19 mars 2009
Le Septième Sceau (Det Sjunde Inseglet) d'Ingmar Bergman - 1957
Là, c'est comme pour 8 1/2 : difficile de résumer en quelques lignes la prodigieuse profondeur de ce chef-d'oeuvre total. A chaque scène, on se dit qu'on est au summum du film, et Ingmar se dépêche de surenchérir aussitôt. Splendide visuellement, vertigineux dans son propos, parfait à tous les postes techniques (acteurs, musique, décors, montage), Le Septième Sceau est définitivement à la hauteur de sa réputation.
Ce qui se joue ici, c'est la posture à adopter face à la mort. Ca se passe au Moyen-Age, en pleine épidémie de peste, et on suit les pérégrinations d'une dizaine de personnages qui ont tous une manière différente d'affronter l'horreur. Tout tourne autour d'un chevalier (Von Sydow, littéralement déifié par le noir et blanc qui met ses yeux presque en relief), rejeté par la mer après une longue croisade sans but : son souci à lui, c'est se rassurer, obtenir la réponse à son agoisse métaphysique : s'il sait que Dieu existe, il pourra mourir. Face à cette terreur, les autres abordent le souci avec des comportements différents : il y a le cynique nihiliste et athée, qui regarde tout ça avec un détachement brutal ; un comédien naïf touché par la grâce et du coup peu armé pour la vie ; sa femme qui mise tout sur la joie et l'amour ; un bucheron crétin sauvé de l'angoisse par son idiotie ; ou une jeune femme mutique qui accepte la mort avec reconnaissance. Cette troupe traverse le monde lentement, confrontée au pire de l'humanité (superstitions, violence, vénalité, obscurantisme, maladie...)
Le film est imprégné jusqu'au trognon d'une ambiance mortifère, que Bergman multiplie par des effets visuels terribles : la longue scène de procession religieuse, digne d'un Eisenstein dans ces portraits en gros plan d'êtres en extase ou en souffrance, est une tuerie du point de vue esthétique, avec son montage hyper-complexe de plans courts qui s'encastrent les uns dans les autres ; la scène finale, qui voit 6 personnes aborder frontalement la mort, est un exemple de délicatesse dans les mouvements de la caméra, qui donne à chacun sa petite réplique, son petit comportement, sa dernière seconde de gloire ; la scène de torture morale dans la taverne, où un pauvre saltimbanque est contraint de danser pour faire oublier la mort aux clients avinés, reste dans la rétine par sa puissance formelle, par la profondeur du regard et la violence des actes. Même des idées qui pourraient être ridicules sur le papier (Von Sydow qui cherche dans le regard d'une enfant brûlée au bûcher la réponse à ses angoisses) deviennent des purs instants de génie par la profondeur qu'Ingmar leur confère, par le grand sérieux qu'il met dans ses questionnements.
Mais ce qui est encore plus fort, c'est que Bergman parvient à insérer dans cette atmosphère morbidissime des morceaux de comédie pure, voire de farce. La représentation minable des comédiens, ponctuée par une chanson ridicule, montée en parallèle avec une scène de drague dans les champs, est hilarante (les cris d'oiseaux pile sur le rire de dinde de la blondasse), ainsi que cette séquence finaude où un cocu de mari veut se venger de son rival : la fausse mort théâtrale de ce dernier se terminera par une mort bien réelle, le tout sans quitter la légèreté (la Mort qui scie l'arbre dans lequel il a trouvé refuge, il fallait oser). Le film va son chemin comme ça, sur le fil entre le sérieux et le léger, et chaque séquence trouve miraculeusement sa place dans un dispositif d'une très ambitieuse ampleur. Le Septième Sceau est riche, très riche : en 90 mn, il nous fait croiser une foule de personnages, frôler la mort et l'amour, toucher la sainteté et douter de Dieu, et surtout prendre des gifles esthétiques toutes les 2 minutes. C'est qui, le patron ?
l'odyssée bergmaneuse est là
01 février 2009
Face-à-face (Ansikte mot ansikte) (1976) d'Ingmar Bergman
Femme au bord de la crise de nerf, version suédoise et, qui plus est, bergmanesque : c'est pas le genre de truc à vous arracher un sourire ou à vous tordre de rire. Vous n'avez pas la patate, vous gardez un sale souvenir de votre enfance, votre mari et vos enfants vous ennuient, vous regardez l'armoire à pharmacie de travers? Ce film n'est définitivement pas pour vous et vous ferez mieux de passer votre chemin en courant. Bergman a le don pour vous plomber une journée, c'est ce qui fait résolument toute sa force.
La chtite Liv Ullmann, psychiatre de son état, retourne vivre pour un temps chez ses grands-parents alors que son mari est parti pour deux mois aux Etats-Unis faire une tournée de conférence. On voit bien qu'elle a po l'air d'avoir le moral, nan, vraiment pas la péchouille, le regard un poil fuyant pour répondre aux injonctions de la grand-mère, et rien que de s'imaginer réhabiter sous le même toit que ses parents on la comprend. Mais on sent qu'il y a même plus que ça : qu'elle croise dans les escaliers le regard mortifère d'une vieille femme, regard qui réapparaît dans ses rêves, dans ses visions, et un frisson la parcourt (j'ai eu le même, remarquez, fout les chocotte c'te vieille avec sa pupille de corbeau), qu'une mémère lui parle de ses désirs sexuels et on la sent fébrile, sur la corde, qu'on la viole ou tout du moins qu'on essaie (un Bergman hardos) et elle reste sèche comme un cactus suédois (la preuve que cette plante n'existe point confirme bien mon propos), qu'un type barbu flirte avec elle et elle te le remballe sa mère que j'avais honte pour lui... On la sent sur le fil du rasoir, pas plus heureuse qu'un Chinois en vacances, et cette boîte de comprimés qui traîne, elle va te l'avaler gellule par gellule que cela m'a foutu mal au ventre rien que d'assister à cette scène filmée dans sa longueur. Entre la vie et la mort, elle se retrouve victime d'étranges rêves qui révèlent peu à peu toutes ses angoisses au plus profond d'elle, tout ce qui la ronge depuis des années. Au réveil, lorsqu'elle reprendra peu à peu ses esprits, elle livrera non seulement quelques éléments de son passé (la mort de ses parents et de certains de ses proches, sa frigidité,... c'est la fête youpla!) mais surtout elle se lancera dans une diatribe contre son éducation qui m'a toujours po fait retomber les poils; Liv Ullmann se lance dans une imitation de sa grand-mère lui dictant, petite fille, ses règles, tout ressort d'un coup, face caméra et putain, émotionnellement, c'est comme se faire assommer par une poêle. Une séquence qui vous coupe les deux pattes, littéralement.
Une véritable "handicapée émotionnelle", c'est ainsi qu'elle finit par se définir, le barbu à ses côtés acquiesce et on sent qu'ils seraient près, tous les deux, à coller cette étiquette à la plupart de leurs semblables ayant abandonné toute foi en Dieu (presque tout le monde quoi, on est d'accord). Cette plongée dans les tourments, les peurs de cette femme qui vire à la crise existentielle est au final assez impressionnante tant l'on sent un trouble profond l'étreindre, un doute terrible l'habiter (devait pas se marrer tous les jours Ingmar, diable): sa véritable crise de nerfs quand elle passe des rires aux larmes est proprement estomaquante. Même si l'ultime note sur la fin est un poil plus optimiste ("Quand on a que l'amouuuur..."), ce n'est pas le genre de films que vous aimeriez offrir à vos petits-neveux (à la limite à votre belle-soeur mais vraiment pour l'enfoncer). Pas un film donc vraiment olé-olé, mais qui bizarrement passe super vite (je dois pas être au mieux remarquez en ce moment...) sûrement grâce au jeu totalement habité de la Liv - extraordinaire, c'est le mot - et au travail d'orfèvre, à la caméra, du merveilleux Sven Nykvist qui suit au millimètre chaque mouvement du visage de cette femme (pas un manchot le gars, je vous prie de me croire). Un face-à-face avec soi-même qui fout en tout cas bien les boules... Bon allez, si on se tapait un ptit Pierre Richard après ça ?
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12 janvier 2009
Une Passion (En Passion) d'Ingmar Bergman - 1969
C'est toujours pas la fête chez Ingmar en 1969. Une Passion déborde d'une sorte de désespoir morbide, qui mélange allègrement solitude, suicide, folie, incapacité de vivre avec les autres, et animaux assassinés. Ambiance délétère et parfaitement close sur elle-même pour cet essai assez abscons sur l'impossibilité d'oublier son passé, paysages glauquissimes d'île en plein hiver, opacité troublante des personnages : on a envie après ça d'un bon vieux De Funès.
C'est pourtant bien intéressant, en tout cas pendant une heure. Le jeu parfait de Von Sydow en homme banal, presque "sans qualité", sans passion justement, dont on ne sait rien, donne à toute la première partie un aspect mystérieux très troublant. On a envie de suivre cet homme, de voir ce qui va lui arriver, d'autant que Bergman se permet, en plein milieu, de couper son film avec une interview de l'acteur lui-même qui tente d'expliquer son personnage.
Le cinéaste traque en gros plan ses moindres expressions, et nous plonge avec une rapidité bluffante dans l'énorme énigme que constitue cet homme. Sa rencontre avec d'autres habitants de l'île (un ermite étrange, une veuve intrigante, un couple à l'abandon) va lancer une histoire complexe de fristrations et de mensonges dont Ingmar a le secret.
Le souci, c'est qu'on sent bien que chaque plan du scénario est signifiant, mais qu'on manque de clés pour décrypter tout ça. A force de cultiver le mystère, Bergman nous perd : pourquoi ces animaux torturés ? quel est le sens de ce rêve en noir et blanc ? que veut dire la symbolique du photographe, de la boîteuse, du chien sauvé de la pendaison, de ces images télévisées sur le Vietnâm ? On voyage dans ce labyrinthe formel sans lumière, et à force ça use. Le film est pourtant souvent magnifique, avec cette mise en scène très audacieuse qui allonge l
es plans jusqu'à l'infini (la confession de Liv Ullmann est un sommet de l'art bergmanien, avec ce talent inouï qu'il a pour saisir la moindre expression de visage), qui alterne la plus rude réalité (les animaux) et l'onirisme (le rêve, dans la continuité de La Honte, précédent film), qui développe un écheveau de sens et de significations sur le moindre détails. La photo, superbe dans son créneau terne et sale, accompagne parfaitement l'ambiance glaciale du film, et les acteurs sont parfaits. On suit donc ça avec curiosité et une indéniable admiration pour le génie formel du compère. Mais... à la fin, on se dit qu'encore une fois Bergman s'est trop laissé aller aux strictes règles de la "psychologie déviante", et que ses personnages profonds commencent à tourner en rond. Un festival pour les yeux, mais une migraine qui rôde.
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09 janvier 2009
Bildmakarna (2000) d'Ingmar Bergman
Bien que les sous-titres anglais soient loin d'être d'une pureté cristalline, on parvient à comprendre l'essentiel de cette adaptation bergmanienne de la pièce de Per Olov Enquist (pas de lien avec un joueur de tennis, non, hein?). C'est loin de n'être "que" du théâtre filmé, tant la mise en scène est réglée comme du papier à musique, tant la caméra traque parfaitement ces personnages coincés dans une seule pièce - une mini-salle de projection. On assiste essentiellement à la confrontation entre deux femmes - une écrivaine nobellisée et vieillissante (remarquable et absolument parfaite Anita Björk) et une jeune actrice effrontée qui secoue un peu la vieille (Elin Klinga, somptueusement belle mais parfois un poil limite dans son jeu - si vous permettez l'avis d'un amateur absolument po éclairé).
Elin, obsédée en tant qu'actrice par la nécessité de comprendre parfaitement un rôle avant de l'habiter sur scène, respecte la nobel mais n'hésite point à la pousser dans ses derniers retranchements pour connaître le "sens profond" de son oeuvre maîtresse (celle-ci étant portée à l'écran par un certain Viktor, amant âgé d'Elin; juste auparavant, Viktor et Julius, l'opérateur photo du film, ont montré, dans leurs petits souliers, des extraits du film à l'écrivaine, extraits qui semblent loin de l'avoir convaincue). Elin, qui a été écartée du projet, pense être plus à même de comprendre le fond de ce récit qui tourne autour d'un père alcoolique... L'affrontement entre les deux femmes semble avant tout affaire de style et de génération (Elin ,très rentre-dedans, la vieille très digne) même si, au fond, elles ne tardent point à s'avouer plusieurs points communs. L'écrivaine ne tarde pas à s'ouvrir peu à peu à cette jeune femme dont elle respecte la fougue et lui livre les différents secrets de sa vie... Ces révélations surprenantes donnent un nouvel éclairage sur l'oeuvre de l'écrivaine qui a toujours su parfaitement cacher son jeu dans un but très précis. On pense immédiatement au titre de la pièce, littéralement "faiseur d'images" (j'ai un DEUG de suédois) qui peut renvoyer aussi bien à cette veille femme, qui a donné dans sa création une image bien différente de la réalité, qu'au réalisateur - qui a "projeté" dans son film sa propre histoire personnelle, à partir de la trame de l'écrivaine - voire au photographe - par définition... L'actrice, qui insistait au départ sur la responsabilité de l'auteur par rapport à ses écrits, se rend compte que la "vérité" d'une oeuvre est loin d'être si évidente à percer. Rapports entre le créateur et sa création, interprétation (morale ou sur scène) d'une oeuvre, problèmes d'adaptation par un autre créateur..., autant de thèmes évoqués dans cette pièce d'une excellente tenue et jouée royalement par la mater Anita Björk.
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08 janvier 2009
L'Œil du diable (Djävulens öga) d'Ingmar Bergman - 1960
Projet assez bancal sur le papier, mais qui se révèle être un Bergman plaisant, L'Œil du diable n'est qu'en partie réussi. Ce qui convainc, c'est cette légère promenade dans les sentiers peu rebattus de la comédie. Ingmar sait être très léger quand il le veut, et ce film-là n'est ni plus ni moins qu'un vaudeville sophistiqué, qui se pique en plus de mettre en place une imagerie folklorique vraiment jolie. Un peu comme Le Septième Sceau, si vous voulez, mais drôle... moui...
Ca se passe en enfer, avec ce qu'il faut de flammes tourbillonnantes et de petits démons torves. Le diable a un orgelet à l'oeil ; la cause : une jeune femme sur la Terre est "pure" (entendez qu'elle n'a jamais couché), et Dieu s'apprête à faire sonner les trompettes pour fêter ça. Le diable va donc envoyer THE séducteur, Don Juan lui-même, pour séduire la fille. Il n'a que quelques heures... Ce début est parfaitement mignon et rigolo : entre le programme mis en
place pour punir Don Juan de sa vie de débauche (il séduit chaque jour une femme, qui disparaît dès qu'il la conquiert, argh) et la tronche des conseillers du diable (deux marquis poudrés au passé chargé), Bergman laisse libre court à une fantaisie peu habituelle chez lui, n'oubliant pas au passage de livrer quelques plans bergmaniens à mort (le diable qui se regarde dans un petit miroir). Ca continue dans cette veine avec l'arrivée de Don Juan et de son valet sur terre : ils embobinent un brave pasteur concon et d'un indécrottable optimisme, dans un riant décor de campagne qui ne paye pas de mine.
Ensuite, malheureusement, le film se fait plus confus : on ne sait plus trop si on est dans la comédie ou dans la déjà vue allégorie sur le sens de la vie et la métaphysique de l'amour. Les passages avec le pasteur restent d'une belle légèreté, avec ces allusions aux farces du Moyen-Age et
au vaudeville, mais la partie "séduction" est faite avec un sérieux un peu en porte-à-faux avec le sujet. En eux-mêmes, ces dialogues profonds sur la fidélité sont beaux, mais ils s'insèrent mal dans un scénario léger. Les acteurs n'aident pas à y voir clair, surtout Sganarelle (appelé Pablo, ici, tiens), hésitant sans arrêt entre farce et drame, et physiquement peu crédible en séducteur de la mère. On quitte petit à petit l'agréable scénario du début, pour trouver un portrait de Don Juan en séducteur/séduit, revenant avec force grimaces sur son passé immoral. Le constat est amer : les temps changent, l'amour ne tient que grâce aux cachotteries et aux mensonges, le monde n'est ni beau ni laid, le mal a son mot à dire partout, et les femmes sont infidèles. C'est bien sûr bien écrit, intelligent et subtil, mais on aurait préféré que Bergman tranche un peu plus sur le ton de son film, qui est un peu maladroit au final.
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01 janvier 2009
L'éternel Mirage (Skepp till India land) (1947) d'Ingmar Bergman
Un petit Bergman de derrière les fagots pour commencer l'année. Des relations père/fils ultra tendues - c'est clair que lorsqu'on se dispute la même meuf, cela crée des anicroches au sein de la famille -, une petite envolée lyrique pleine d'amour et d'eau fraîche, un vieux navire qui s'enfonce et qui s'amuse à jouer les métaphores, il ne fait décidément pas bon rester à quai : seul le voyage est peut-être capable d'apporter un petit vent de liberté et d'espoir...
On retrouve Birger Malmsten (Richard Virenque pour les amis du Tour) - en bossu - qui revient d'un très long voyage en bateau - sept ans c'est plus qu'il n'en faut pour faire 30 fois le tour du monde. Il est hanté par le souvenir d'une chtite prénommée Sally. Ca tombe plutôt bien vu qu'il finit par tomber dessus et nous voilà parti les gars pour l'éternel flash-back qui va se faire fort d'expliquer un peu les dessous de l'histoire... En fait, notre jeune Birger vivait avec son père sur un bateau qu'ils réparaient; ce dernier au tempérament colérique passait ses nerfs sur son gamin qui mouftait guère. En plus de ça, le père, qui ne se refusait rien, ramèna sur le rafiot une cocotte au su et au vu de sa femme qui resta coite. Devenant peu à peu aveugle, il nourrissait le projet de larguer tout le monde et de s'offrir une ultime virée amoureuse. Oui, le problème c'est que, forcément, il avait po prévu que son gars craquerait pour la chtite et finirait par s'opposer à lui... C'est d'ailleurs, à mes yeux, cette petite escapade amoureuse - minces silhouettes renoiriennes parcourant la campagne, baisers à même le sol avec, dans un coin du cadre, une petite fenêtre entrouverte comme une promesse à venir, héroïne s'étirant de contentement au pied d'un vieux moulin rustique - qui marque le plus de point dans ce drame assez claustrophobique. On sent bien que le pater, véritable monstre d'égoïsme, sombre peu à peu - tout comme le rafiot qu'il rafistole (image, quoi...) -, sa perte progressive de la vue ne traduisant jamais que son aveuglement sentimental vis-à-vis de sa femme et son fils. Il y a d'ailleurs un plan sur son ombre, dans un moment crucial, qui lui donne de véritables airs d'un Nosferatu murnesque. Si le ton général du film n'est pas vraiment à la déconne - seules les gambettes de la chtite Sally et sa poitrine gonflée (toujours sensuelle l'actrice bergmanienne) apporte un peu de vie -, la fin tend résolument vers l'optimisme. Ca manque encore un peu d'aspérité au niveau des personnages - le père despotique, le jeune fils qui se rebelle, la mère impassible - mais l'atmosphère carnéenne de ce quai brumeux est assez bien plantée. Rien d'un mirage mais po déplaisant.
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30 décembre 2008
Il Pleut sur notre Amour (Det Regnar på vår Kärlek) d'Ingmar Bergman - 1946
Un titre joli comme une poésie de Brautigan, un ange gardien à la Capra, quelques belles scènes de baisers ou de farniente entre les amants, un noir et blanc soigné... pour un film un peu trop démonstratif pour provoquer une réelle satisfaction. C'est le second film du tout jeune Bergman qui nous conduit de faubourgs kaurismakiens à un petit cottage en bordure d'une ville où les gens sont vraiment trop méchants... Pas facile d'avoir une seconde chance, de prendre un nouveau départ pour nos deux amants gentils comme tout, sous les regards scrutateurs et critiques de ces petits commerçants et autres petits bourgeois. Mais bon, demain est toujours un autre jour...
Ils se rencontrent sur le quai d'une gare, lui, sort de prison, elle, cache un polichinelle dans le tiroir. Mais
c'est po grave, avec un peu d'adversité, on peut espérer un jour voir le bout du tunnel... Et au début cela fonctionne : ils trouvent une petite maison, deux rodeurs originaux leur font de petits cadeaux, notre gars qui ressemble à Richard Virenque trouve même un taff de vendeur de fleurs et de tomates. Elle est pas belle la vie ? Mais bon on sent déjà (ouais le titre sentait l'arnaque) que tout ne tourne pas vraiment rond : leur proprio, déjà, fait la collection de chats empaillés (faut se méfier de ce genre de types) et on sent qu'il pourrait bien taxidermiser nos deux petits jeunes; les deux rôdeurs leur font cadeau d'une petite cage pour attraper des souris et ça sent le symbole aussi empoisonné que la mort au rat; le gars de la mairie les regarde aussi d'un sale oeil quand ils veulent se marier et je parle pas de la femme du fleuriste, une mégère qui attend son heure... Arnaqués, vénères, nos deux amants se retrouveront au tribunal où l'heure du jugement risque de les briser en morceaux. Heureusement, un bon parapluie et on n'en parle plus...
La démonstration est un peu lourde et on sent que le Bergman ne juge pas d'un bon oeil la plupart de ses concitoyens plus aptes à condamner qu'à venir en aide à leur prochain. Le cinéaste ne semble toutefois guère faire vraiment confiance à son spectateur en appuyant un peu fort les points sur les i. ou les o sur les a si on veut faire suédois... Normal, cela dit, qu'il cherche encore un peu ses marques et on gardera en mémoire, au passage, un soin dans l'éclairage de certaines séquences (le proprio, éclairé par en dessous et pris en contre-plongée fait une belle entrée démoniaque; un rayon qui perce la pluie dans la scène finale chaplinesque...), les ébats des amants et l'étirement sous le soleil "monikaesque" de l'héroïne - je me comprends, c'est l'essentiel... - ou ces deux hurluberlus burlesques qui annoncent les personnages de forains. C'est carré, un peu trop, avouons-le, et pis... po si facile à dénicher. (Shang - 27/12/08)
Pourquoi ce Bergman est-il si méconnu ? C'est un mystère : Il Pleut sur notre Amour est un film lumineux, dans lequel Ingmar fait preuve d'un optimisme inhabituel qu'il traite aussi bien que sa noirceur coutumière. Pourtant, cette histoire est toujours "sur le fil". Il décrit la petite vie d'un couple d'oubliés de la vie, lui taulard naïf au grand coeur, elle enceinte d'un homme qu'elle ne connaît pas : ces deux-là se rencontrent, coup de foudre, et tentent de s'en sortir. Ils y arrivent plutôt bien, parvenant à trouver un petit boulot, un semblant de maison, et filant un parfait amour sur fond de crise sociale. Mais la grande force du film est de nous montrer à chaque fois les dangers qu'ils évitent, évoquant la tragédie tout en restant dans le bonheur : un propriétaire louche et vénal, une bureaucratie qui leur met des bâtons dans les roues, le "qu'en-dira-t-on" qui les condamne sans autre forme de procès, des petits traffics dans lesquels ils sont embringués sans le vouloir. La vie leur tend plein de pièges, rendant leur existence et leur bonheur fragiles. Mais le film se conclut toujours par la victoire de leur candeur sur les fâcheux, et si les problèmes entâchent souvent leurs jours, c'est au final pour renforcer leur amour et leur croyance aux lendemains qui chantent.
On est sans arrêt balancés entre la conviction qu'il va leur arriver de sérieux soucis et la surprise de les voir s'en sortir malgré tout. Finalement, on est tout mouillants de voir ces deux petits poussins affronter la vie avec une telle joie, sans théorie, sans vrai combat. Ils s'en sortent, presque contre le scénario. Bergman teinte son film d'une foule d'ambiances inquiétantes, rehaussées par des contrastes très appuyés qui tranchent avec la luminosité des scènes de joie. Plusieur séquences amènent leur lot d'inquiétude, comme cette visite à un propriétaire faustien dont l'appartement est plein de chats méchants et de fantômes d'enfants, ou comme cette confrontation avec une institution religieuse obtuse. Le titre même du film laisse augurer bien des malheurs. La mise en scène lorgne même souvent du côté du Carné d'Hôtel du Nord ou de Le Jour se lève, et on se dit
que le bonheur sur cette terre est bien compromis. Mais Bergman croit dur comme fer à la beauté de l'amour et de ses personnages : il multiplie les scènes comiques (tout le début du film, et ces personnages secondaires attachants), plonge le tout dans un sourire éclatant, et nous livre tout compte fait une jolie morale de la vie : il faut s'accrocher, faire avec ce qu'on a, et surtout éviter de finir seul. Les apparitions ponctuelles d'un ange bienveillant qui vient commenter le récit finissent de nous convaincre de la profonde sérénité de ce petit film charmant. Une curiosité qui tient toutes ses promesses. (Gols - 30/12/08)
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29 décembre 2008
Le Lien (Beröringen) (1971) d'Ingmar Bergman
Pas évident au premier abord de rentrer dans ce film de Bergman tourné en anglais. On découvre pourtant rapidement qu'il s'agit d'une histoire on ne peut plus classique d'une relation triangulaire avec la Bibi au sommet du triangle, Max von Sydow dans celui du mari contrit et Elliot Gould dans celui de l'amant barbu. On s'attend au départ à une vision bergmanienne torturée et complexe du bazar, et on est finalement assez surpris de la linéarité de l'histoire. Si la fin nous laisse un peu comme deux ronds de flan (mais y-a-t-il vraiment une issue possible dans ce genre d'histoire?), le jeu des acteurs et l'évolution de leurs personnages valent le détour.
Lorsque l'Elliot, archéologue, en visite chez Bibi et Max (ils ont fait connaissance dans un hôpital où le Max opère) dit à celle-ci que son équipe vient de découvrir, cachée dans une église, une vierge au sourire si doux, on voit tout de suite où
il veut en venir. La Bibi, qui vient de perdre sa mère, est sûrement un peu fragilisée sentimentalement, et ne va pas tarder à tomber sous le charme de l'Elliot. A peine de retour chez elle, il faut la voir se regarder dans la glace observant les stigmates de son amour naissant... On est un peu bousculé par le style à la coule de Bergman : la caméra portée, le montage dynamique ou le choix de la musique ultra-light notamment lorsque la Bibi fait le ménage ou hésite à savoir ce qu'elle va mettre à son prochain rendez-vous galant. C'est un style un poil "forcené", se dit-on, mais pourquoi pas... A peine arrivée dans l'appart, devant la gène de l'Elliot, la Bibi prend les devants : "On peut enlever nos habits, se mettre au lit et voir ce qui se passe..." (Pas farouche la chtite et une réplique qui peut toujours servir, chers lecteurs, pour débloquer une situation ou se prendre une baffe). D'autant qu'il ne se passe pas grand-chose, l'Elliot perdant un peu ses moyens. Ce n'est d'ailleurs pas la moindre de ses faiblesses puisqu'il
fera preuve d'une certaine violence - un petit côté pas vraiment tolérant - qui s'assagira certes rapidement; l'on apprendra également par la suite qu'il a déjà tenté de faire une tentative de suicide. Mais la Bibi semble passer outre et devient vite accroc à celui qu'elle considère un peu comme son "nouvel enfant"... (ça sent le transfert). Forcément la situation est instable et vient cette métaphore sur la fameuse Vierge dans laquelle se trouvent des insectes, cachés depuis des siècles, qui la rongent. Est-ce la mauvaise conscience qui commence à faire son apparition chez Bibi, qui foire son mariage et sa relation avec ses deux enfants, ou est-ce que cela a réveillé en elle des sentiments éteints depuis longtemps?... Po facile de trancher et elle semble elle-même hésiter entre son désir de suivre Elliot et le retour à la situation initiale qui lui procurait une certaine stabilité (situation bien banale ma foi) : les trois personnes relativement heureuses au départ paraissent en tout cas souffrir de la situation (ben c'est malin) et, au final, Bibi et Elliot se brouillent (tout comme leur reflet...) au bord d'un lac... On est un peu pantois (manque-t-elle de courage ou assume-t-elle finalement ses responsabilités conjugales ?...), question qui reste en suspend dans ce film un peu à part dans la filmographie de Bergman - d'une moindre rigueur formelle, serait-on presque tenté de dire, malgré la photo de Nykvist. Des acteurs en tout cas au taquet avec une vraie alchimie - assez sensuelle - entre Bibi Andersson et Elliot Gould. A découvrir, puisque c'est comme ça qu'on dit.
l'odyssée bergmaneuse est là
26 décembre 2008
En Présence d'un Clown (Larmar och gör sig till) (1997) d'Ingmar Bergman
Un drôle de clown blanc qui rôde dans les couloirs de cet asile et qui prend des allures de mort... Un film qui fleure l'odeur du testament... mais le clown, sodomisé, prouve que le Bergman est encore vert. Pas évident comme cela de se fondre totalement dans cet univers limité à deux décors où s'agitent l'oncle Carl avec sa jeune femme, Pauline (magnifique Marie Richardson), et un vieux professeur un peu secoué du bocal. C'est on ne peut plus dénudé, on est d'accord, mais surgissent toujours quelques petites "étincelles" de vie au coin de chaque scène. L'oncle Carl est à l'asile après avoir battu sa femme (ah ben oui, les problèmes de couples, indéfiniment...) et "projette" de réaliser le premier film parlant de l'histoire du cinéma. Devant un petit cénacle de proches et de locaux, le film sera montré, avant qu'un incendie en interrompe la projection. Pas de problème, l'Ingmar en garde sous le pied, cinoche ou théâtre, il assure, et les acteurs du film se mettent en scène devant cette petite assemblée, les dérapages entre le scénar et la vie privée étant toujours possibles...
Si l'oncle Carl, bien malade, ne cache point ses lourds problèmes intestinaux, il est aussi celui qui a toujours la folie d'aller jusqu'au bout de ses créations - même si la plupart ont échoué. Avec la salle de cinéma qui prend feu, on pourrait presque se demander si le constat de Bergman sur ses propres oeuvres n'est pas un peu amer... De même le sujet du film lui-même (les amours improbables entre un Schubert au seuil de la mort et une prostituée vierge, superbement intitulées "La Joie de la Fille de Joie" (lol Ingmar)) vire un peu à la boutade. Cependant, en filigrane, on suit ce personnage de Carl, ses infidélités, ses relations troubles avec Pauline, ses rapports tendus avec sa mère ou affectifs avec sa demi-soeur... C'est pas toujours clair comme de l'eau de roche - j'ai dû cligner des yeux parfois - mais demeurent quelques superbes plans : la présentation du film sur cette mini scène qui rappelle Fanny et Alexandre ou ce plan en plongée sur les spectateurs formant un petit cercle et sirotant leur café; on se sent un peu comme eux, assistant douillettement à l'un des ultimes spectacles du maître; mêlant ciné-télé-théâtre-vie privée, tout cela dans une assiette suédoise qui sent le sapin, Bergman nous plonge au coeur de son art, et les envolées de Carl (cette volonté de créer de la "joie" à l'instar du personnage du Schubert qu'il incarne), ses doutes, ses peurs, ses pulsions, ses interrogations en font un vrai personnage bergmanien, "fissuré" de l'intérieur. Conscient de passer à côté de beaucoup de choses - po grave, j'aurais toujours le temps d'y revenir avant le passage du prochain clown... - (faudrait presque avoir tout Bergman en tête à chaque fois et moi, petite mémoire), je reconnaîs malgré tout que ce film "somme" ("assommant" diront certains, cela se conçoit, faut être d'humeur hivernale) possède suffisamment d'interrogation existentielle - le rire et la mort main dans la main, la mince frontière entre l'art et la réalité, les divergences au sein du couple - pour savoir qu'on est bien en présence d'un Bergman.
l'odyssée bergmaneuse est là
24 décembre 2008
Cela ne se produirait pas ici (Sånt händer inte här) d'Ingmar Bergman - 1950
Il paraît que Bergman a interdit à quiconque de voir ce film, qu'il voyait comme une tâche impardonnable dans sa carrière. On comprendra donc l'importance de se précipiter dessus. Eh bien, ma foi, Ingmar n'a pas tort, mais pas complètement raison non plus. Cela ne se produirait pas ici n'est certes pas très glorieux, et en tout cas ne ressemble pas du tout à un Bergman movie : c'est un film de propagande déguisé sous des habits de thriller/polar/espionnage, résolument sans intérêt au niveau des personnages il et vrai, et très fade dans son traitement. Bergman se désintéresse complètement de ses acteurs, effectivement pénibles : son méchant, notamment, qui aurait pu être une grande figure à la Hitchcock, tout en sinuosités sadiques, est gâché par le jeu d'un bloc d'un acteur beaucoup trop épais. La profusion des personnages et l'errance du scénario font qu'on ne s'attache pas à ces grandes figures héroïques, qu'on se fiche un peu de leur sort, et que le message prophétique de Bergman ne passe pas du tout. Il tente de pointer ici les dangers d'un retour du nazisme, à travers les aventures d'un petit groupe d'exilés politiques ; mais le scénario est très appuyé, souligne tout, nous explique comme à des gosses ce qu'il faut penser. Voilà qui est bien loin de la subtilité ordinaire de Bergman.
J'avoue ne pas avoir compris grand-chose à la trame elle-même, rendue opaque par un montage au petit bonheur et par des situations très artificielles. On est sans arrêt trimballé d'un endroit à un autre, les gens qu'on croyait morts sont vivants, les héros d'hier sont les lâches d'aujourd'hui, le tout dans un joyeux foutoir qui laisse dubitatif. Bon, ceci dit et pour terminer sur une note positive, ça reste un joli travail du point de vue esthétique (l'ombre très présente des premières scènes, les gros plans sur l'héroïne, le final), et le résultat est honnête si on se place dans la stricte lignée du genre thriller. Une sorte de trou dans la carrière de Bergman, mais pas non plus le plus emmerdant de ses films, et pas forcément le plus honteux (remember L'Oeuf du Serpent).
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