15 mars 2008
L'Heure d'été d'Olivier Assayas - 2008
Au générique, on apprend que L'Heure d'été a été coproduit par le Musée d'Orsay, et en effet quel plus beau cadeau pouvait-on faire à un musée que ce magnifique essai sur la transmission, sur la culture, sur l'oeuvre d'art au temps de la mondialisation, et sur le difficile apprentissage du regard ? Voilà longtemps qu'Assayas ne m'avait autant ému : son film est subtil, d'une grande intelligence, profond, hyper-sensible, le tout emballé dans un écrin esthétique sublime.
Il est question là-dedans d'une cellule familiale grand crin, cultivée et raffinée, qui va doucement exploser dans tous les sens suite à la mort de la mère de famille. Mais ici, pas de cris, pas de bagarres d'héritage ; tout se fait dans la simplicité implacable du temps qui passe. L'effondrement est silencieux et lent. On sent dès le départ que l'héritage moral de l'aïeule (Edith
Scob, prodigieuse dans sa finesse d'expressions) ne résistera pas au passage de génération : si Berling semble désespérément accroché à ce passé glorieux (un grand-oncle artiste peintre réputé, une maison remplie d'oeuvres d'art), ses frères et soeurs semblent bien avoir un pied beaucoup plus robuste dans le monde contemporain (Binoche travaille pour des designers contemporains pointus, Renier est expatrié à Shanghai où il fabrique des chaussures de sport). A la mort de leur mère, c'est de transmission qu'il va être question : transmission du goût, de la sensibilité, mais aussi transmission d'une certaine vision de l'enfance. Le combat se joue entre nostalgie et modernisme, passé et futur, et il est perdu d'avance : à l'heure où il est plus important de devenir que d'être, Berling apparaît comme le dernier feu d'une civilisation éteinte (celle des érudits sensibles).
Ca pourrait être un sujet un peu réac, gavant dans son discours (la nouvelle génération serait celle incapable d'apprécier les grandes oeuvres du passé). Et il est vrai que parfois, Assayas tombe dans ce travers : inutile, cette scène où il apprend que sa fille fume du shit et vole dans les magasins ; trop chargée, cette séquence finale où Assayas "raccorde" son film avec ses tentations rock'n roll habituelles ; certains symboles sont trop appuyés, certes. Mais pourtant, le sujet passe, grâce à cette sensibilité d'une infinie mélancolie qui traverse le film. En choisissant comme lieu central une maison bourgeoise qui se délite peu à peu au fur et à mesure de la visite des galeristes et des acheteurs, Assayas instille une jolie symbolique de milieu clos (la maison-famille) qui éclate. Sa mise en scène, mouvante, lente, construit des rapports étonnants entre les êtres (la première scène de repas familial est faramineuse), et entre ceux-ci et les lieux : nombreux plans pris à travers des vitres ou des vitrines d'expos ; fluidité des travellings qui viennent chercher les regards, opposés à des champs/contre-champs en faux-raccord volontairement heurtés (la scène du bar entre Berling et Renier) ; impression constante de vie ; magnifiques fins d'"actes", tous en clair-obscur, comme si les personnages avaient déjà un pied dans les ténèbres ; photo lumineuse qui tient compte des saisons avec une grande finesse...
Dans ce petit bijou de finesse de réalisation, Assayas écrit un de ses plus beaux scénarios, parfaitement
monté et dialogué (devant un meuble familial que Berling a dû céder à un musée, sa femme : "il est bien mis en valeur ici", ce à quoi il répond : "oui, il est bien mis en valeurs", et je vous jure qu'on entend le "s"). Ses acteurs sont au diapason, malgré un Renier pas très à l'aise avec l'aspect naturaliste de l'écriture. On pourrait parler de toutes les séquences, qui sont à chaque fois à la bonne distance, sur le bon ton, toujours sur le fil ténu de la sensibilité nostalgique. Le cinéaste français le plus moderne d'aujourd'hui livre un coming-out sur sa vision du passé, et il se retrouve encore une fois en plein milieu du monde qui l'entoure, regardant jeunes et vieux avec une égale sévérité et une égale tendresse. Je viens de voir le plus beau film de 2008... mais on n'est qu'en mars.
13 mars 2008
Boarding Gate (2007) d'Olivier Assayas
Qu'il me fut difficile de rentrer dans ce film... Si Assayas semble brouiller volontairement les pistes dans cette errance qui nous fait suivre Asia Argento d'un lieu de transit - une zone portuaire - à Hong-Kong, il nous laisse du même coup peu d'occasion pour s'attacher à ses personnages. Si la plupart des intrigues trouvent une justification après coup (assassiner son ancien amant faisait parti d'un contrat passé avec son nouveau boss), la présence de mafieux à son arrivée à Hong-Kong reste particulièrement floue, et le spectateur de rester constamment à la traîne de ce récit. Même sentiment de "distanciation", d'une certaine froideur, dans les relations entre les protagonistes, et on a du mal, là encore, à achopper aux liens pervers - on flirte avec le sado-masochiste - qui unissent Asia à son ex. S'il y a acte charnel celui-ci est bien tristoune, à la limite du désespoir...L'image bleutée est souvent glaçante et on glisse un peu sur ce film comme sur une patinoire.
Je veux pourtant bien reconnaître une certaine virtuosité dans ces longues séquences filmées caméra à l'épaule, qui ne cessent de gommer les frontières entre flou artistique et mise au point, comme s'il était impossible de pouvoir cerner complètement les espoirs et les motivations des principaux personnages; mais à trop jouer de ce style, on finit par rester sur le seuil de la porte d'embarcation de ce film. C'est bien dommage, d'autant qu'Asia Argento (belle année décidément pour elle avec son personnage d'Une vieille Maîtresse) a rarement été aussi convaincante et impressionnante, dans ce rôle de femme livrée à elle-même : pugnace et volontaire, peu de choses semblent lui tenir à coeur, la maintenir debout, jusqu'à sa brusque décision finale. Mais sa trajectoire faite d'errances et de violence dans ce monde moderne nous laisse définitivement sur le bas côté de la route. Un thriller high-tech qui manque un peu de "prises" - quitte à me répèter 28 fois.
02 mai 2007
Les Destinées sentimentales d'Olivier Assayas - 2000
On est un peu embêté par Les Destinées sentimentales, un peu comme si Assayas s'était payé un jouet
certes flamboyant, mais qui ne lui convient pas personnellement. Nulle trace ici, et c'est bien dommage, des fulgurances modernes de Irma Vep, de Clean ou de Demonlover. Le film en costumes ne semble pas être tout à fait sa tasse de thé, et le cinéaste français le plus contemporain, le plus audacieux et le plus "labo" du moment se perd un peu dans ces robes à frou-frou, cette musique XIXème et ces grands sentiments rétro. Le choix des acteurs va dans le même sens : tant qu'à se payer un gros bidule, autant employer des stars, mais Huppert est assez inexistante dans un tout petit rôle sans intérêt, et Béart se la joue facile (comme toujours, diront les mauvaises langues, et à la longue je vais finir par être d'accord avec les mauvaises langues). Tout ça le dépasse un peu, voire l'ennuie, et le film adopte un rythme alangui et soporifique qu'Assayas ne
parvient à relever que dans la dernière heure. Tétanisé par son sujet, ses costumes, ses stars, l'ampleur financière de son film, il oublie même parfois de filmer, et livre quelques champs/contre-champs fadasses et téléfilmesques. On se désole de voir Assayas s'effacer devant cette montagne.
Et puis d'un autre côté, on ne peut que s'incliner devant quelques traits de génie qui jalonnent le film et surgissent brusquement au détour d'un plan. D'abord, la scène de bal (passage incontournable dans un film à costumes, qu'on attend un peu comme on attend le "Être ou ne pas être" d'Hamlet) est superbe et surprenante : le gars tente d'y suivre à la trace le visage de Béart, en passant par-dessus les figurants, en traquant inlassablement les expressions de la chtite, et du coup on est loin de ces grands mouvements amples sur les robes ou les pieds des danseuses. Le mouvement qui se dégage de cette séquence est
soufflant, énergique et très tenu. Ensuite, si les acteurs échappent un peu à Assayas, ce n'est pas le cas de Berling, extraordinaire : son travail sur sa diction, à peine esquissée, à la limite de l'audible sur la fin du film, est incroyable (saluons d'ailleurs le responsable du son sur ce film, qui va à l'encontre de la mode du cinéma français en concentrant son taf sur les voix). Il est bouleversant, surtout sur la dernière heure (décidément la meilleure) et s'affirme définitivement comme THE acteur intérieur, celui de la vieille école, une école à la Stanislawski, à la Jouvet, à la Michel Bouquet. Enfin, cest émouvant de constater qu'avec Les Destinées sentimentales, Assayas signe en fin de compte un témoignage sur le passage d'une époque à une autre ; sujet peu original peut-être, mais qui veut dire beaucoup pour le cinéaste de la modernité. Ici, il filme tout simplement la difficile transition qui
a permis que son cinéma existe, un pont entre un monde ancien fait de conventions morales et artistiques très conventionnelles (la porcelaine de Limoges en étant le symbole le plus sclérosant) et un monde contemporain tourné vers le sentiment et la liberté (belle scène en ce sens entre deux jeunes filles tentées par l'homosexualité). On oublie alors le côté laborieux de son film (la saga, les guerres, la narration d'un siècle torturé) pour en aimer les aspects romantiques, écorchés vifs.
Au final, un film un peu chiant, un peu académique, mais intéressant dans la carrière du gars Assayas. Finalement assez émouvant.

