Blue Steel de Kathryn Bigelow - 1989
Les films de Bigelow, à part le joli The Hurt Locker, sont toujours à la limite du passable, il faut bien le dire. Eh bien à force de flirter avec le passable, la dame tombe dans le médiocre. Blue Steel est absolument dénué d'intérêt. C'est un énième polar photographié et mis en scène de la même façon que les autres, sans style, sans histoire et sans acteurs. On se demande ce qui a pu intéresser Bigelow dans cette tramette étique, si ce n'est, pour une fois, de filmer une femme, ce qui ne lui est pas arrivé souvent. La femme, c'est Jamie Lee Curtis, jolie mais à chier, dans le rôle d'une fliquette poursuivie par un méchant serial-killer allumé (Ron Silver, clownesque). Tout est déjà joué dans les premières minutes : les gradés qui ne croient pas les allégations de la flic, le tueur qu'on arrive pas à tuer, la copine désignée comme victime idéale, les dents serrées de Curtis quand la coupe est pleine... On sait très en avance ce qui va se passer, en gros rien d'autre que des fusillades mal filmées dans des décors laids et des lumières clipesques. Les invraisemblances terribles du scénario finissent de nous achever (on voit bien à chaque fois 124 façons de régler son compte à l'assassin, mais il courra vaillament jusqu'à la 94ème minute). On dirait un Don Siegel, mais sans l'humour, sans le talent pour filmer les scènes
qui le méritent (l'action) et sans Clint Eastwood. Désemparée par son scénario bâclé, Bigelow tente de combler avec d'autres sous-trames : le père de Curtis qui bat sa femme, le thème du double négatif (le tueur serait comme le reflet inversé de la flic). Elle y consacre en tout et pour tout 3 lignes de dialogue qui n'ont aucune conséquence là-dedans, sauf de faire passer le film dans la catégorie des longs-métrages. Curtis arrête son père pour ses maltraitances envers son épouse, lui fait la leçon, et tout reprend comme si de rien n'était... Le ratage est franchement total, on voit mal comment la carrière de Bigelow a pu ne pas s'arrêter là. Un film d'amateur, ni fait ni à faire.
K-19 : Le Piège des Profondeurs (K-19 : The Widowmaker) de Kathryn Bigelow - 2002
Un bien beau film de personnages que nous offre ici la Bigelow, décidément habile pour inventer des êtres complexes et pour diriger des acteurs. K-19 est un film d'action, on ne va pas subitement demander à Bigelow de nous faire du Pialat ; mais elle parvient comme à son habitude à donner une vraie densité humaine à ce genre sur-balisé, et à émouvoir joliment tout en maintenant un captivant suspense premier degré. On se situe entre Hawks pour le meilleur et Alan pakula pour le pire, c'est plein de défauts et de lourdeurs, mais tout de même : c'est bien agréable.
Au rang des défauts, il y a ces propensions propagandistes assez gavantes. Bigelow doit estimer très courageux de montrer un épisode de la guerre froide depuis le côté soviétique, et c'est vrai qu'on est surpris, au départ, de retrouver nos bonnes vieilles tronches américaines (Harrison Ford, Liam Neeson) dans les costumes militaires russes. Ils se contentent de rouler ridiculement les r, et pratiquent un anglais impeccable, le courage ne va pas non plus très loin. Mais ce n'est pas tout : pour vraiment donner à voir les arcanes politiques du versant
est, encore eut-il fallu que le scénario modère un peu ses élans héroïques : Ford, en patriote obsessionnel, passe du rang de crétin militariste totalement dévoué au Parti à celui de héros grandiose quand il sauve ses gars de la mort. Pas un brin de nuance dans le discours : on nous demande d'adhérer sans réserve au personnage, sous prétexte de son courage. Peu importent les moyens, en gros, pourvu que le résultat soit là ; peu importe que les motivations de Ford soient fascistes et basses du front, pourvu que ses hommes soient sauvés. Douteux, bien douteux, et on regrette encore une fois que Bigelow ne soit pas "intelligente" dans son discours et se contente d'un simple film d'action couillu et inconscient politiquement. Je comprends bien le rejet de la dame du cinéma intellectuel, mais ici, le sujet nécessitait peut-être d'autres pincettes.
Au rang des réussites, heureusement nombreuses : les personnages, donc. Bigelow s'immerge littéralement au sein d'une distribution purement masculine, et ne se contente pas de simples blocs (communistes). Les personnages sont complexes, surtout dans le joli travail de Neeson, entre héros juvénil et cow-boy à la John Wayne. Son rôle met un peu de nuance dans le discours politique premier degré, en chargeant cet être dévoué à sa patrie d'une douceur et d'une compréhension très agréables à regarder. Les personnages
secondaires, petits soldats confrontés au danger et à leur conscience politique, ont tous droit à leur moment de gloire, à leur petit caractère. On reconnaît la marque-Cameron dans cette façon de ramener toujours l'intime au premier plan, de ne pas sacrifier la beauté des personnages au profit du grand barnum de l'action. Cameron est omniprésent, mais presque en négatif ; c'est même troublant de constater combien l'homme du couple (Cameron donc) a réalisé un film sentimentalissime (Titanic), et que sur un sujet à peu près semblable, sa femme (Bigelow) réalise un film viril privé de toute trace féminine. K-19 suit tous les épisodes de Titanic à la trace, mais sans la trame sentimentale : un naufrage, les comportements variés de ses victimes (héroïsme, lâcheté, violence, fuite...), et une poignée d'hommes qui tente de sauver les meubles en se sacrifiant. Même si Bigelow ne parvient pas vraiment à la puissance lyrique de son modèle (il y manque cette atmosphère d'enfermement, de destin désespéré), on apprécie cette épure modeste. Plein de défauts, mais au final assez émouvant et assez bien écrit pour sortir du rang des "films de sous-marins" classiques.
Strange Days de Kathryn Bigelow - 1995
Scénario efficace, mise en scène élégante, sens de la narration très joliment utilisé : rien à reprocher à ce petit polar science-fictionnesque de dame Bigelow. Héritant de son mari (Cameron, également scénariste et producteur de la chose) un vrai talent dans la façon de construire son histoire, elle propose un moment sympathique. C'est vrai que c'est là aussi que la bât blesse : Strange Days ne trouve ses qualités que dans ce qu'il n'est pas : il n'est pas mal, pas inintéressant, pas mal joué, pas ennuyeux, pas mal écrit. De là à dire qu'il est bon, intéressant, formidablement joué, passionnant et subtilement écrit, il y a un pas que Bigelow ne franchit jamais. On reste dans une classique esthétique légèrement futuriste, constituée de motifs crédibles (une ville vouée à la déréliction de la violence des gangs), avec juste ce qu'il faut de gadgets et de costumes étranges. Le scénario, intriguant, développe sans aller au bout de la chose une thématique sur le danger du regard, sur le voyeurisme, sur les limites du spectacle ; une histoire de casque-télé qui, une fois coiffé, vous plonge concrètement dans le film regardé, sensations à la clé. On imagine le pouvoir érotique et morbide de l'objet, mais tout ne passe ici qu'à travers les descriptions verbales, le film est très frileux visuellement, et crie au loup dès qu'il faut aborder concrètement le sexe ou la mort. La fatale Juliette Lewis balance pas mal de phéromones femelles lors de ses scènes de rock'n roll (elle braille du PJ Harvey avec conviction en roulant des hanches comme une damnée), on apprécie, mais tout ça reste au niveau du strip-tease sur papier glacé là où on aurait apprécié du trouble.
On imagine ce qu'auraient fait De Palma ou Cronenberg de ces réflexions sur le regardant/regardé, sur le pouvoir de l'Oeil, sur l'aspect dictatorial du cinéma : un opéra baroque délirant et profond pour l'un, un essai torve sur les déviances sexuelles pour l'autre. On se contentera gentiment d'un film de castagne, Bigelow ne poussant jamais ses thèmes de peur sûrement de pondre un film intello. Son truc à elle, c'est l'action, et si elle se montre bien efficace dans les scènes de baston, on soupire un peu devant les limites de la chose, d'autant que la trame aurait pu être beaucoup plus intéressante ; il suffisait de prolonger les idées. C'est pourtant plaisant, grâce à l'abattage des acteurs (mention à Angela Bassett, curieuse silhouette hermaphrodite, voix cassée, et planchette japonaise affûtée), à cette façon hollywoodienne de savoir toujours relancer l'action quand il le faut, en un mot à ce premier degré assummé qui fait de Strange Days un agréable film couillu. Un film parmi les 3310 de ce blog.
Démineurs (The Hurt Locker) de Kathryn Bigelow - 2008
Kathryn Bigelow livre un vrai film qui sent la sueur sous les bras avec cette chronique âpre et frontale de quelques faits de guerre dans l'Irak d'aujourd'hui. The Hurt Locker force le respect par sa simplicité, et par la somme d'inspirations qu'il brasse tout en restant au niveau du film d'action pur jus. Rare de trouver une telle intelligence d'exécution et de scénario dans un film de ce genre : s'il vous donne la dose d'adrénaline voulue (faisant même de l'adrénaline en tant que drogue le sujet principal du film), il n'hésite pas aussi à réinterroger le cinéma de genre, ainsi que le statut du héros dans l'Amérique contemporaine.
On suit un mois d'actions d'une équipe de démineurs en plein Bagdad. Ce qui frappe d'abord, c'est l'éternelle répétition de jour en jour : le quotidien de nos camarades consiste à s'équiper de gros scaphandriers pour
aller couper le fil vert et le fil rouge pour éviter que les bombes artisanales explosent. Parfois (le plus souvent), ça marche ; parfois boum. Dès la première scène, on est happé dans cette tension impressionnante, par cette façon de concentrer toute la tension sur un minuscule détail (les fils) ; et on se rend compte que The Hurt Locker va être une incessante répétition de la même scène du début à la fin. Certes, les techniques des artificiers irakiens varient, et on a droit à un quasi-reportage sur les mille et une façon de dissoudre du Yankee : réseau d'explosifs, bombe humaine, voiture piégée, otage bardé de dynamite... Mais au bout du compte, toutes les scènes se résument à ça : sautera ? sautera pas ? L'adrénaline monte donc de plus en plus, Bigelow ne s'éloignant jamais de ce dispositif répétitif, qui confère au film un réalisme tout en exigence.
Sauf que... pour doper sa trame, B
igelow invente un personnage principal particulièrement intéressant : un "soldat ++", complètement drogué par la guerre et les prises de risque, sacrifiant sa vie intime pour aller frôler la mort avec délice. La progression de son caractère est admirablement tenue : on croit d'abord à un de ces cow-boys morveux et gavants qui jouent aux durs ; puis petit à petit on découvre un être perdu, conscient de sa dégringolade dans le morbide, et le voilà chargé d'une humanité très touchante. Bigelow le suit avec une grande attention, et l'acteur, Jeremy Renner, endosse ce complexe héros avec une totale finesse. Belle idée d'ailleurs d'avoir choisi ce corps-là, entre garçon un peu rond et homme musclé, et surtout d'avoir choisi un inconnu pour jouer ce rôle. The Hurt Locker est un film sans star, ce qui semble être le seul biais pour rendre crédible cette histoire (l'apparition de Ralph Fiennes sonne comme un scandale, mais heureusement il ne fera pas long feu).
Le film excelle donc à nous immerger dans cette réalité, et montre de façon très crédible les rapports entre soldats américains et citoyens irakiens : mélange de méfiance, de mépris et de fausses déclarations d'amitié, scindant très clairement les personnages en deux camps nets. La plus belle séque
nce à ce titre est celle, centrale, des deux armées qui se font face à des kilomètres de distance : on tire de rares balles sur de toutes petites cibles indistinctes, on attend, on attend encore... Une tension qui finit par se vider de sens, et qui fait plonger le film dans une quasi-abstraction bienvenue.
On retrouve dans cette scène des éléments de westerns-spaghetti, et c'est dans cette veine-là aussi que Bigelow est grande. En ressucitant une des ces figures de héros qui peuplèrent le cinéma des années 80, elle en interroge le fondement-même. Elle semble croire dur comme fer à son personnage aux machoires carrées, si bien qu'on en vient presque à soupçonner le film d'être reaganien dans ses archétypes ; mais son travail sur l'imagerie américaine vient démentir cette tendance. En plus du western, on a droit à quelques occurences de science-fiction (ce "cosmonaute" errant dans des terrains complètement déserts et désolés, au milieu de la fumée), mais comme vidées de substance, comme si le personnage tentait de retrouver des postures de héros au milieu d'un monde qui ne peut plus les accepter. On songe souvent à The Right Stuff de Kaufmann, dans cette façon de montrer des cow-boys fantomatiques dans un univers contemporain où ils n'ont plus leur place. Etrangement mélancolique, le film y gagne encore une épaisseur de sens, et ça finit à nous convaincre qu'on est là face à une oeuvre très personnelle, intelligente et forte, qui se cache sous de beaux habits de film de mecs-en-treillis pour mieux nous balancer sa tristesse au visage. (Gols 15/10/09)
C'est bien dit tout cela, ma foi, ce cosmonaute inter-iraktique étant finalement aussi perdu en ce territoire inconnu - mais excitant - que dans les supermarchés américains où la consommation à outrance lui fout la gerbe. Le héros est une sorte de jeune Jack Bauer qui ne s'embêterait point à vouloir servir un quelconque pays ou une quelconque cause, ne cherchant que l'action brute, ou, plus précisément, uniquement le danger. Un genre de super-héros de l'absurde. Il aime avoir les mains plongées jusque là dans le cambouis (quand ce n'est pas les entrailles d'un gamin) et son obstination à aller à chaque fois jusqu'au bout de "sa mission" ne le mène jamais bien loin (ce gamin qu'il "opère" n'est même pas celui qu'il connaît et lorsqu'il décide de s'aventurer dans le no man's land (bel écran totalement noir de quelques secondes) autour de l'explosion, il ne sera guère plus avancé...). Belle séquence également, déjà commentée par mon camarade, que cette attente qui s'étire jusqu'au coucher du soleil, comme s'il n'y avait, à part l'accumulation de quelques cadavres, pas grand-chose à attendre d'autre de cette guerre, le peu de dialogue entre les Ricains et les Irakiens tournant de toute façon en eau de boudin. Belle idée également que ce pauvre Irakien bardé de 3.000 explosifs que notre super-héros sera incapable de sauver - les grands "libérateurs" ricains ne servent définitivement à rien quand il s'agit d'aider les plus innocents... J'avoue en revanche avoir été parfois un peu agacé par ce style à la 24 heures avec cette caméra sans cesse flottante et ce caméraman atteint de la maladie de Parkinson dès qu'il s'approche de l'option zoom. Une fois, ça va, à la longue, on se demande si le type n'est pas un peu astigmate ou s'il ne srait pas assis sur une mine d'hémorroïdes. Ce nouveau style tout tremblotant dans le film de genre tranche un peu avec la sobriété louable du propos de Bigelow. C'est ça, le procédé, à force, il mine... Un film tout de même tendu comme un slip en fonte qui fait sur l'adrénaline une belle mise en abîme. (Shang 18/11/09)

