Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois - 2010
Beauvois poursuit son chemin escarpé avec ce film d'une belle rigueur, admirable dans son cahier des charges d'exigence. Dès le début, on sent le projet à venir : traiter d'une tragédie (l'assassinat d'un groupe de moines français dans l'Algérie déchirée des années 90), certes, mais aussi et surtout portraiturer une communauté, une autarcie, un groupe d'hommes coupé du monde bien que fortement ancré dans une région, dans une population. Nul doute que pour atteindre ce but, l'austérité était de mise ; elle est donc là, mais miraculeusement elle ne sclérose jamais le film. Des Hommes et des Dieux respire l'apaisement, la pureté, tout en respectant à la lettre l'épure qu'impose son sujet.
C'est bluffant de constater comment Beauvois tient son parti pris du début à la fin. Scènes d'intérieur en plans rapprochés, caméra souvent fixe ; scènes d'extérieur en plans larges, caméra mobile : la mise en scène est une leçon de grammaire. Si Beauvois ne la fige jamais, trouvant à l'intérieur de cette forme imposée des variations bienvenues, il s'y tient mordicus, et il a bien raison tant cela donne l'occasion de plans splendidement sentis. L'impression générale est que ce groupe de moines, filmé dans la stricte intimité, est coupé du monde, enfermé entre les murs épais du monastère. Et pourtant Beauvois fait très bien exister l'Algérie qui les entoure, ces pauvres diables dépassés par les évènements, ces femmes et ces enfants pitoyables, ces extrémistes menaçants aussi. Le danger est omniprésent, comme une menace étouffante, alors même que l'essentiel du film est constitué de petits faits du quotidien. C'est juste ici la légère fatigue d'un personnage, là une réunion un peu houleuse, ailleurs une confrontation ardue entre les moines et les officiels qui les somment de quitter le pays, qui font qu'on sent constamment l'oppression de la mort, la menace qui approche. La science totale du cadrage participe à cette impression : comme il y a presque deux façons opposées de filmer l'intérieur et l'extérieur, l'impression est renforcée de deux mondes qui s'affrontent, de deux entités qui vont devoir se rencontrer alors qu'elles sont totalement étrangères : d'un côté la violence du monde, de l'autre l'apaisement, l’œcuménisme, la quiétude des religieux. Point culminant de ce style : un hélicoptère bruyant qui rentre dans le champ face au monastère immobile et éternel. En un plan, Beauvois filme la confrontation, confrontation entre deux communautés et entre deux façons de filmer les choses.
On a la sensation d'être immergé au plus profond à l'intérieur de cette petite communauté. Les décors nus du monastère donnent l'occasion d'à-plat extraordinaires, qui montrent juste les 8 moines plaqués sur un fond uni et concentrés sur la seule parole ; les (trop ?) nombreuses scènes de prière sont des trésors de finesse, les religieux filmés de dos, en groupe, avant que brusquement on n'en vienne à voir les visages en plans américains ; la direction d'acteurs est épatante, Beauvois étant très attentif aux petites variations de chacun de ses comédiens. Ils sont d'ailleurs tous excellents, tous attachants pour une raison ou une autre, tous différents. Lonsdale, surtout, est parfait en moine légèrement rebelle, et sa petite voix de chiot est souvent bouleversante (les dernières scènes)... Au milieu de l'austérité formelle, Beauvois sait dégager de purs moments d'émotion, comme pour cette séquence où les moines écoutent Le Lac des Cygnes (seule apparition de la musique dans le film, mis à part les chants religieux) : une merveille de suspension dans la forme et dans le récit, où les plans rapprochés se transforment avec finesse en gros plans de plus en plus serrés, où chacun est renvoyé à ses doutes et à sa peur dans des cadres qui les isolent de plus en plus.
Certes, ce n'est pas le cinéma le plus éclatant qui puisse se faire, et pour tout dire ce n'est pas tout à fait ma tasse de thé. Mais pour la rigueur dont il fait preuve, pour la leçon de mise en scène qu'il impose, pour la sensibilité rentrée qu'il développe, pour ses acteurs, Des Hommes et des Dieux est certainement un grand film. Mes respects à Tim Burton qui a su donner les deux plus grands prix du festival de Cannes 2010 à deux films aussi exigeants. (Gols - 20/09/10)
J'arrive un peu après le déluge (de prix) mais je fus totalement sous le charme de cette oeuvre exigeante mais jamais chiante de Beauvois, charme prolongé par l'interview du cinéaste donnée récemment au Masque et la Plume (que l'ami Bastie* m'avait fait parvenir) où il se montre plein d'humilité, d'humour et de sincérité. J'avoue avoir eu au départ un peu peur avec cette mise en bouche où les micro-vignettes se succèdent (une prière, un moine qui balance un bout de bois dans le jardin, une prière, la mise en pot du miel...), mais rapidement, on pénètre peu à peu dans l'intimité de ces moines où chacun des personnages prend corps, possède sa propre personnalité, ses propres réactions, ses émotions. Lonsdale est proprement fascinant sans avoir jamais besoin de trop en faire, à l'image de cette séquence (apparemment improvisée) où il énonce en quelques phrases pleines de sagesse ce en quoi consiste le sentiment amoureux. Le film égrène d'ailleurs ces petites sentences pleines de sagesse "populaire", ces métaphores limpides (le berger devant restant avec son troupeau lorsque le loup survient, la femme algérienne qui se considère comme un oiseau sur une branche, branche incarnée par la présence des moines, les fleurs des champs qui n'ont pas à changer de place pour capter les rayons du soleil), petites phrases qui prennent tout leur sens dans ce contexte où le danger rôde et qui finissent par persuader les moines un à un de rester - solidaires entre eux, mais surtout solidaires avec la population locale. Des mots soigneusement pesés mais également des plans soigneusement pensés qui montrent simplement la véritable fusion entre ces hommes et ces lieux (Wilson caressant l'écorce d'un tronc énorme (lui-même ayant d'ailleurs des convictions solidement enracinées) ou méditant paisiblement devant un lac).
L'ami Gols évoquait bien sûr ces divers grands "morceaux de bravoure" du film qui marquent immédiatement les esprits (cet hélicoptère figé en plein ciel face au monastère pendant que les moines font "bloc" à l'intérieur ; cette "Cène" vers la fin où l'on passe du plaisir aux larmes, du rire à la gravité, du regard hagard à celui empli de complicité ; et puis on pourrait forcément ajouter ce sublime final dans la neige qui permet à Beauvois de conclure en beauté sans même avoir besoin de prendre un quelconque parti sur la "vérité" historique - l'essentiel finalement étant ailleurs...). Un film qui fait la part belle à l'empathie, à la compassion, à l'abnégation sans jamais avoir besoin de longs discours et où chaque petit dialogue finit par trouver sa place, par faire sens (Lonsdale disant au vieillard Amédée (Jacques Herlin, immense) qu'ils les enterrera tous... prophète sans être dans son pays...). Rien à ajouter. Succès critique et populaire plus que mérité et c'est tout le mal que l'on souhaite à "l'artisan" Beauvois pour ses dix prochains films. (Shang 12/03/11)
N'oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois - 1995
Même si ce n'est pas tout à fait le genre de cinéma que je préfère (trop sérieux, trop psychologique), je dois reconnaître que N'oublie pas que tu vas mourir force le respect par sa rigueur, et par la variété de tons qu'il met en place. Beauvois a un vrai ton, amène une réelle nouveauté dans le petit monde formaté du cinéma français, et ne se contente pas, comme 90% de ses camarades, de pondre un bon scénario en pensant que ça suffit à faire du cinoche. Le scénario est très bon, plein de surprises, de fausses sorties, de chausse-trappes ; mais au niveau formel, Beauvois n'est pas en reste, réussissant un film étrange et finalement assez fascinant.
A mi-chemin entre la comédie (le jeu excellent de burlesque de Beauvois lui-même, la gouaille de Roschdy Zem, les situations de départ complètement potaches) et la tragédie (un homme est séropositif, comment va-t-il vivre ses derniers jours ?), le style est toujours là où on ne l'attend pas. Beauvois commence de multiples scénarios possibles, les étire en en épuisant les motifs, puis les lâche sans prévenir pour passer à autre chose.
On aura ainsi droit à une chronique des différentes façons d'éviter le service militaire, à la description d'une plongée dans les milieux de la drogue, à une histoire d'amour romaine, tout en passant par une réflexion sur l'art, un début de film de casse et une allusion finale à la guerre en Yougoslavie. Toutes ces strates de scénario sont traitées à fond par le cinéaste, toutes prises au sérieux et jusqu'au bout. Le réalisme des scènes parisiennes dans les bas-fonds interlopes (sublime monologue en plan-séquence de Zem qui décrit la recette pour se faire un bon shoot) est aussi réussi que le poème pastoral et pictural de la dernière partie : le "héros", en essayant les différentes possibilités d'être béat avant la mort (drogue, sexe, action, beauté de l'art), fait aussi l'expérience de différents "styles" de vie ; cette traversée des genres passe avant tout par le cinéma, et c'est une grande idée.
Très ambitieux donc, N'oublie pas que tu vas mourir est parfaitement réussi dans son écriture (les dialogues très naturels, le symbolisme doucement amené) que par sa mise en scène : rythmes impeccables, montage surprenant alternant ellipses audacieuses et longues plages de descriptions des milieux, direction d'acteurs impeccable. Les derniers plans sont carrément bluffants, nous emmenant subitement vers une issue absolument inattendue.
Le Petit Lieutenant (2005) de Xavier Beauvois
C'est marrant comme ce film court un peu après son sujet... Dès le départ, en s'accrochant aux basques du petit Lieutenant (Jalil Lespert, viré dans Ressources Humaines qui s'engage donc dans la police et retrouve un rôle de gentil garçon un peu trop naïf... Il pourrait po faire un méchant ?), on se demande si on va pas assister à une descente dans les milieux de la police à la L627. Comme il se passe pas grand chose à part les blagues pourries entre collègues et la binouse du soir, on se dit que Beauvois veut nous amener ailleurs... Mais où ? Puis on suit le parcours de Nathalie Baye en alcoolo (Deneuve devait faire un autre tournage ?!) - toujours aussi juste et dense soit dit en passant - qui s'attache de plus en plus à ce petit Lieutenant... On comprend qu'elle a perdu son fils, alors âgé de 7 ans, d'une méningite et qu'elle projette quelque peu son amour maternel sur cette jeune recrue... Malheureusement, ils n'ont que peu de scènes ensemble et il faut attendre que mon pov Jalil se fasse planter de deux coups de couteau pour qu'on comprenne vaguement que Beauvois s'intéresse surtout aux relations entre ses deux personnages principaux... Pourquoi avoir choisi le milieu de la police alors, vous allez me dire ???
Le dernier plan de Nathalie Baye sur la plage qui jette un coup d'oeil face caméra nous fait obligatoirement penser aux 400 coups, mais on voit po vraiment le rapport non plus.
En tout cas, ça va être dur pour le Costa Rica si vous me suivez.







