est traité avec un réel tact) qui coulent sur son visage, en guise de larmes (véritable séquence de rêve éveillé) résument à elle seule toute la détresse et la misère de ces femmes d'aisance "qui font commerce". Mais la dimension féline de ces créatures asservies continue de sommeiller en elles et trouvera son point d'orgue lors d'une séquence de vengeance longtemps attendue et remarquablement amenée par Bonello. Tous les clients ne sont tout de même point logés à la même enseigne - l'adorateur (Louis Do de Lencquesaing) toujours à la recherche de "l'origine du monde", le client éternellement ému par les prostituées... - et permettent de donner à cette Apollonide une vision qui échappe à tout manichéisme. Mais la grande réussite de Bonello (au delà de l'aspect plastique ou de l'usage de la bande son - remember l’envoûtant Cindy, the Doll is mine), c'est peut-être d'avoir donné vie à chacune de ses femmes : bien qu'elles fassent toute commerce de leur corps, chacune a sa propre personnalité et on ne tarde point à identifier les forces et les faiblesses de chacune ; une "galerie" de femmes qui n'a rien d'un défilé (de mode) où aucune individualité n'est oubliée. La chair est triste, oui, mais Bonello rend un hommage cinématographique de toute beauté à ces créatures, privilégiant la grandeur de leur âme, leur sensibilité (terrible ce "traité" d'époque qui compare le cerveau des prostituées à celui des criminels - la pauvre chtite Hafsai Herzi toute en larmes, terrible) à l'usage qu'il est fait, bassement, de leur corps.
Cindy, the Doll is mine (2005) de Bertrand Bonello
Chose promise, chose vue, comme dirait Hugo (je fais dans le spirituel today). On devrait plus souvent écouter les suggestions de nos amis blogueurs qui font plus que nous rendre la monnaie de notre texte. Je ne m'étais jamais penché sur ce court de Bonello (cinéaste dont j'avoue avoir parfois un peu de mal à suivre les méandres de la pensée...) et je me suis tranquillement pris ma petite baffe en un peu plus de dix minutes chrono (ami Tororo que bien bas je salue, vous m'avez pris au dépourvu). Pas grand chose à raconter a priori derrière cette petite mise en scène d'une photographe et de son modèle qui se trouve être la même personne (Bonello illustrant dans ce court le travail de la photographe/modèle Cindy Sherman, bon). La brunette (la sage Asia Argentette) demande à la blonde platine (la bombe Asia Argentine) de prendre des poses : notre baby doll s'exécute, pointant sein et cambrant rein pour avoir l'air féminine (Asia, mon idole), s'avançant de façon féminine vers l'objectif avant de s'allonger à terre auprès d'un poste de téléphone (Asia s'abandonne),... mouais, po mal mais ce n'est semble-t-il point encore cela, et la photographe de demander à sa jolie poupée de son de se mettre à pleurer... Comment, pourquoi, et moi je vous en pose des questions, une petite pause cheezy et hop c'est reparti. La modèle met en branle une tuerie de chanson des Blonde Redhead que j'écoutai en boucle en son temps (bluesé, fus-je) et l'Asia de lever les yeux au ciel et de faire une chtite mine pensive avant de laisser couler son rimmel. Cela n'a l'air de rien et pourtant c'est tout : on est cueilli par cet instant fragile, gracile, lacrymal. Bonello nous donne le coup de grâce avec un ultime contre-champ sur l'artiste dont une petite larme coule sur la joue : l'émotion de l'une gagne l'autre "et ne fait" / "qui ne font" plus qu'une... et le spectateur de retenir la sienne de peur d'entrer à son tour dans le cadre de cette mise en scène... C'est presque rien, disais-je, juste un instant magique partagé - du cinéma quoi... (Grande et fabuleuse Asia, il est toujours bon de le rappeler au passage). Bel "échange", ami lecteur.
De la Guerre (2008) de Bertrand Bonello
Bonello est un cinéaste à part et on aurait tort de s'en plaindre. Rares sont les films dans lesquels on entre avec une telle facilité, sans savoir absolument vers quoi ils vont nous mener. L'ouverture de cette oeuvre est en cela exemplaire : Mathieu Amalric - dit Bertrand, forcément serait-on presque tenté de dire - est un réalisateur que l'on sent dès le départ "fatigué" - le prononcer avec l'accent de Renaud époque "pré-formolisé" - qui décide de passer la nuit dans un magasin d'articles funéraires. Tenté par un cercueil, il s'y allonge mais forcément le couvercle se rabat violemment, piégeant notre homme. Il se réveille le lendemain tout hirsute mais comme touché par une sorte d'état de grâce, "sublime", c'est le mot qu'il emploie. Il y retourne un soir alors que le magasin est fermé et Guillaume Depardieu qui trainait par là avec un énorme trousseau de clés - dans le genre passeur pour un autre monde, difficile de trouver mieux... - le fait pénétrer dans le dit-magasin avant de le convier dans un étrange château à l'écart du monde... Pendant 15 jours, notre Mathieu qui veut laisser derrière lui ce monde de paperasseries et d'institutions formatées (il n'a même plus courage d'aller à la Poste, po mieux...), est sommé de se reposer et de se laisser aller aux différentes activités proposées au sein de cette communauté "libérée".
Redécouverte de son corps au moyen d'exercices pseudo-militaires magnifiquement filmés - ces corps qui pénètrent subitement dans le cadre au ras du sol - ou encore de danses libératrices sans acide - un vrai moment de folie très douce - comme pour partir en guerre à la recherche du plaisir perdu. Léa Drucker lui propose même gentiment de faire l'amour, il refuse, moi j'aurais dit oui mais cela est une autre histoire... On ne sait pas trop toujours, finalement, où Bonello veut vraiment nous mener et à mesure que le fil narratif se désintègre, on perd un peu pied, gagné par un certain état de somnolence... Certains passages où les personnes s'ébattent dans tous les sens, sur une musique électrique un peu gonflante, font penser aux pires moments de Pola X (c'est un des souvenirs que j'en garde, mais il commence à dater, j'avoue) et le sérieux des personnes au sein de la communauté finirait presque par faire un peu peur - se reposer et se libérer, certes, mais c'est un peu la chienlit, nan ? Heureusement, le trublion Amalric (épatant pour éviter le ressassé "énorme") apporte toujours une pointe d'humour, d'originalité et de décalage à ce voyage sur une autre planète (ou "au coeur des ténèbres", ouais, allusion il y a) et sauve résolument ce scénario qui se perd un peu dans des méandres po toujours évidents à suivre... Il en ressortira comme un autre homme, apaisé dans un certain sens, et il le mérite amplement. On sortira, pour notre part, de ce film formellement très soigné avec un peu plus de doutes, comme s'il n'était point tout à fait... abouti. Mais il a su nous déstabiliser de nos ternes habitudes de spectateurs de film français et c'est déjà pas si mal. (Shang - 26/04/09)
Assez enthousiaste pour ma part envers ce film d'une foudroyante originalité. Mon camarade a bien évoqué la sorte de trouble dans lequel on se perd peu à peu, le film tirant vers un fantastique "quotidien" du meilleur effet. On est perdu, effectivement, tant le film est surprenant et prend sans cesse des pistes qu'on n'attendait pas. On croit au départ à un autoportrait en cinéaste dépressif (ce que le film est aussi, d'ailleurs), et on bifurque subitement vers une sorte de merveilleux bizarre loin de Paris et de la psychologie facile ; on croit alors à une critique des sectes, mais on comprend vite que cette communauté barrée va parfaitement convenir à Amalric, et de critique il n'y aura point ; on soupçonne ensuite, à mi-parcours, un retour à Paris accompagné d'une métamorphose morale, mais on se retrouve en pleine forêt sur les pas d'un Amalric transformé en guerrier...
Bonello va systématiquement au bout de toutes ses idées, quitte à plonger carrément dans une kitscherie totale, qui évoque bien souvent les frères Larrieu au passage : il s'agit d'une vraie guerre, effectivement, contre soi-même, dans le but de retrouver la motivation de la vie et du bonheur. Mais plutôt que de livrer un énième film français verbeux, Bonello transforme sa thématique en acte physique, en plans concrets et souvent magnifiques. Toute la partie centrale, avec cet apprentissage du lâcher-prise, est sublime : cadres longs sur un Amalric en pleine éclosion (le plan où il apprend à chanter, un des plus beaux), soyeux travellings complexes sur une transe collective (on rêve d'un Bonello réalisateur de clips), brefs séquences humoristiques très osées, le film est assez génial dans ces moments-là. Quant à la résolution de la chose, ces quelques minutes où Amalric affronte la forêt et plonge dans un délire à la Apocalypse Now, elle est tout simplement bluffante d'invention et d'audace. On voit mal quel autre cinéaste aurait pu faire la même chose sans sombrer dans le ridicule (judicieuse évocation de Carax par mon collègue, qui n'a pas su éviter le piège dans Pola X), à pat donc les frères Larrieu.
C'est vrai qu'on distingue mal, au bout du compte, ce qu'a voulu dire Bonello dans ce récit autobiographique et fictionnelle à la fois : tentative de guérison d'une dépression ? recherche d'un Eden moderne ? simple farce ? variation sur l'inspiration ? essais de genres cinématographiques divers, du film érotique au film d'horreur ? On ne sait pas trop, et c'est tant mieux : De la Guerre est beau par ce mystère, par ces scènes irrésolues et inexpliquées (des flics devant une banque, on n'en saura pas plus), et surtout par ce ton très personnel, qu'on sent à fleur de peau. Un de ces films à la première personne dont je rafolle, et qui allie une forme magnifique à un fond étrange du meilleur effet. Belle découverte. (Gols - 30/07/10)
Tiresia de Bertrand Bonello
Film âpre et difficile que ce Tiresia, qui ferait passer les films de Dreyer pour des clips disco. Agacé ou
fasciné, je ne sais pas encore très bien où me placer vis-à-vis de ce cinéma expérimental, opaque, issu d'une école de l'austérité et de l'exigence. En reprenant le mythe de Tiresias, et en l'adaptant de façon vraiment intelligente, Bonello convainc pleinement : du trouble sexuel du héros jusqu'à sa révélation en oracle, le film se partage en deux parties clairement délimitées. La première est la plus rude, la plus violente : Laurent Lucas, dans le rôle d'un prêtre fasciné par la transsexualité d'une prostituée brésilienne, la retient prisonnière dans sa maison de campagne, puis finit par lui crever les yeux. Le film opère alors un virage radical, et la deuxième partie, apaisée, proche d'une nature certes spartiate mais très bien observée, montre Tiresia développant ses dons de voyance auprès des gens du cru. Jusqu'à sa mort sèche.
L'ambition du cinéaste éclate à tous les plans, malgré l'apparente épure esthétique de l'ensemble : le rythme lent du film est parfois brusquement cassé par des élans de sentiments, à l'image de ces plans sur de la lave en fusion aux sons de la 7ème de Beethoven, ou de ces cirs stridents et effrayés poussés par l'otage. La nature est filmée en maître, franchement, on sent l'influence dreyero-pialatesque (vous me suivez ?) dans cet amour d'un paysage rude, sans éclat, sans sentimentalité. Et puis Bonello ne fait strictement aucune concession par rapport à son sujet, développant ses thèmes abstraits (l'ambiguité masculin/féminin, la foi, le destin) dans une forme toujours homogène, du début à la fin.
Mais le film n'évite pas toujours une certaine pose arty qui énerve. Dans la symbolique (un hérisson en boule
pour exprimer les refoulements de Lucas, un tableau de Modigliani pour montrer la cécité "érotique" de Tiresia), dans sa volonté trop volontaire de brouiller les pistes du récit, dans quelques décadrages malvenus, dans l'opacité légèrement crâneuse de son scénario, on voit apparaître un cinéaste qui se regarde parfois filmer, ce qui casse le charme vénéneux de ce film pourtant courageux. A voir, définitivement, et à repenser, sûrement.













