38 Témoins de Lucas Belvaux - 2012
Notre camarade Lucas Belvaux se fouge avec entrain, et ça fait mal quand on a, comme nous, apprécié ses derniers films secs et forts. Ici, il s'érige en moralisateur sévère, en choisissant d'adopter un style Dossiers de l'Ecran pour dénoncer la lâcheté ordinaire de nos contemporains. C'est mal d'être lâche, donc : c'est ce que nous démontre et nous enfonce dans le crâne cette histoire polardière et sociale. 38 personnes assistent à un meurtre en face de leur fenêtre, et pas un seul ne réagit, n’intervient ou n'appelle la police ; pire, quand l'enquête est lancée, tous nient avoir vu quoi que ce soit. Tous ? Non. Yvan Attal, lui, avoue la chose, et déclenche le procès de la couardise contemporaine. Bon. Le film serait signé Yves Boisset et daterait de 1974, on ne dirait rien ; le souci est qu'il n'est ni l'un ni l'autre, et que du coup, il laisse assez pantois. Belvaux se prend pour un maître d'école et nous assène ses vérités avec un manque de nuance qui épate : les dialogues surtout, démonstratifs, lourdissimes, sont entièrement dirigés par la thèse, et du coup manquent constamment de crédibilité : beaucoup trop littéraires, on a l'impression qu'ils sont écrits par un Jean-Paul Sartre sur le retour ou qu'ils sont retranscrits tels quels de la page "Débats" de Libération.
Difficile pour les acteurs de les rendre un tant soit peu naturels, et le naufrage est là-dedans aussi : les acteurs sont très très mauvais. Ce n'est pas vraiment leur faute, mais celle des dialogues donc, et aussi d'erreurs monumentales de casting. Tous les comédiens semblent mal distribués : Quinton, petit canari qu'on verrait bien dans un film pour enfants, est en charge de la partie lourdement "culpabilisante" de la chose (car tout le monde est coupable, selon Belvaux, tous doivent payer, sauf les absents) ; Attal, encore plus inexpressif depuis que son œil droit a démissionné (ses gros plans donnent un peu le tournis), fait un mix entre le Delon du Samouraï et la plante grimpante, ce qui n'est pas forcément la bonne option pour interpréter ce rôle fort ; et surtout Nicole Garcia est en complet contre-emploi : elle est censée jouer une journaliste du canard local, mais d'une part ses 96 ans empêchent de croire qu'elle n'est pas depuis longtemps à la retraite, et d'autre part ses méthodes d'investigation feraient passer les rédacteurs de Pif Gadget pour Albert Londres. On ne croit pas une seconde à son interprétation à la Robert Redford alors qu'elle est censée être une petite rédactrice de potin. Les seconds rôles, quant à eux, sont tous écrits pour représenter un type de réaction face au drame, et du coup ne sont que des ombres stéréotypées, jamais humains, jamais intéressants. Devant le désastre, Belvaux démissionne côté acteurs, enfonce désespérément le clou côté dialogues, et se prend les deux pieds dans la bouillie phylosophico-psychologique. Non seulement l'histoire de base n'est pas crédible (je suis peut-être naïf, mais je ne crois pas que sur 38 personnes pas une ne réagirait ; pas plus que je ne crois aux valses hésitations du personnage d'Attal, qui nie, puis avoue, puis entame un combat moral ; pas plus que je ne crois aux réactions de sa gonzesse, qui le quitte puis l'aime puis le quitte ; pas plus que je crois à la colère violente des voisins une fois qu'on les a mis devant leur faute...), mais ce qu'on doit penser nous est tellement imposé qu'on finit par se sentir comme des gosses légèrement honteux. Ça va, j'ai rien fait, moi, hein.
Reste bien sûr le regard très simple et fort de Belvaux sur la ville (Le Havre, encore une fois, on va finir par faire un cycle), sur le ballet des gros chalutiers et paquebots dans le port, sur ces quartiers déserts et pauvres, sur les rituels d'un métier (Attal est pilote du port). La mise en scène pourrait marquer des points, c'est sûr, grâce à la grande sobriété des cadres et l'attention constante du cinéaste à rendre la sève de son milieu social. Les premiers plans, par exemple, forcent le respect par leur implacabilité, par la précision de leur montage. Mais la beauté de ces plans d'ensemble est démentie par la maladresse hallucinante de Belvaux pour filmer les dialogues : acteurs disposés dans l'écran comme des pions (qui croira qu'un couple puisse se parler en étant assis dos à dos sur deux canapés différents, en un parallélisme exact ?), et surtout faux raccords à rallonge qui deviennent presque des gags récurrents (Attal change 17 fois de coiffure en un seul dialogue, Garcia parle par grand vent et écoute par temps calme). De toute façon, la forme est ensevelie sous des tonnes de gloubi-boulga littéraire qui en annulent tous les effets.
Rapt de Lucas Belvaux - 2009
Voilà un cinéma qu'on ne peut qualifier que de droit, à défaut d'autres mots. La rigueur et la simplicité légendaires de Belvaux jouent ici en plein, et le film force franchement le respect par ce mélange de modestie totale et de radicalité tenue absolument de bout en bout. Le gars filme sec, sans une once de gras, avec une honnêteté totale vis-vis de son sujet et de ses personnages, sans aucune tentation auteuriste. Belvaux, c'est l'os privé de viande, et on cherchera en vain toute trace d'ego dans cette mise en scène qui s'efface toujours devant ce qu'il y a à raconter, dans ce metteur en scène qui reste toujours dans l'ombre.
Rapt s'inspire de l'enlèvement du baron d'Empain dans les années... euh... 70 ? On suit tout le fil de l'évènement, en alternant deux points de vue : celui de la victime (Yvan Attal, vraiement très bon pour une fois, subtil et travaillant les sentiments de façon très nette, malgré les scènes casse-gueule), terrorisée par les ravisseurs masqués, brutalisée, manipulée, torturée ; et, en parallèle, celui d'un témoin extérieur qui regarderait ce qui se passe dans la vie de cet homme pendant ce
temps : en gros, tout le monde le lâche plus ou moins, ses actionnaires, ses collaborateurs, sa famille... Des deux côtés, la même rigueur de filmage : on montre les faits, rien que les faits, et on laisse le soin au spectateur d'avoir quelque chose à en penser. Cette alternance de scènes presque "objectives" (l'extérieur) et d'autres complètement en immersion (la cave où est enfermé Attal) donne au film un rythme très intriguant, comme si on nous permettait de respirer de temps en temps, de mettre les choses à distance, pour mieux nous replonger aussitôt dans l'horreur.
Pourtant, même dans les séquences filmées dans l'entreprise ou au sein de la famille, on sent concrètement ce poids énorme, cette tension permanente. Belvaux rend magnifiquement compte de cet abandon progressif que subit Attal, de la part de tous : magnifiques plans melvilliens où le fond du décor est peuplé d'hommes en cravate, dont on ne sait pas trop qui ils sont mais dont on sent la menace immobile avec beaucoup de force ; ce qui se joue de violent au premier plan (des
discussions sur le fric, sur l'avenir du trust) est rehaussé par cette présence muette et pesante. Belvaux possède d'ailleurs un très bon sens de l'espace, dans ces plans d'intérieur bourgeois aussi bien que dans des lieux beaucoup plus vastes (la scène de traque policière depuis l'hélico, dans tout Paris, est réaliste à mort). Là aussi, ces scènes vastes sont toujours contrebalancées par ces plans hyper-rapprochés sur le visage d'Attal, complètement enfermé dans sa cave et dans sa tête. On ressent physiquement cette violence quotidienne qu'il subit.
Quant au scénario, il est exemplaire de simplicité : Belvaux raconte dans l'ordre, tranquillement, précisément, et on serait bien en peine de trouver une seule scène en trop dans cette enquête minutieuse. Apparente simplicité qui finit par toucher réellement : on a assisté non seulement à un fait divers raconté dans tous ses éléments, mais à l'effondrement d'un être, patron arrivé contraint de re-questionner tout ce qu'il croyait établi. Impeccable. (Gols 21/01/10)
D'accord avec l'ami Gols pour ce côté sec comme un coup de trique, sans gras, même si la direction d'acteurs (cette façon que chacun a de balancer sa réplique sèchement, froidement, sans beaucoup d'affect) peut sembler un poil systématique : à ce petit jeu-là Alex Descas est tout de même assez royal, tout comme "cette arme à tuer" envoyée par la police pour donner la rançon; on ne va pour autant pas se plaindre d'être toujours dans la prise de décision lapidaire ou dans le feu dans l'action, le
scénario étant particulièrement bien mené, sans temps mort; Belvaux sait en particulier très bien gérer les scènes durant lesquelles Attal se retrouve kidnappé, ne cherchant jamais à étirer outre mesure ces séquences pour nous monter la solitude du gars. Le jeu d'Attal est suffisamment convaincant pour nous faire pénétrer ses états d'âme et sa frayeur. Beaucoup moins emballé, pour une fois, par Gérard Meylan (enlève ta cagoule Gégé, on a reconnu ta moustache) en malfrat marseillais à la coule... Toute la dernière partie du film est magnifique : lorsque la façade de ce grand chef d'entreprise s'écroule, tout part en quenouille et Attal, le visage émacié et la mâchoire serrée, rend parfaitement bien la solitude de ce personnage (finalement presque plus terrible que lors des deux mois du kidnapping) lâché par tous, ne trouvant de fidélité que... dans son chien. Notre homme touche une seconde fois le fond et le nom de code "calypso" donné par les kidnappeurs qui le recontactent est en cela assez savoureux. Toute sa vie tombe en lambeaux comme un château de cartes - de visite - et cette conclusion parvient parfaitement à nous faire ressentir toute la fragilité de la vie de cet homme moderne, consacré demi-dieu un jour - ah l'argent, les responsabilités, le pouvoir -, petite merdouille le suivant - une image, merci les journaux à scandales, peut décidément se faire et se défaire en un tour de main. Rapt ravit à défaut d'éblouir. (Shang 07/04/10)
La Raison du plus Faible de Lucas Belvaux - 2006
La Raison du plus Faible est un film à l'ancienne sans être du cinéma de papa, ce qui est assez rare pour le remarquer. Tout comme dans le très réussi Cavale (le seul bon film de sa trilogie, dirais-je), Belvaux va faire un tour du côté du cinéma de genre, en l'occurence le polar, mais un polar genre Melville, dans son radicalisme froid et sa rigueur. C'est un film de "casse", genre à lui seul, mais ici on est à 10000 bornes du côté glamour de Mélodie en Sous-sol. Belvaux filme la Belgique dans sa grisaille, dans son industrialisation 80's, vue du côté du prolo fauché, où s'acheter une mobylette, même d'occase, est un réel problème. Il fait doucement de la politique, vue par le seul bout de la lorgnette valable, celui des petites gens, des gens qui rament.
Le casse organisé par ces chômeurs et ces ouvriers déclassés répond à des besoins singuliers : plus que
d'argent, les gars ont besoin de reconnaissance, de faire vibrer leur vie, ont besoin du petit peu de bonheur que la société leur enlève. Le montage du braquage est dépourvu du moindre affect romantique inhérent à ce genre de film : on vole froidement des voitures, on trouve de pauvres fusils de chasse qu'on scie soi-même... Même si Belvaux, dans ses dialogues, trouve souvent un aspect littéraire assez proche du romantisme (la sortie de son pote sur le manque de reconnaissance, son propre monologue sur "l'imagination"), il ne s'autorise jamais le moindre commentaire affectif sur ce qu'il filme ; c'est au spectateur de plaquer ses sentiments sur les images. Cette rigueur artistique fait merveille : le film, malgré ce postulat austère, n'est jamais froid. On suit avidement les mésaventures de ce petit groupe, on a peur pour eux, on se révolte à leur place de cette p... de
mondialisation qui les accule au crime. Le jeu des acteurs est parfois un peu flou, il y a quelques dialogues un peu trop écrits, trop volontairement chargés, mais ce qui importe ici, c'est plus un dispositif simple et efficace qui tend cette histoire comme un arc. Belvaux s'autorise quelques respirations bienvenues du côté de l'humour ou de la romance (les rapports de Caravaca avec son fils et sa femme, les maladresses de ses complices...), mais ferme son film dans la noirceur la plus "dardennesque" qui soit. La Raison du plus Faible a tout compris des leçons du bon cinéma français classique (Melville, Sautet, Verneuil) et sait en plus se replacer dans le monde contemporain. Une réussite directe et franche, naïve certes mais efficace et touchante.



