21 novembre 2008
La Luna (1979) de Bernardo Bertolucci
Il serait certes un peu facile - et un peu vain, oui, sans doute - de dire que La Luna est chiant comme la pluie, mais franchement, même après avoir écouté l'interview de Bertolucci, sur le dvd, au sujet de ce film, j'avoue avoir un peu de mal à me passionner pour cette oeuvre. Pour faire court, on pourrait résumer la trame en quelques phrases : à la suite de la mort de son beau-père, un jeune Américain accompagne sa mère, grande chanteuse d'opéra, en Italie. Le gamin ne tarde point à errer dans les rues de Rome et semble combler son désarroi en se piquant à l'héroïne. La mère, affolée, forcément, tente peu à peu de se substituer à la drogue et l'histoire dérive vers l'inceste... Chemin faisant - putain 2 heures quand même -, le gamin retrouve son véritable père qui, sur le fil, prend les choses en main. Bertolucci a beau tenter de tisser un lien entre le miel que l'enfant absorbe lorsqu'il est bébé - la séquence d'ouverture, d'une belle luminosité - et l'amour de cette mère qui devient très explicite (physique quoi...) - juste après qu'elle a fourni de la drogue à son fils en pleine crise, comme pour opérer une sorte de transfert -, le cinéaste semble avoir lui-même un peu de mal pour tenter d'expliquer ce qu'il a vraiment voulu faire... On voit bien le côté sulfureux de l'histoire - on connaît le bonhomme - mais quand Bertolucci évoque le complexe d'Oedipe ou les théories freudiennes, il semble ne pas vraiment aller jusqu'au bout de sa pensée. Les retrouvailles avec le père d'origine, qui semblent résoudre tous les problèmes d'un seul coup, paraissent au bout du compte un peu facile... En ce qui concerne la forme, si le film permet à Bertolucci de montrer au passage son amour pour Verdi, on peut également apprécier sa façon unique de filmer les rues romaines ou les paysages italiens - certes... Mais l'ensemble est tout de même bien fastidieux : après les amours adolescentes du fils, on s'ennuie ferme et on suit les péripéties entre la mère et le fils, qui partent dans la seconde partie du film en virée, d'un oeil morne... Bref, on nous avait promis la lune, mais Dieu que la route est longue et pas franchement excitante.
10 novembre 2008
Partner de Bernardo Bertolucci - 1968
Bertolucci tente de faire son Godard à lui, et se plante gravement dans ce happening fumeux. On ne comprend franchement rien, ce qui pourrait n'être pas grave si le cinéaste ne se gargarisait de cet intellectualisme ronflant qui l'isole dans sa bulle. C'est tout à son honneur de vouloir faire exploser les formes, dans une réflexion sur les rapports entre public et spectacle, sur la faillite de l'engagement et sur la puissance dommageable de l'héritage culturel ; mais le film part bien trop en vrille pour convaincre de quoi que ce soit, et on est plutôt embarrassé devant ces postures de jeune loup pêteux que concerné par les considérations du personnage. On regarde sans passion ce puzzle nombriliste, notant avec bienveillance les hommages cinéphiles, ou les salutaires sorties humoristiques, mais aussi soupirant d'ennui devant ce magma expérimental abscons. Clementi, en roue libre, se débat avec aisance dans la chose, nous beaucoup moins. Revoyons plutôt La Chinoise ou Le Lit de la Vierge, autrement plus révolutionnaires que ce Partner, et laissons Bertolucci dans ses reconstitutions historiques mégalomanes : il y est finalement plus à l'aise que dans le happening.
18 octobre 2008
La Commare Secca (1962) de Bernardo Bertolucci
Premier film réalisé à l'âge de 21 ans (ça laisse rêveur) du Bernardo sur un sujet original de Pasolini dont il fut l'assistant juste l'année d'avant sur son premier film. 5 jeunes sont questionnés par la police qui enquête sur le meurtre d'une prostituée; si ce qu'ils disent n'est jamais vraiment en accord avec ce que l'on voit, c'est que chacun a un petit quelque chose à se reprocher (vols, draguage intempestif de jeunes filles...)
Ce qui intéressait Bertolucci d'après l'interview qu'il a donnée en 2003, c'était surtout de filmer cette jeunesse "en mouvement" et quelques séquences sont particulièrement réussies (les séquences de drague dans la rue, les courses dans la forêt, les disputes familiales...) tant elles semblent avoir été prises "sur le vif"; la direction d'acteurs est au diapason notamment dans ces scènes très naturelles de danses ou lorsque les deux amis flirtent avec deux jeunes filles; Bertolucci avoue d'ailleurs ne point tant s'intéresser au côté thriller du récit que de chercher à filmer "le temps qui passe"; ces jeunes gens sont livrés à eux-mêmes et semblent commettre des actes condamnables uniquement pour combler leur ennui - point de maniérisme (c'est clair quand on voit de quoi il a été capable par la suite...), le film respire une certaine fraîcheur, mais tombe aussi parfois un peu dans le léthargique... Bernardo reconnaìt avoir tenté de filmer de la poésie (il a sorti un recueil de poème, le seul et l'unique un an avant), et s'il parvient à capter parfaitement un certain désoeuvrement et une certaine innocence de la jeunesse, il perd un peu le spectateur dans les méandres de son histoire; belle idée tout de même de rythmer chacun des 5 épisodes par un coup de tonnerre suivi d'une pluie soudaine en insérant à chaque fois des images de la prostituée qui se prépare à aller "bosser". A voir mais pas 14 fois de suite. (Shang - 19/12/06)
J'avoue que le côté chiant de la chose a dépassé peu à peu le côté intéressant. Bertolucci échoue à peu près dans toutes ses ambitions. Il se révèle incapable de filmer réellement la ville de Rome, à cause de ce flou artistique total au niveau des intentions : réalisme social à la Pasolini ou tendances poétiques à la Carné, il hésite trop souvent, servant des scènes le cul entre deux chaises. Il semble refuser de trancher réellement entre les deux fameuses écoles (en gros De Sica contre Fellini) dans ces plans sous la pluie, mélanges de scènes "à effet" et de réalisme urbain. Tout le film est comme ça, hésitant, maladroit. Erreurs de jeunesse, reconnaissons-le, mais on ne peut s'empêcher de préférer quand Bertolucci tranche, même pour le pire (au moins, Little Bouddha, pour prendre un exemple au hasard, a une esthétique très nette).
Côté scénario, c'est pas mieux, et le gars apparaît bien frileux face à son maître
PPP : l'homosexualité évidente de trois de ses personnages est esquissée avec des rougeurs de jeune fille, la sexualité sourde qui constitue le fond du film est sacrifiée au profit d'une intrigue policière absolument sans intérêt, et même les scènes de simple enregistrement du réel manquent complètement de naturel. La Commare Secca apparaît comme hors-jeu : c'est le film d'un garçon de bonne famille qui voudrait affronter le réel. Mais Bertolucci a bien trop peur de son sujet pour l'affronter en face, et du coup il esquive tous les dangers, toute la "saleté" de son histoire par des poses poétiques assez mièvres. Dommage, car il y avait de la matière dans ce scénario, qui aurait pu être un grand moment âpre et frontal. (Gols - 18/10/08)
05 mai 2008
La Tragédie d'un Homme ridicule (La Tragedia di un uomo ridicolo) (1981) de Bernardo Bertolucci
Un "mystère mystérieux", voilà une belle définition par Bertolucci himself de son propre film qui semble traduire pour lui toute l'opacité de la vie politique de l'Italie de la fin des années 70. Le film demeure résolument énigmatique, un genre de "Buñuel réaliste", qui plonge le spectateur dans une multiplicité de doutes, un spectateur qui ne peut toujours parvenir à cerner tous les tenants et les aboutissants de l'histoire. Bertolucci est conscient de cette "punition" qu'il inflige au spectateur qui navigue entre deux eaux; le film n'est pas pour autant particulièrement ennuyeux (ni totalement passionnant, entendons-nous bien) mais parfaitement en accord avec l'idée, le concept de départ du réalisateur, de brouiller les pistes.
Ugo Tognazzi, cet homme "ridicule", est à la tête d'une fromagerie. Il assiste en direct à l'enlèvement de son fils par ce que l'on suppose être des membres des Brigades Rouges. L'histoire se complique quelque peu lorsqu'on apprend que son fils, et sa petite amie étaient eux-mêmes proches de ce milieu, ainsi que le mystérieux "ouvrier prêtre" qui se propose en tant qu'intermédiaire entre les kidnappeur et le père, pour la remise de la rançon. Alors qu'Ugo semble nager dans un épais brouillard, sa femme, Anouk Aimée, non moins mystérieuse, tour à tour d'une pâleur spectrale ou pleine d'énergie, s'active pour réunir l'argent de la rançon. Sans dévoiler plus en avant le film, il est clair d'entrée de jeu que l'on a un peu du mal à savoir à quel saint se vouer : ce richissime entrepreneur, ancien partisan, apparaît à la fois pathétique, conscient de son âge - ses 25 ans sont bien loin derrière lui (magnifiques séquence de début où Tognazzi enfile sa casquette de marin et se rend sur le toit de l'usine) mais aussi touchant par sa volonté et son incapacité avouée à cerner la nouvelle génération; ses relations avec sa femme sont tout autant réduites en peau de chagrin; il semble constamment comme sur un fil d'équilibriste, entre la volonté de garder son entreprise qu'il a montée lui-même et son incapacité à comprendre ce qui se passe autour de lui. Bertolucci complique son intrigue qu'il teinte de grotesque et de bouffonnerie avec l'arrivée de gendarmes et de services spéciaux de Milan dont on ne sait jamais vraiment s'ils sont là pour faire avancer les choses ou les rendre encore plus opaques.
Bertolucci, après une première présentation du film à Cannes, a décidé d'ajouter en voix off les commentaires de Tognazzi sur cette ridicule tragédie (et vice versa). S'il donne ainsi un peu plus de poids à son personnage et à ses actes, il ne cherche en rien à simplifier sa trame qu'il laisse se dérouler avec une certaine logique sans que l'on soit forcément à même de dénouer tous les fils. La relation entre le père et le fils, ou plutôt cette non-relation, est également une des clés de voûte de cet édifice dont on ne sait jusqu'au bout s'il s'achèvera en cauchemar ou en conte de fée. Po toujours évident à suivre, mais intéressant dans cette volonté de perdre malgré lui le spectateur, dans le but, pour Bertolucci, de rester fidèle à sa vision de cette époque trouble. Plus profond et intriguant que l'affiche française ras des pâquettes, définitivement.
23 août 2007
1900 (Novecento) de Bernardo Bertolucci - 1976
Comme quoi c'est possible de faire une grande fresque académique ou une saga énorme en gardant un ton personnel. 1900 est tout simplement incroyable, monstrueux et intime en même temps, vaste et mégalo comme c'est pas permis en même temps qu'hyper-sensible et précis. A ce niveau-là d'équilibre entre énorme production et précision de trait, je ne vois que Once Upon a Time in America ou Les Damnés, c'est dire...
Attention : Bertolucci ne parvient pas tout à fait au niveau des deux films précédemment cités. Bien qu'il tente le coup, allant même jusqu'à piquer les acteurs des uns (le De Niro de Leone) et des autres (le Lancaster ou la Sanda de Visconti), jamais il n'atteint la profondeur de discours de ses maîtres. Pas ou peu de métaphysique dans
1900. Mais au niveau purement visuel, le film n'a pas à rougir face aux autres, bien au contraire. C'est une merveille absolue pour les yeux, et Bertolucci atteint une maîtrise totale quand il s'agit de fixer un cadre, de faire se mouvoir un groupe de figurants, de passer d'un gros plan serré à un vaste panoramique sur la campagne italienne. Son film acquiert un souffle incroyable, qui s'étend sans aucun creux sur les 5 heures de projection, si bien qu'on se dit que pas une minute du film n'est inutile ou moins inspirée. Certes, il y a quelques signes de vieillissement dans cette reconstitution appliquée, mais c'est parce que 1900 a depuis été copié des dizaines de fois. L'ampleur de la mise en scène, toujours justifiée par le sujet, par le scénario, par les personnages, laisse sur le cul. C'est magnifique à regarder, vaste et doux à la fois, et même dans les scènes plus intimes,
Bertolucci trouve toujours une façon originale et intelligente de filmer ses personnages, en s'accrochant à des regards, à des sourires, à des défaillances de visage. L'académisme devient alors une autre façon de rentrer dans la modernité. Ajoutons que le film opère une subtile progression dans son esthétique, passant du verdoyant paysage de l'enfance à la grisaille de la guerre, puis au "sale" de la vieillesse avec une maestria impeccable.
Côté acteurs, cela tient du miracle également. Comment un tel foutoir dans la distribution peut-il tenir aussi bien ? Bertolucci se sert chez Pasolini, chez Scorsese, chez Peckinpah, chez Fellini, voire dans le cinéma français le plus jeune (à l'époque), mélange le tout, et obtient un jeu d'acteurs, certes éclectique, mais parfait. De Niro et
Depardieu mènent la barque avec génie (je vous conseille de voir le film en anglais, ne serait-ce que pour la voix de De Niro), mais en face d'eux, il y a du gros : coup de foudre bien sûr pour le couple shakespearien Sutherland/Betti, archétype du Mal, symbole des horreurs du XXème siècle, assumé avec un génie qui confine à la folie par les deux comédiens en sur-régime, parmi les plus haïssables du cinéma ; mais coup de foudre aussi pour le lâcher-prise de Lancaster et de Hayden, qui n'avaient pourtant plus grand chose à prouver, et qui se mettent au service du metteur en scène avec une confiance qui coupe le souffle. Petit à petit, le film, réaliste dans sa première partie, est grignoté par l'hystérie de ces acteurs hors paire (Sanda en folle furieuse, Alida Valli en furie pasolinienne, Sutherland période Casanova...), et les "petits" rôles finissent par imprimer leur marque italianissime sur cette
saga qui aurait pu n'être que sagement scolaire. Le film est solaire en même temps que cradasse et hyper-violent : chez Bertolucci, les sentiments les plus purs (amour maternel, passion, fraternité) cotoient la merde, la pisse, le sperme, le sang, la boue. On ne compte plus les arrivées foudroyantes de la trivialité la plus horrible dans une trame pourtant dédiée aux grands sentiments : on tue des enfants en les écrasant contre des murs, on explose des chats à coup de boule, on tue les cochons en gros plans, on recouvre les gens de merde, on se plante des fourches dans le bras, on se coupe les oreilles à la serpette, on se baise dans le foin et la bouse, on hurle à tout bout de champ. La vie palpite comme c'est pas permis, mais une vie crade, terrienne, laide et ordurière. Bertolucci était bien encore un cinéaste italien en 1976, dans la démesure (beau personnage, en passant, du
valet bossu, là aussi vrai archétype italien) et la fascination pour la vulgarité de l'existence.
Bref, tout est bon et grand dans 1900. On pourrait encore évoquer la magnifique musique de Morricone, l'intelligence d'un scénario qui brasse près d'un siècle d'histoire et le fait passer comme un souffle, la grande attention portée aux scènes de foule, les rythmes impeccables qui alternent calme et tempête, le beau dessin de chaque personnage (dont pas un seul ne reste enfermé dans le symbolisme de sa fonction)... C'est tout simplement un des plus beaux films-fresques de l'Histoire, coup de maître que Bertolucci n'a jamais réussi à atteindre à nouveau malgré ses essais. Génial.
09 janvier 2007
Innocents (The Dreamers) de Bernardo Bertolucci - 2003
J'avoue que je suis pas mal partagé sur ce Bertolucci : d'un côté on a affaire à un film on ne peut plus sincère, assez charmant dans sa naïveté, et cinéphilique dans le bon sens du terme ; d'un autre côté, la plupart des scènes sont d'un ridicule achevé, et tout ça sent la ringardise à mort...
Côté positif, donc : Bertolucci se permet un quasi-remake de son fameux Dernier Tango à Paris, duquel, il faut l'avouer, il n'est jamais vraiment sorti. Il plonge donc son héros (Michael Pitt, franchement pas mal) dans le Paris de 68, le Paris de l'insouciance, de la Cinémathèque, de la révolution sexuelle. Sur fond à peine esquissé de révolution (magnifique apparition, d'ailleurs, de Jean-Pierre Léaud dans son propre rôle de défenseur de Langlois, qui relit son discours de l'époque, rides en plus), il va découvrir la cinéphilie compulsive (j'avoue ne pas avoir réussi à répondre à tous les tests proposés par ses accolytes) en même
temps que la turlute en compagnie de deux camarades de jeu. Bon. L'intérêt principal du film, c'est d'enfermer son étrange trio dans une bulle hors du monde : les personnages sont uniquement concernés par les films, et agissent uniquement en référence aux scènes qu'ils ont vues sur grand écran. Les manifs de 68 ne font que de rares apparitions, et on sent tout l'amour que Bertolucci place dans le cinéma, qui apparaît comme un remède aux maux de la société. Le parallèle constant entre éducation esthétique et éducation sexuelle fonctionne bien, et les incursions d'extraits de films (que du bon, de Godard à Hawks, de Freaks à Garbo) rendent The Dreamers attachant. C'est un film d'enfant, un retour aux sources, une déclaration d'amour à ce qui constituât l'identité du gars Bertolucci : le cul et les films. De ce côté, donc, douceur et sincérité sont au rendez-vous, et ça se suit avec tendresse. Il faut dire que les
acteurs, frais et jolis comme tout, rendent bien justice à cette douceur. Ils sont parfaits de jeunesse rageuse et d'inconscience du monde (bien qu'ils tentent de manipuler des conceps politiques pointus).
Côté ratage, cependant : tout ce qui concerne les rapports sexuello-amoureux des personnages est d'une ringardise assommante. bertolucci filme aujourd'hui comme il filmait à l'époque du Tango, persuadé que le souffre sera le même. Raté : les scènes de cul sont ridicules, voire moches, là où on aurait aimé que la poésie du film agisse le plus. Bertolucci semble terrorisé devant le sexe, ce qui est bien le comble. Frileux et coincé, il filme des étreintes tout en ne les filmant pas tout en les filmant, en ayant l'air de dire: "Vous avez vu ce que j'ose ?". Ben non, il n'ose rien, le cinéma a évolué, depuis... De plus, il tente désespérément, en même temps qu'il raconte son hi
stoire, de la placer dans un contexte historique précis, et le voilà donc qui nous ressort les mêmes éternels vieux disques de Janis Joplin et des Doors, pensant que ça suffira à resituer les choses. Encore aurait-il fallu, pour que ça fonctionne, que son Paris de 68 soit réussi ; de ce côté-là, les clichés affluent, à commencer par le décor, extraordinairement maladroit : ce n'est pas en inscrivant les célèbres slogans de Mai sur chaque poteau qu'on arrive à recréer une ambiance. Tant qu'à faire, il aurait mieux fait de déréaliser complètement le monde extérieur pour donner plus d'importance à ce "hors-du-monde" des personnages. Là, il est à cheval entre deux volontés, celle de sortir son histoire de son contexte social, et celle de raconter une époque. Dans ces hésitations de débutant, Bertolucci passe à côté de ce qui aurait pu être un grand film sur le non-engagement, donc un grand film politique.
05 décembre 2006
Le Conformiste (Il Conformista) (1970) de Bernardo Bertolucci
Jean-Louis Trintignant est-il un enculé ou un homme comme tout le monde? Le scénario en deux lignes: dans l'Italie fasciste, un homme accepte d'aller à Paris pour supprimer son ancien professeur anti-fasciste; ce dernier -ainsi que sa femme dont il est amoureux - seront sauvagement assassinés sans même qu'il ait le courage d'intervenir directement.
Que cherche-t-il? A se venger d'une mère starbée, d'un père réellement fou, d'un abus sexuel, d'un refoulement sexuel, d'une femme petite bourgeoise bêtasse sur les bords, d'un milieu aristocrate en pleine déliquescence? Une chtite pointe de tout ça? D'ailleurs est-il vraiment maître de son destin, incapable qu'il est de passer à l'acte ou de venir en aide à un personne en danger ... Est-il un homme caméléon prêt à obéir au plus fort et lâche comme une vieille chaussette? Un peu comme tout le monde quoi... La seule fois où il semble faire preuve d'un tant soit peu d'humanité c'est lorsqu'il rencontre la sublimissime Dominique Sanda (mamma mia, plus sensuelle tu meurs) et qu'il lui propose de s'échapper au Brésil - c'est peut-être le seul instant du
film où il laisse percer une pointe d'hônnêteté et où son destin pourrait basculer du "bon" côté...; seulement celle-ci n'est pas dupe et sait parfaitement qu'elle a affaire à une marionnette, certes plus charmante que son bossu de mari, mais aussi fiable qu'une Citroën Visa dans les virages (et je sais de quoi je parle). Si le récit est dans sa narration relativement explosé (on suit une grande partie du film en flash-back, alternant les scènes de Jean-Louis espion et celles de Jean-Louis amant avant que celles-ci se rejoignent lorsqu'il prend le train avec sa femme pour passer leur lune de miel en France), à aucun moment on perd pied, devinant rapidement comment les pièces du puzzle s'assemblent; le plus extraordinaire restant la photo de Storaro: dès le générique de début on est surpris par cette lumière rouge - on retrouve des scènes équivalentes en orange ou bleu plus tard dans le film lors de scènes d'amour notamment (incroyable scène dans le train où les couleurs changent subitement du tout au tout) - nous montrant le Jean-Louis dans son lit (on pense automatiquement au Mépris, déjà adapté de Moravia... délire esthétique ou simple clin d'oeil?); certaines scènes cadrées superbement en biais permettent semble-t-il d'entrer dans l'esprit de JLT qui se remémore alors une séquence traumatisante de son enfance; que dire également de ces espaces incroyables: l'asile de fous avec cette suite infinie de bancs, le palais ministériel fasciste avec ces salles
d'une dimension surréaliste et ces statues gigantesques, cette danse où tout le monde se donne la main qui finit par s'enrouler comme un serpent de mer autour de JLT qui semble avoir perdu pied avec la réalité (c'est vrai qu'il a po des tonnes d'humour en plus notre gars) ou enfin ce double assassinat dans la forêt, Dominique Sanda suppliant JLT derrière la vitre de lui venir en aide, ce dernier n'esquissant pas le moindre geste... 'foiré.
Bref, du fond et de la forme, Bertolucci dans ses meilleures années (Il enchaînera quasiment avec le Dernier Tango à Paris et surtout le génial 1900 qu'il faudrait que je me refasse à l'occase)


