Ceci est une Pipe de Pierre Trividic & Patrick Mario Bernard - 2000
J'ai déjà dit sur ce blog toute l'admiration que j'avais pour ces deux génies que sont Bernard et Trividic, et c'est avec élan que j'ai envoyé ce moyen-métrage antérieur aux chefs-d’œuvre des gusses. Disons que tous les éléments y sont déjà qui feront la grandeur de Dancing et de L'Autre : goût pour l'expérimentation formelle, travail sur l'intime, intellectualisme pur mâtiné d'une vision très originale des corps, étrangeté inquiétante de leurs séquences conceptuelles... On reconnaît bien là nos deux ours. Le film démarre d'une commande : filmer leur intimité avec pour seul outil une caméra DV... à moins que le vrai départ du film soit plutôt ce livre de photos d'hommes à poil dont les pages ont été soigneusement découpées pour cacher les sexes... Plusieurs entrées donc, pour un discours qui se dessine peu à peu : il va être question de la pornographie, c'est-à-dire de la représentation des corps, la question étant de savoir si la réalité n'est pas plus présente dans ces représentations-là que dans la vie elle-même. Il faut reconnaître que ça fuse niveau concept, même si les bougres ne sont pas toujours très clairs dans leur théorie. Le film met concrètement en pratique la pensée philosophique qui dit que la pornographie n'est pas une "représentation" de la réalité mais la réalité elle-même. Par exemple, premier plan : une vigoureuse pipe administrée par un de nos compères à l'autre ; ou plus tard, une belle séquence de sexe entre les deux en vue d'obtenir un essai filmé entre poésie et film de boules. Le film est parfois frontal (dans sa façon d'aborder le sexe ou la vie domestique des réalisateurs), démentant ainsi la fameuse formule de Magritte parodiée par le titre : ici, on aura bien droit à une pipe, et pas à l'image d'une pipe parasitée par les représentations qu'on s'en fait. Mais le
film sait aussi être parfois beaucoup plus abstrait, et ce n'est pas son meilleur côté : en se livrant à ses expérimentation absconses qui éloignent du sujet plus qu'elles ne le précisent, le couple s'égare un peu et nous avec, prenant des poses d'intellos alors qu'ils sont bien meilleurs dans la frontalité. Au final, il faut reconnaître que la démonstration n'est pas très probante : on apprécie la théorie, mais concrètement le résultat ne saute pas aux yeux. Mais Ceci est un pipe est néanmoins un vigoureux essai sur la représentation, insaisissable et original, dérangeant et touchant.
L'Autre de Patrick Mario Bernard & Pierre Trividic - 2009
Tant qu'il existera des films comme L'Autre, on pourra être rassuré sur le pouvoir du cinéma à invoquer les fantômes. Ce film tient du miracle, et je dois reconnaître que je n'avais pas découvert un cinéma aussi étrange depuis Grandrieux (qui partage beaucoup de choses avec Bernard et Trividic). Les deux compères, dans une mise en scène plus que brillante, parviennent à rendre concret un pur sentiment : la jalousie. Dire que le film raconte la jalousie d'une femme pour la nouvelle maîtresse de son ex, et sa lente folie obsessionnelle, serait enlever la plus grande part de la chose : le mystère, l'étrangeté. Les réalisateurs, à partir de cette banale histoire, parviennent à toucher quelque chose qui se situe à la limite du fantastique, une ambiance délétère et glacée qui évoque, en vrac, le "surnaturel quotidien" de Kiyoshi Kurosawa, l'atmosphère inquiétante et ouatée de La Moustache de Carrère, la ville envisagée comme un vecteur de dangers insaisissables à la Carpenter,... le tout en restant au plus près de la réalité, de l'actrice, des sentiments.
Etre remplacée par une autre devient pour Anne-Marie une façon de s'envisager soi-même sous un jour nouveau, "l'autre" du titre étant avant tout soi-même, avant d'être "l'autre femme". Sa folie, que n'importe quel cinéaste aurait traitée avec une fausse pudeur chiante, se transforme ici concrètement en actes divers : le reflet dans la glace qui se désolidarise de son modèle, une porte prise par une caméra-surveillance qui bat bizarrement, quelques regards trop appuyés, une femme qui s'évanouit sans raison. Petits moments paranormaux qui, filmés ainsi frontalement, tissent une toile inquiétante autour du personnage. On est subtilement placé dans le cerveau même d'Anne-Marie et en même temps à l'extérieur, la regardant sombrer comme on regarderait une souris de laboratoire. Le montage hyper-sophistiqué de l'ensemble, qui frappe par petites touches, en puzzle, sans vraie chronologie, est pour beaucoup dans l'aspect laboratoire de L'Autre ; mais ici, laboratoire ne signifie jamais vaine expérimentation : on reste dans le concret de la vie, dans le quotidien. C'est juste la légère vrille de ce qu'on nous donne à voir qui crée le malaise, l'inquiétude, voire la peur (la première fois que le reflet ne répond pas à Anne-Marie vous frappe comme un coup de boule).
Bernard et Trividic filment la ville comme personne d'autre. Le film s'ouvre sur des files de voitures prises dans la nuit, quelques petites lumières anonymes ; un petit tour vers plusieurs vies possibles, à travers quelques plans hanekiens parfaits, et on se fixe "au hasard" sur cette femme en manque d'amour ; on n'aura de cesse, ensuite, de toujours la placer au sein de la foule, par rapport aux autres existences qu'on aurait pu filmer tout aussi bien. La voix finale le rappelle : cette femme n'est "qu'une parmi les autres". C'est cette terreur d'être seul au milieu des autres qu'arrivent à filmer les deux metteurs en scène, qui n'hésitent jamais à perdre leur personnage derrière les figurants, à la rendre floue, ou trop éloignée pour qu'on la distingue vraiment. Inversement, le prodigieux travail sur le son met toutes les voix très en avant, comme les bruits, aussi anachroniques qu'ils soient. On y gagne une impression de proximité-distance très troublante. Le choix des couleurs, alternant l'orangé des intérieurs au gris métal des bâtiments urbains, et cette façon de filmer la nuit comme elle est (c'est-à-dire sombre, occultant tous les détails) ajoutent encore à la prenante tension du film. Enfin, le jeu "en décalage" de Dominique Blanc, génialississime, est une trouvaille énorme : elle est crédible, et pourtant fausse, comme l'est son personnage habité par une présence diabolique et incontrôlable (elle-même).
L'expérience est éprouvante sans violence, et on ne cesse d'être épaté par la façon dont on nous plonge dans l'esprit de cette femme seule et désespérée, juste par la mise en scène, sans jamais s'appuyer sur des effets de scénario faciles. De scénario, il y en a très peu finalement, ou alors très simple : une femme est quittée et ne l'accepte pas. C'est tout. Arriver à livrer un film d'une telle étrangeté avec une trame aussi petite force le respect. Merci au Père Noël féminin et bienveillant qui a mis ce DVD dans mon p'tit soulier. (Gols - 02/01/10)
Totalement sous le charme du texte de Gols - c'est ma tournée, marche - sous le charme, lui-même, de ce récit étrange, je décidais de mettre la main sur ce DVD que j'avais aperçu auparavant dans des bacs shanghaïens sans avoir osé, bêtement, tenter l'expérience. Mission accomplie donc - il m'a fallu le temps et des tours et des détours, mais ne noyons point le poisson - , seulement qu'ajouter au compte rendu pêchu de mon compère...? De la jalousie à la folie, oui, et surtout cette impression terrible de solitude qui mine véritablement de l'intérieur notre héroïne. Il faut la voir fondre en larme lorsqu'elle est témoin d'une "déclaration d'affection" d'une femme à... son chien, comme si soudainement tout le vide de sa propre existence remontait à la surface. Après avoir déclaré d'un air vaillant qu'elle voulait - après 18 ans d'union - enfin vivre sa vie, la pauvrette va très vite déchanter, prise au piège de la jalousie à défaut sûrement d'avoir autre chose à faire. Elle tentera bien de se raccrocher aux branches "familières" - un ami perdu du vue capable de lui procurer sa petite dose d'amour (terribles, les propos d'Anne Marie (Dominique Blanc) après la petite coucherie, lorsqu'elle parle de "naufrage") mais dont l'existence est plus condamnée que la sienne; la bonne copine avec laquelle on batifole mais sans que cela mène à grand-chose... - mais le regard qu'elle finit par porter sur sa propre existence - les étranges séquences dans le miroir qui dérapent... - la font de plus en plus sombrer dans la dépression et la folie. Les deux cinéastes, avec cette caméra toujours en mouvement qui "pannote" latéralement ou verticalement, qui glisse sur cette ville, traduisent parfaitement le glissement incontrôlable de la raison d'Anne-Marie. Le récit est âpre, parfois caustique (lorsqu'elle s'adresse à la femme, en désintox d'alcool, parvenue à la fin de sa cure : "je préférais quand vous étiez folle : vous voilà définitivement foutue" (de mémoire...)) et traduit à la perfection ce passage du manque affectif à l'obsession, de la solitude (ces appareils modernes (la caméra pointée sur l'entrée de l'immeuble, le dispositif de sécurité à l'intérieur de l'appart : le danger ne vient point de l'extérieur mais bien de son for intérieur, déclenché en quelque sorte par l'absence de toute présence humaine dans son foyer) au déraillement. Dominique Blanc campe ce personnage qui devient marteau (mouais, facile) avec brio, trouvant ici un rôle extraordinaire à la hauteur de son talent - ça c'est dit. Merci Père Noël à la barbe rousse. (Shang - 22/02/10)
Dancing de Patrick Mario Bernard, Xavier Brillat & Pierre Trividic - 2002
Les films de Trividic et Bernard seraient-ils en passe de devenir MA découverte de ce début de décennie ? Mmm ? Le suspense est total, mais au vu de Dancing, et après L'Autre, j'ai bien l'impression que se cachent là deux authentiques génies. Ce film est extraordinaire, et on se demande bien pourquoi il est aussi peu connu. Audace, style, intelligence aussi bien dans le propos que dans la forme, c'est un choc à la hauteur de ceux qu'ont pu être Grandrieux ou Guiraudie, c'est-à-dire la découverte d'un cinéma différent, éminemment original et personnel, et d'un regard nouveau.
Dès les premiers plans, on est happé dans cet univers étrangissime : paysages de Bretagne solitaires, un homme qui s'y promène en baladant une petite figurine d'ours qu'il cherche à placer dans le décor. En parallèle, un autre homme qui lui ressemble, répond aux questions d'une journaliste. Le montage de ces deux séquences a priori sans rapport est épatant, plongeant immédiatement le film dans une sorte d'expérimentation "viscérale", pas du tout intellectuelle mais plutôt immédiate. On ne sait rien de ces gens, et pourtant on sent déjà toute
la part de mystère qui va les gagner. On apprend que ces deux-là sont ensemble, l'un est plasticien (et prépare une bizarre expo sur les ours), l'autre cinéaste (et travaille sur les mondes parallèles). Toute la première partie, sans comporter clairement de plans "fantastiques", inquiète déjà, par ces cadres étranges, par ce rythme désaccordé qui est mis en place, par ce jeu naturaliste et pourtant décalé des acteurs. Le film est direct, sans mystère apparemment (les scènes de cul filmées directement, les dialogues quotidiens), mais il y a déjà cette part d'inquiétude, qui débouche au coin d'une scène sans prévenir : pourquoi le plasticien est-il attiré par cette image bizarre de deux hommes déguisés en petites filles ? Pourquoi cette insistance sur les outils de communication froids (internet, la télé) ? Pourquoi cette récurrence de plans sur un trou, sur une trappe, sur toutes les ouvertures possibles dans le décor ?
Le genre fantastique déboule ainsi discrètement, par petites touches, jusqu'à envahir complètement la trame. Peu à peu, le plasticien est victime d'hallucinations : il voit une silhouette massive, celle d'un homme baraqué, sortir du sous-sol déguisé en fillette à petite robe et gros noeud. Les premières apparitions de la créature sont absolument terrorisantes, je n'avais pas eu peur comme ça depuis longtemps : c'est que les réalisateurs ont compris que la peur naît non seulement de l'illogique, mais surtout du rire, du clownesque, du burlesque. Cette masse musclée qui porte une jupette est ainsi burlesque, ridicule, et rendue d'autant plus glaçante. Quand elle apparaît enfin plein cadre, dans un plan extraordinairement surprenant, on en prend plein les yeux.
Cette fillette, c'est le plasticien lui-même confronté à son double. On retrouve le thème présent dans L'Autre, cette terreur qu'il y a à se confronter à soi-même. Comportement étrange, visage presque débile, le
double ne veut rien, ne dit rien, ne révèle rien : il n'est là que pour opposer un miroir dérisoire au personnage. Les scènes de cohabitation des deux gusses (lui et lui-même) sont parfaitement millimétrées effrayantes et drôles, filmées avec une grande intelligence (l'utilisation des contre-jour, la photo très réaliste opposée à des plans purement "laboratoire", cette façon de rendre angoissant le rien, cette musique contemporaine sans affect). On est littéralement immergés dans cette histoire, happé par le déroulement impeccable de l'écriture de Bernard et Trividic. On ne s'attendait certainement pas à se retrouver dans ce film fantastique, et les deux gars nous y plongent avec une finesse remarquable. Beaucoup de détails du film resteront inexpliqués (les ours, l'importance du dancing désaffecté, la présence d'un personnage kubrickien inquiétant lors du repas de Noël, et surtout cette fin prodigieuse que je ne dévoilerai pas), et c'est tant mieux : on quitte le film complètement bluffé par la précision de l'atmosphère, par l'originalité du regard et par cette terreur qui nous
est venue sans aucun effet concret à l'écran. Renseignements pris, Trividic et Bernard sont aussi les auteurs d'un documentaire sur Lovecraft : les rapports sont évidents. La peur côtoie le quotidien, le monde intérieur est fait de monstres enfantins et terribles, on frôle sans cesse la démence. Un immense film, qui donnerait presque envie de modifier légèrement le palmarès des meilleurs films 2000-2009...




