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17 juin 2009

Irma Vep d'Olivier Assayas - 1996

vlcsnap_328711Voilà un film très attachant qui prouve s'il était nécessaire la grande sensibilité du père Assayas. On a pu lui reprocher ça et là de ne pas savoir bien doser ses élans de modernité, de livrer des films trop "volontairement" contemporains : c'est pourtant tout ce qui fait la force d'Irma Vep, mélange d'hommage très modeste au cinéma des origines et de sensibilité rock du meilleur effet. Le film est à cheval sur deux tendances : celle de s'inscrire dans une tradition du cinéma, en l'occurence celle de Feuillade et de ses Vampires, archétype du cinéma de divertissement dénué de toute ambition intellectuelle ; et celle de prolonger la chose dans une sorte de sentimentalisme très actuel, mélange de motifs SM, de musique rock et de style laboratoire aigu.

Le film mélange allègrement tous les genres, depuis le cinéma de kung-fu représenté par Maggie Cheung jusqu'à la nouvelle Vague figurée par Léaud, depuis le cinéma cérébral de Garrel (Lou Castel en garant du cinéma français) jusqu'à Rivvlcsnap_289471ette. Car Assayas aime tout ça, et ne se gène pas pour le montrer. On pense autant à La Nuit Américaine (avec même ce flingue qui ouvre le film, ou ce choix de filmer un tournage) qu'aux éxpérimentations des Américains des années 70. Surtout, Assayas ne se prive d'aucune tendance à un romantisme frontal, qui culmine avec une sublime séquence où Cheung devient littéralement son personnage (elle est censée jouer Irma Vep, après le Musidora de Feuillade) : un bref décrochage de style saturé de musique punk, puis une scène onirique de vol de bijoux parfaitement icônographique. Dans ces quelques secondes, Assayas touche à l'essence même de son projet : arriver à faire le lien entre le cinéma d'avant et le sien, toucher une texture à la fois très "nouvelle technologie" et immortelle. Cette tentative sera également parfaitement rendue dans les dernières images, où le film de Feuillade est revu sous un regard d'aujourd'hui, stries d'écran, musique saturée, et massacre de pellicule à l'appui.

vlcsnap_350768Même si le tout est parfois maladroit, dans cette vision un peu trop écrite des aléas d'un tournage de cinéma, dans quelques scènes trop clippesques qui ont pris un coup de vieux, on ne peut qu'être ému devant la personnalité éclatante d'Irma Vep, hommage et réflexion sur le cinéma, critique et déclaration d'amour. Le film s'attaque aussi bien à la connerie des tenants du pur divertissement (le journaliste qui ne voit en Maggie Cheung que l'actrice potentielle de John Woo) qu'aux excès de trop d'intellectualisme dans la fabrication du cinéma (Léaud en cérébral dépassé, flou et obtus). Du coup, on ne sait pas trop ce que le film dit exactement, mais c'est tant mieux : on est transporté de scènes légères en profondeurs, de comique en drame, et on s'incline devant ce cinéma intelligent et modeste. C'est en plus défendu par des comédiens excellents, rythmé de façon impeccable, et assez audacieux dans la forme (la caméra à l'épaule, c'est pas nouveau, mais ici c'est plus que justifié et ça donne une urgence assez fascinante). Assayas ne retrouve peut-être pas l'énergie incendescente de L'Eau Froide, mais il la touche à beaucoup d'endroits : satisfaction. 

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18 décembre 2008

L'Heure d'été d'Olivier Assayas - 2008

18898066_w434_h_q80Au générique, on apprend que L'Heure d'été a été coproduit par le Musée d'Orsay, et en effet quel plus beau cadeau pouvait-on faire à un musée que ce magnifique essai sur la transmission, sur la culture, sur l'oeuvre d'art au temps de la mondialisation, et sur le difficile apprentissage du regard ? Voilà longtemps qu'Assayas ne m'avait autant ému : son film est subtil, d'une grande intelligence, profond, hyper-sensible, le tout emballé dans un écrin esthétique sublime.

Il est question là-dedans d'une cellule familiale grand crin, cultivée et raffinée, qui va doucement exploser dans tous les sens suite à la mort de la mère de famille. Mais ici, pas de cris, pas de bagarres d'héritage ; tout se fait dans la simplicité implacable du temps qui passe. L'effondrement est silencieux et lent. On sent dès le départ que l'héritage moral de l'aïeule (Edith 18898067_w434_h_q80Scob, prodigieuse dans sa finesse d'expressions) ne résistera pas au passage de génération : si Berling semble désespérément accroché à ce passé glorieux (un grand-oncle artiste peintre réputé, une maison remplie d'oeuvres d'art), ses frères et soeurs semblent bien avoir un pied beaucoup plus robuste dans le monde contemporain (Binoche travaille pour des designers contemporains pointus, Renier est expatrié à Shanghai où il fabrique des chaussures de sport). A la mort de leur mère, c'est de transmission qu'il va être question : transmission du goût, de la sensibilité, mais aussi transmission d'une certaine vision de l'enfance. Le combat se joue entre nostalgie et modernisme, passé et futur, et il est perdu d'avance : à l'heure où il est plus important de devenir que d'être, Berling apparaît comme le dernier feu d'une civilisation éteinte (celle des érudits sensibles).

18898063_w434_h_q80Ca pourrait être un sujet un peu réac, gavant dans son discours (la nouvelle génération serait celle incapable d'apprécier les grandes oeuvres du passé). Et il est vrai que parfois, Assayas tombe dans ce travers : inutile, cette scène où il apprend que sa fille fume du shit et vole dans les magasins ; trop chargée, cette séquence finale où Assayas "raccorde" son film avec ses tentations rock'n roll habituelles ; certains symboles sont trop appuyés, certes. Mais pourtant, le sujet passe, grâce à cette sensibilité d'une infinie mélancolie qui traverse le film. En choisissant comme lieu central une maison bourgeoise qui se délite peu à peu au fur et à mesure de la visite des galeristes et des acheteurs, Assayas instille une jolie symbolique de milieu clos (la maison-famille) qui éclate. Sa mise en scène, mouvante, lente, construit des rapports étonnants entre les êtres (la première scène de repas familial est faramineuse), et entre ceux-ci et les lieux : nombreux plans pris à travers des vitres ou des vitrines d'expos ; fluidité des travellings qui viennent chercher les regards, opposés à des champs/contre-champs en faux-raccord volontairement heurtés (la scène du bar entre Berling et Renier) ; impression constante de vie ; magnifiques fins d'"actes", tous en clair-obscur, comme si les personnages avaient déjà un pied dans les ténèbres ; photo lumineuse qui tient compte des saisons avec une grande finesse...

Dans ce petit bijou de finesse de réalisation, Assayas écrit un de ses plus beaux scénarios, parfaitement 18898071_w434_h_q80monté et dialogué (devant un meuble familial que Berling a dû céder à un musée, sa femme : "il est bien mis en valeur ici", ce à quoi il répond : "oui, il est bien mis en valeurs", et je vous jure qu'on entend le "s"). Ses acteurs sont au diapason, malgré un Renier pas très à l'aise avec l'aspect naturaliste de l'écriture. On pourrait parler de toutes les séquences, qui sont à chaque fois à la bonne distance, sur le bon ton, toujours sur le fil ténu de la sensibilité nostalgique. Le cinéaste français le plus moderne d'aujourd'hui livre un coming-out sur sa vision du passé, et il se retrouve encore une fois en plein milieu du monde qui l'entoure, regardant jeunes et vieux avec une égale sévérité et une égale tendresse. Je viens de voir le plus beau film de 2008... mais on n'est qu'en mars. (Gols 15/03/08)


18898050_w434_h_q80J’avoue que j’attendais beaucoup de ce film, considérant Assayas comme un des rares jeunes réalisateurs français plein d’originalité et d’acuité, et je ne cache pas que je serais un léger ton en dessous de celui de mon camarade de jeu. Pas grand-chose à redire sur ce que Gols en pense si ce n’est peut-être que le film manque parfois un peu d’aspérités. Le temps passe, la vie va, et les choses que l’on pensait transmettre d’une génération à l’autre, un héritage aussi bien matériel qu’affectif, finissent par glisser des doigts. On comprend que le pauvre Charles Berling soit tout dépité d’avoir laisser échapper les deux Corot (symbole de la « richesse » artistique de la famille), seules deux théières et un plat en argent (récupérés par Binoche) et un vase en verre (pris par l’employée de maison) étant finalement conservés grâce à la charge émotionnelle qu’ils renferment… Le reste de cet « héritage » se délite en deux temps trois mouvements sans que le Charles puisse véritablement stopper l’hémorragie. Seulement, si la fluidité, la limpidité de la mise en scène s’accorde parfaitement avec le fond, ce sentiment terrible finalement que tout (ou presque) échappe, se perd en route, cette caméra qui glisse sur les êtres tend aussi parfois à une certaine superficialité… Les coups de gueule – enfin juste un… - sont rapidement étouffés, les rancoeurs disparaissent en un rien de temps et même les pleurs se font gentiment et en silence ; on est presque content lorsque Berling engueule sa fille d’avoir claqué la porte, en la claquant lui-même deux secondes après, comme si on assistait enfin à l’expression d’une réelle émotion… Les personnages – certes nombreux – sont également relativement peu fouillés : ils endossent un rôle, ont dès le départ une étiquette qu’on leur colle sur le dos (l’expat à Shanghai, forcément dans le business, qui pense à la thune ; l’artiste, forcément à New York, un poil je-m’en-foutiste…) et gagne que très peu en profondeur au fil du récit comme s’il n’en valait de toute façon po la peine (aucune empathie, quoi… puisqu’il néglige le passé. Un peu dommage…). Bon dis comme ça, je sens que je suis un peu en train de faire bouillir l’ami Gols pour qui soulignait la « simplicité implacable du temps qui passe », ou encore « l’effondrement silencieux et lent » (ouais, ouais, je cite, attention, je vois ce qu’il veut dire !!!). Mais ce constat est parfois un peu simpliste (putain, je marche sur des œufs…) ou disons un peu facile (le personnage de Berling vit dans le passé et a du mal à "voir" le présent (il ne sait rien de sa fille), et vice versa pour son frère et sa soeur - est-ce vraiment si élémentaire?) et téléphoné (téléphone – cadeau donné à la mère – qui reste dans sa boîte comme si on faisait le deuil de la communication, de la "transmission", à l’ère dite justement de la communication). Je reconnais que le film possède un charme évident, "mouvant", tente de s’inscrire on ne peut dans le monde contemporain (ah, tiens maintenant les jeunes jouent au foot tout seul pendant des teufs – l’effet Zidane ? (cette séquence finale qui rappelle Désordre est po la partie la plus inspirée, on est d’accord), que les acteurs sont au taquet et qu’Assayas est loin d’être un guignol pour insuffler de la vie dans chacun de ses plans. Mais bon, comme d’ailleurs dans d’autres œuvres du cinéaste (Les Destinées sentimentales, Boarding Gate…), j’ai un peu le sentiment de surfer d’une séquence à l’autre – avec un vrai plaisir attention - sans parvenir vraiment à « rentrer » dans le film. Après la scène d’exposition parfaitement maîtrisée, on perd parfois un peu le fil narratif, certaines séquences n’apportant pas beaucoup d’eau au moulin (Binoche à New-York, mouais…) et certains personnages centraux étant totalement délaissés (Jérémy Rénier, tout le monde s’en fout ? Ben ouais il est Shanghai , capitaliste va !– rah dur…). Bref, charmé mais pas bouleversé (et volontairement un peu avocat du diable, eheh). (Shang 18/12/08)

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13 mars 2008

Boarding Gate (2007) d'Olivier Assayas

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Qu'il me fut difficile de rentrer dans ce film... Si Assayas semble brouiller volontairement les pistes dans cette errance qui nous fait suivre Asia Argento d'un lieu de transit - une zone portuaire - à Hong-Kong, il nous laisse du même coup peu d'occasion pour s'attacher à ses personnages. Si la plupart des intrigues trouvent une justification après coup (assassiner son ancien amant faisait parti d'un contrat passé avec son nouveau boss), la présence de mafieux à son arrivée à Hong-Kong reste particulièrement floue, et le spectateur de rester constamment à la traîne de ce récit. Même sentiment de "distanciation", d'une certaine froideur, dans les relations entre les protagonistes, et on a du mal, là encore, à achopper aux liens pervers - on flirte avec le sado-masochiste - qui unissent Asia à son ex. S'il y a acte charnel celui-ci est bien tristoune, à la limite du désespoir...L'image bleutée est souvent glaçante et on glisse un peu sur ce film comme sur une patinoire.

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Je veux pourtant bien reconnaître une certaine virtuosité dans ces longues séquences filmées caméra à l'épaule, qui ne cessent de gommer les frontières entre flou artistique et mise au point, comme s'il était impossible de pouvoir cerner complètement les espoirs et les motivations des principaux personnages; mais à trop jouer de ce style, on finit par rester sur le seuil de la porte d'embarcation de ce film. C'est bien dommage, d'autant qu'Asia Argento (belle année décidément pour elle avec son personnage d'Une vieille Maîtresse) a rarement été aussi convaincante et impressionnante, dans ce rôle de femme livrée à elle-même : pugnace et volontaire, peu de choses semblent lui tenir à coeur, la maintenir debout, jusqu'à sa brusque décision finale. Mais sa trajectoire faite d'errances et de violence dans ce monde moderne nous laisse définitivement sur le bas côté de la route. Un thriller high-tech qui manque un peu de "prises" - quitte à me répèter 28 fois.

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02 mai 2007

Les Destinées sentimentales d'Olivier Assayas - 2000

On est un peu embêté par Les Destinées sentimentales, un peu comme si Assayas s'était payé un jouet049126_ph11 certes flamboyant, mais qui ne lui convient pas personnellement. Nulle trace ici, et c'est bien dommage, des fulgurances modernes de Irma Vep, de Clean ou de Demonlover. Le film en costumes ne semble pas être tout à fait sa tasse de thé, et le cinéaste français le plus contemporain, le plus audacieux et le plus "labo" du moment se perd un peu dans ces robes à frou-frou, cette musique XIXème et ces grands sentiments rétro. Le choix des acteurs va dans le même sens : tant qu'à se payer un gros bidule, autant employer des stars, mais Huppert est assez inexistante dans un tout petit rôle sans intérêt, et Béart se la joue facile (comme toujours, diront les mauvaises langues, et à la longue je vais finir par être d'accord avec les mauvaises langues). Tout ça le dépasse un peu, voire l'ennuie, et le film adopte un rythme alangui et soporifique qu'Assayas ne 049126_ph6parvient à relever que dans la dernière heure. Tétanisé par son sujet, ses costumes, ses stars, l'ampleur financière de son film, il oublie même parfois de filmer, et livre quelques champs/contre-champs fadasses et téléfilmesques. On se désole de voir Assayas s'effacer devant cette montagne.

Et puis d'un autre côté, on ne peut que s'incliner devant quelques traits de génie qui jalonnent le film et surgissent brusquement au détour d'un plan. D'abord, la scène de bal (passage incontournable dans un film à costumes, qu'on attend un peu comme on attend le "Être ou ne pas être" d'Hamlet) est superbe et surprenante : le gars tente d'y suivre à la trace le visage de Béart, en passant par-dessus les figurants, en traquant inlassablement les expressions de la chtite, et du coup on est loin de ces grands mouvements amples sur les robes ou les pieds des danseuses. Le mouvement qui se dégage de cette séquence est049126_ph10 soufflant, énergique et très tenu. Ensuite, si les acteurs échappent un peu à Assayas, ce n'est pas le cas de Berling, extraordinaire : son travail sur sa diction, à peine esquissée, à la limite de l'audible sur la fin du film, est incroyable (saluons d'ailleurs le responsable du son sur ce film, qui va à l'encontre de la mode du cinéma français en concentrant son taf sur les voix). Il est bouleversant, surtout sur la dernière heure (décidément la meilleure) et s'affirme définitivement comme THE acteur intérieur, celui de la vieille école, une école à la Stanislawski, à la Jouvet, à la Michel Bouquet. Enfin, cest émouvant de constater qu'avec Les Destinées sentimentales, Assayas signe en fin de compte un témoignage sur le passage d'une époque à une autre ; sujet peu original peut-être, mais qui veut dire beaucoup pour le cinéaste de la modernité. Ici, il filme tout simplement la difficile transition qui 049126_ph1a permis que son cinéma existe, un pont entre un monde ancien fait de conventions morales et artistiques très conventionnelles (la porcelaine de Limoges en étant le symbole le plus sclérosant) et un monde contemporain tourné vers le sentiment et la liberté (belle scène en ce sens entre deux jeunes filles tentées par l'homosexualité). On oublie alors le côté laborieux de son film (la saga, les guerres, la narration d'un siècle torturé) pour en aimer les aspects romantiques, écorchés vifs.

Au final, un film un peu chiant, un peu académique, mais intéressant dans la carrière du gars Assayas. Finalement assez émouvant.

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