14 décembre 2007
Les Misérables (1934) de Raymond Bernard
Voilà sûrement ce que l'on peut considérer comme la meilleure version cinoche du bouquin d'Hugoche. Trois parties, classiques, la première s'organisant autour du personnage de Jean Valjean, la seconde des Thénardier et de Cosette, et la dernière faisant la part belle aux journées de 1832, de bonnes vieilles barricades pour demander la République.
Deux choses émergent avant tout: le style de Bernard qui s'offre un maximum de cadres de biais, un coup à droite, à coup à gauche (comme dans le dernier Hal Hartley... ouais po de rapport sinon) ce qui permet non seulement de donner l'impression, dans les confrontations (Javert/Valjean) que l'un prend plus ou moins l'avantage sur l'autre, mais surtout dans ce cadre 1.37:1 d'allonger l'espace et de donner aussi à certaines séquences (celle du procès en particulier avec Champmathieu) une approche décalée relativement moderne et un angle de vue en accord avec les turbulences psychologiques qui prennent place dans l'esprit de l'ancien forçat. Ce forçat est interprété par un Harry Baur royal, tête brûlée (et chauve donc...) à la sortie de son bagne, Jean Valjean impressionnant de par sa carrure et sa présence physique; en Mr Madeleine, sa personnalité s'efface derrière de longs habits noirs et des bouclettes de cheveux chenus; il est définitivement poilant en Champmathieu, jouant derrière ses grosses moustaches au bon gars incapable de s'exprimer clairement et de comprendre la situation dans laquelle il s'est fourré ; enfin, à moitié chauve en Fauchelevent, personnage plein de sagesse au seuil de la mort, il fascine par ses gestes gauches qui cachent encore une grande vigueur (il met leur race à la demi-douzaine de gars engagés par les Thénardier). Ancêtre de Philippe Léotard pour les poches sous les yeux, Baur est l'acteur complet qui donne une vraie grandeur à ce personnage mythique de la littérature, tout en le jouant avec une pudeur et une retenue des plus réalistes.
Dans la seconde partie, on pourrait retenir ces passages de l'enfance de Cosette chez les Thénardier, non seulement parce que la gamine possède la grâce et la fragilité du rôle mais surtout parce que les contrastes dans la taverne entre la bouffonnerie crasse de la famille Thénardier (mention spéciale pour la coiffure des gamines qui ferait rougir d'envie Marge Simpson) et l'assise ferme comme l'acier de Valjean sont remarquables: on ne tombe jamais dans la niaiserie, ni dans le côté misérabiliste de la chose; on a deux gros enfoirés qui en sont comiques par l'outrance de leur outrecuidance face à un Valjean qui en deux tours de main va remettre tout cela en place; même si la chtite Cosette avec sa chtite poupée est mimi comme tout, rien n'est fait pour en faire un tire-larme.
L'ultime partie a dû mobiliser l'ensemble des studios de Joinville (là aussi il y a une maquette des toits de Paris qui n'était pas obligée - même si comme le dit Gols, cela a toujours un petit côté bon enfant) puisqu'il se focalise donc sur ces journées de troubles à l'enterrement du général Lamarck, républicain. Cette jeunesse trente-deuxardes est bien sympathique par sa volonté de se battre contre les 3000 policiers emmenés par le général Sarko, euh non je confonds encore. Cette passion du vaincre ou mourir est belle de naïveté (je suis dur) et donne lieu à une jolie scène quand le gamin "Gavroche, fusillé, taquine la fusillade" (une des phrases préférée de mon ex-prof de français, cela lui fera plaisir); le gamin est un peu tête à claques mais passons.
Bien aimé également pour conclure les accents (l'accent parisien de la mort de certaines coquettes ou des gamines...) de l'ensemble de ces caractères qui donnent une vraie authenticité à ce monde d'avant la télé. Des accents rocailleux aux accents chantants, on a un beau panel de cette richesse. Certaines expressions aussi en voie de disparition (Mme Thénardier "rudoie" la chtite Cosette, son amoureux, un "gandin" est "mal mis"... Ouais? Non? Aime bien moi) sont un plaisir, Bernard ne tombant jamais dans le dialogue littéraire, lui préférant le ton populaire. Une belle réussite donc qui tient bien la route sur les 4h40.
02 octobre 2007
Les Croix de Bois (1932) de Raymond Bernard
Voilà un réalisateur français qu'exhume la collection Criterion et que je découvre avec vous (on va dire) - il est également responsable d'une version de 6 heures des Misérables mais là c'est pas sûr que je trouve un vendeur chinois pour me trouver ça. Bref, adapté du roman de Roland Dorgelès, Bernard nous plonge jusqu'aux racines dans la vie des poilus. L'enfer quotidien des tranchées comme si vous étiez, en direct des studios de Joinville, une plongée dans l'horreur qui ferait passer le Soldat Ryan pour un spectacle de guignols.
Première image et premier choc: des soldats en rang d'oignons qui se retrouvent rapidement superposés à l'alignement de croix dans un cimetière. Déjà ça calme. La fin du film sera tout autant terrible et inspirée avec ce défilé pour la parade dans un village de soldats morts de fatigue avec en surimpression dans le ciel une armée d'estropiés en route vers le paradis ou l'enfer, puis des images de l'arrière avec des femmes qui dansent et l'argent qui tombe du ciel vite remplacé par des gerbes funéraires qui tombent du ciel sur le champ de bataille. Tu vois ça en 32, tu réfléchis à deux fois avant de crier "hourra, vive la France" en 39. Le héros, l'Adjudant Gilbert, joué par Pierre Blanchar ressemble comme deux gouttes d'eau (de boue même) à Hippolyte Girardot (incroyable non?) ce qui nous le rend automatiquement sympathique. Antonin Artaud lui ne ressemble bien qu'à lui-même. Voilà donc notre recrue Gilbert qui fait la connaissance de son régiment; s'il est tout fier, les autres ont vite fait de le mettre au jus et, dès l'arrivée dans les boyaux de la mort, ça fanfaronne déjà moins. Il faut dire d'abord que les Allemands, c'est comme au football, ils ont une grosse défense. Quant aux contre-attaques (l'équipe du Brésil féminin en a fait les frais ce week-end, pour les spécialistes), elles sont souvent décisives: les Boches ne dorment jamais et passent la nuit à creuser comme des taupes jusqu'aux lignes ennemis; ils finissent par y mettre une mine et toute une équipe de 11 joueurs avec les 4 artilleurs-remplaçants part en fumée; heureusement pour notre Gilbert que la relève était arrivée juste 5 minutes avant, mais franchement, ça glace. Et puis vient le grand jour de l'attaque, 10 jours sans fin, à crapahuter comme des malades dans une région pas super touristique et rendu impraticable par les coups de boutoir de nos amis les Boches. Les explosions n'arrêtent jamais, et il se peut qu'on ait manqué de bombes en 39-40 à cause de ce film. C'est un véritable feu d'artifice et tous nos courageux soldats tombent les uns après les autres. Ils finissent même par se retrouver dans un cimetière à se cacher dans les tombes ouvertes au ciel ce qui ajoute au côté glauque de l'histoire...
La caméra de Bernard se fait ultra-réaliste (il n'hésite pas à faire du caméra à l'épaule et le montage est d'une fluidité impressionnante); même lorsque les images sont un poil accélérées, cela ajoute à la panique de nos hommes; ça hurle, ça râle, ça déchiquète, on se croirait dans Voyage au bout de la Nuit aux côtés de notre Ferdinand. Le noir est d'une noirceur impassible (superbe travail de rénovation au passage) et nos hommes de passer leur temps à serrer des dents et des fesses (moi on m'y prendrait pas deux fois). Bernard ne cherche en rien à faire un portait à charge des ennemis, il se contente de montrer simplement de pauvres bougres qui se tirent les uns sur les autres comme la misère s'abat sur le pauvre monde. La solidarité entre les hommes, leurs petits mots de soutien échangés en passant n'y changent rien, ils courent à l'abattoir, destiné à être abandonnés mort ou mourant sur cette terre en ruine. "Ils nous useront jusqu'au trognon, jusqu'aux pépins même" s'exclame un de nos gars en pensant aux gradés bien calfeutrés. Croix de bois, croix de fer, un des films les plus réussis sur la boucherie de la guerre. Raymond Bernard !... ah non, connaissais po...






