18 septembre 2009
Un Prophète de Jacques Audiard - 2009
Bel effort de la part d'Audiard : non seulement il abandonne ses niaiseries dialoguisto-catho-consensuelles habituelles, mais en plus il vient rôder aux lisières d'un genre maudit du cinéma français : le film de gangsters de plus de 2h30, ce qui, il le sait, le mettra en face de concurrents ricains costauds (Scorsese et Leone, auquels on pense sans arrêt). Un Prophète réussit vraiment dans un endroit qu'on n'attendait certainement pas d'Audiard, celui de l'incarnation physique, le film étant souvent une histoire de corps plus que de verbe. Une histoire d'hommes aussi, d'hommes entre eux, avec ce que ça comporte de violence, de bêtises et de crasse. Il faut reconnaître que la mise en scène est parfaitement réussie dans cet aspect-là : enfermant ses acteurs couillus dans un décor remarquablement rendu (la prison, oui, mais aussi et surtout ses ouvertures, ses frontières très poreuses avec l'extérieur), il parvient à rendre palpable cette promiscuité pleine de sueur et de sang entre eux. Le filmage est nerveux, multipliant les gros plans pour montrer les peaux (et les cicatrices et autres trous qu'elles comportent), le sang, la sueur, la crasse. Le rythme du très beau montage, associé à cette réalisation tourmentée et énergique, nous immerge avec un très bel effet dans ces scènes d'intimité, où les secrets s'échangent à 3 millimètres, où la violence surgit dans le contact très intime des êtres. Il y a en effet quelque chose de sexuel dans cet univers, quelque chose de très "ressérré", même si Audiard insiste toujours sur les séparations entre les communautés, entre les langues.
L'urgence de la réalisation n'est pourtant jamais sclérosante, jamais lassante. Audiard sait aussi laisser filer une scène dans sa longueur, voire s'apaiser à de nombreuses reprises pour laisser place à la lenteur, à la minuscule description du quotidien. Les scènes lumineuses d'extérieur (notamment sur la plus belle séquence du film, une échappée entre violence et enfance à Marseille) témoignent d'une parfaite maîtrise du rythme sur l'ensemble du film : si chaque scène prise dans son unité est bien amenée, le résultat global n'en est pas moins superbement tenu. Le film est trop long, sûrement, trop répétitif, mais le fait est que ces 2h40 semblent utiles pour faire cet effet-là : nous plonger dans cet univers-là, à la suite de ce personnage-là en particulier. Plus court, le film nous aurait laissés extérieurs à la chose ; là, on a la sensation d'avoir partagé un peu de cet enfer.
Le côté réaliste du film est souvent très réussi. Audiard évite les écueils du film à thèse (et après les pensums que sont Sur mes Lèvres, Un Héros très discret et De Battre..., on ne peut que l'en féliciter), évite aussi le pur film social, et pourtant la reconstitution, l'atmosphère, sont très bien rendues. C'est surtout
grâce aux acteurs, même s'ils ne sont pas toujours parfaits : Arestrup finit par être gavant à la longue (une seule option de jeu sur 2h40), mais crée un personnage parfaitement effrayant, un gangster dans tous ses dangers ; Tahar Rahim, plus convaincant en petit mec qu'en bandit d'envergure, réussit une première heure extraordinaire, petite frappe buttée complètement dépassée par les événements (il faut voir ses réactions confondantes de naturel quand il reçoit ses premières claques dans la gueule) ; et les seconds rôles sont très crédibles, jusque dans les quasi-figurants constituant le staff habituel des maffieux. Mais il y a aussi cette façon de regarder la ville, de façon naturaliste tout en ouvrant sur des possibilités poétiques audacieuses ; cette lumière grise bien pensée ; ce son quasi-direct, malaisé, qui perd volontairement beaucoup de phrases dans les borborygmes des personnages, et qui somme toute est assez courageux. Tout ça fait d'Un Prophète un portrait de la prison crédible (même si on est étonné de voir qu'il n'y a que deux communautés dans les geôles françaises : les Arabes et les Corses), et c'est la principale qualité de la chose.
Dans les très bons points, notons aussi les quelques décrochages iréels que se permet Audiard : un daim projeté en l'air (oui, oui), un fantôme en flamme qui erre dans la cellule du héros, quelques parenthèses oniriques superbement conçues : Audiard ne reste pas à tout prix accroché à la véracité de son univers, et c'est tant mieux. Son filmage "objectif" des décors trouve un beau contrepoint avec ces séquences directement connectées sur l'intérieur du personnage, sur ses visions personnelles du monde.
Heureusement qu'il y a ces qualités, car le film n'est vraiment pas exempt de défauts. La faute au scénario, véritable plaie dans le cinéma d'Audiard depuis toujours, et dont il n'arrive toujours pas à se débarrasser. Pour le coup, la comparaison avec Scorsese n'est pas en sa faveur de ce côté-là. On voit ce que Audiard voudrait piquer à des films comme Casino, dans ce parcours initiatique "à l'envers" (un petit voyou de banlieue qui devient un gangster d'envergure, étape par étape). Mais Scorsese sait travailler le mythe de façon infiniment supérieure, déployant des scènes bigger than life, écrivant des personnages qui rentrent directement dans la mythologie ; Audiard, lui, reste français, dans ce que ce terme peut avoir de limité. Hésitant trop entre description réaliste à la Tavernier et ambition mythique, il rate son scénario, qui reste au ras du bitume. Les personnages qu'il voudrait énormes (Arestrup, donc) ne sont que des petits personnages, crédibles certes, mais absolument pas légendaires. Ca manque de vision, de génie tout simplement : c'est juste du travail de description, jamais de la légende.
Et puis Audiard est encore trop souvent rattrapé par sa morale conventionnelle, par ce manque de confiance envers son public qui le pousse à surexpliquer lourdement où est le bien et où est le mal. C'est plus subtil que d'habitude, je le reconnais, mais quand même : on a droit à des plans insistants opposant le savoir récent du héros (il profite de la prison pour se cultiver et apprendre à lire) à la brutalité, à un manichéisme appuyé qui condamne ses actes (le fantôme qui vient lui suggérer que c'était pas sympa de commettre le meurtre), à une opposition trop nette entre l'innocence et la culpabilité. Même si souvent on garde la bonne distance par rapport au personnage, le regardant sans le juger, on tombe aussi assez fréquemment dans ces travers de scénario pénibles. On ne change pas un bien-pensant qui gagne.
Bon, mais tant pis : Un Prophète reste un bon film français, ce qui est loin d'en faire un chef-d'oeuvre, mais ce qui en fait une étape intéressante dans la cinématographie timide de notre beau pays (après le plus réussi Mesrine chapitre 1). Maintenant, que les critiques aient hurlé à la mort à Cannes pour Antichrist et qu'ils aient beuglé au génie sur celui-ci en dit long sur l'audace de nos journalistes.
05 juin 2006
De Battre mon coeur s'est arrêté de Jacques Audiard - 2005
Bon, je suis désolé pour les filles qui lisent ce blog, mais je vous préviens je vais dire du mal de ce film. Je sais, Romain Duris est beau, mais que voulez-vous j'ai tendance à préferer le sexe opposé, aussi serai-je objectif.
Je ne dis pas que j'ai detesté, hein. Non, il y a de très bonnes qualités là-dedans, notamment dans la première moitié. La mise en scène est relativement nerveuse, bien rythmée. Les acteurs sont tous épatants, et Duris le premier, tendu, chargé d'énergie, rageur, et émouvant (beaucoup aimé Arestrup aussi, qui vieillit magnifiquement). On sent que le sujet, si on ne se trompe pas de sujet, aurait pu être très fort : on croit en effet qu'on est en train de nous parler d'un petit salopiau qui a pourtant beaucoup d'amour à donner, et qui se heurte au refus obstiné de recevoir de ses proches (son père, son prof de piano, ses femmes). Il y a quelques très jolies scènes bien senties, où le désarroi du personnage apparaît en plein. Comme toujours, Audiard sait diriger les acteurs, ce qui est assez rare pour le remarquer. Bon, le côté positif, c'est fait...
Mais... mais nom d'une tomate qu'est-ce que ça sent le bon vieux cinéma de papa ! Qu'est-ce que ça sent
le film pour lecteurs de Télérama, bien-pensants, lisse dans ses opinions, à deux doigts d'être cul-béni. (NB : attention, ne lisez pas la suite, je raconte la fin du film.) Dans la deuxième moitié, Audiard casse tout en faisant apparaître son véritable sujet. Tom (Duris) va subir une sorte de révélation mystique, ou sensible disons, et racheter ses péchés nombreux et infâmes. Il va découvrir que les oeuvres de Bach au piano sont plus jolies que la musique electro qu'il écoute au casque (je rêve), il va découvrir que la petite chinoise qui lui apprend le piano est plus mieux que la femme de son pote qu'il trompe allègrement (scénario de Christine Boutin ?), il va découvrir qu'en fait c'est pas bien de déloger des immigrés squatteurs à coups de batte de base-ball (scène qui m'a laissé songeur dans son traitement) et qu'il vaut mieux être tranquille et masser la nuque de sa femme. Il va enfin se racheter une conduite au contact de la beauté de la musique, se découvrir une sensibilité, et rentrer dans la masse, en refusant même de butter le type qui a tué son père. Chez Ferrara un tel sujet a donné Bad Lieutenant, et c'était autrement mieux tenu. Ici, tout est tracé à très gros traits (la vie immorale -electro, batte, amours volages- et la jolie-vie-qu'il-faut-avoir-pour-être-un-homme-bien -Bach, douceur, fidélité.) Je n'aurai qu'un seul mot : berk.
Du cinéma de vieux
pépère, incapable de prendre le moindre risque personnel, de la moindre opinion qui ne soit pas dans les éditos du Nouvel Obs. Du cinéma qui fait semblant de dire, mais qui prend bien soin de ne pas tacher la nappe. Du cinéma uniquement centré sur ses acteurs (tous bons, encore une fois), sur son histoire, sur une morale judéo-chrétienne assez gavante (certes indiscutable mais de ce fait pourquoi en faire un film ?). Du cinéma qui oublie au passage que, quoiqu'en dise un autre tâcheron (Patrice Leconte), un film ne doit jamais être un "objet gentil".
Et encore je passe sur le titre, je pourrais m'énerver sur le ridicule de ces noms ronflants. Ce film a bien mérité son César.