10 décembre 2007
John McCabe (McCabe & Mrs. Miller) (1971) de Robert Altman
Etonnant comme le Bob a le don de nous prendre à contre-pied. Le film a beau s'ouvrir sur une chanson à la coule de Léonard Cohen (qui signe une B.O. somptueuse), lorsque Warren Beatty, le McCabe, entre dans ce bouge pour jouer au poker, on se dit que cela va vite dégénérer, qu'on va pas tarder à voir les pistolets fumer... D'autant que son histoire le précède, il semblerait que "Pludgy" Mccabe soit le fameux assassin d'un type célèbre que personne certes ne remet vraiment, mais bon bref qu'il soit un vrai caïd... Il a beau donner l'impression d'avoir deux de tension, on se dit que c'est un dur, qu'il cache super bien son jeu, un genre de Clint Eastwood chevelu, qui va décimer la moitié du village. C'est prendre le Bob pour ce qu'il n'est pas : il n'est jamais qu'un vrai type à la coule comme le Léonard.
Un film à la coule donc: le McCabe, va se fournir en prostituées dans une ville alentour et revient dans ce bled de la frontière pour couler des jours paisibles dans son saloon ; un petit branleur du coin se propose de s'associer avec lui, il refuse paisiblement, mais quand Julie Christie, la Mrs Miller, prostituée expérimentée, lui expose toutes les ficelles du bizz en cinq minutes, il se dit qu'elle ne représente point un mauvais parti... Il accepte donc et on est un poil étonné qu'un type de cette carrure, avec une telle réputation marche dans son jeu... Cependant à mesure que le film avance, notre dur à cuir nous fait tout de même de plus en plus l'impression d'être un loser royal, qui n'a pas tué plus de type que moi. Il a beau faire le malin avec deux gros pontes d'une compagnie minière qui viennent lui racheter son bar, lorsque trois tueurs arrivent en ville pour lui faire la peau, il flippe sa mère... Lorsqu'il se rend compte qu'il est squizzé, il n'est cependant point décidé à vendre sa peau si facilement : il va jouer pendant la dernière partie du film, dans cette ville assommée par la neige, au jeu du chat et de la souris avec nos trois affreux.
Dès la séquence de départ éclairée aux bougies dans la taverne, on est impressionné à la fois par l'atmosphère tranquille du lieu et un certain climat oppressant, la plupart de l'écran restant dans l'ombre; ce qui demeure le plus étonnant toutefois, c'est cette capacité qu'a Altman à faire vivre l'endroit, à déplacer sans cesse sa caméra sans qu'on s'en aperçoive, à mettre en scène cette trentaine de personnes qui mènent tous leur propre vie, ont leur propre discussion. C'est vraiment la magie Altman à l'oeuvre, qui va s'étendre par la suite à tout un village; chaque personnage ne peut avoir que trois, quatre scènes, on sait exactement quel est leur rôle, comme s'ils avaient une vie indépendante quand ils sont hors-cadre. Et puis il y a bien sûr ces deux figures pas franchement héroïques de McCabe et de Mrs Miller; ce dernier s'avère un piètre homme d'affaires qui ne doit son salut qu'au bordel géré par son associée; il apparaît saoul la plupart du temps, et finit même par payer 5 dollars la Miller pour coucher avec; si celle-ci fait preuve d'un peu plus de lucidité, cela ne l'empêche pas de coucher avec le premier venu pour la dite-somme et dans ces moments de repos de s'oublier dans l'opium... La musique de Cohen colle à cette atmosphère à la fois paisible et tristoune, les chansons du Léonard n'étant point celles d'un méga bout en train. Altman réussit ainsi à nous donner un western sans forcément d'éclat mais avec une densité dans les personnages et un réalisme dans le quotidien de ce bled de la frontière absolument saisissants. Révérence Bob.
21 octobre 2007
Le Privé (The Long Goodbye) (1973) de Robert Altman - 2ème partie
Oui pas grand chose à ajouter à mon collègue. Une intrigue dessinée à grand trait dès le départ qui ne sert jamais que de vague canevas, l'intérêt étant avant tout le personnage de Marlowe, privé complètement à la dérive qui se fait rouler dans la farine du début à la fin. Complètement sur son nuage, un peu à l'image de ses voisines bourrées de hash du matin au soir, il pense avoir les choses en main alors que tout lui échappe. S'il joue au petit malin avec la flicaille ou les malfrats c'est qu'il pense être au-dessus de la mêlée... En réalité, il n'est même pas capable de berner son chat et ne fait lui-même que se bercer de douce illusion. Seule la fin coup de poing semble le sortir de sa léthargie. Le Gols parlait de l'ambiance et de la musique, j'ai beaucoup aimé également ses travelling très lents, notamment lorsque deux personnes se font face: la caméra ne se fait jamais démonstrative mais parvient toujours à s'adapter au rythme nonchalant du récit. Gould et sa grande carcasse conviennent en effet parfaitement à ce rôle de charmeur charmé. A noter pour la petite histoire la présence du jeune Schwarzenegger, en garde du corps moustachu et avec un air aussi démesurément benêt que son tour de poitrine. Un bon polar vintage 73 du touche-à-tout à Altman.
la critique de Gols : ici
01 octobre 2007
Gosford Park de Robert Altman - 2001
Une nouvelle fois, on a affaire à de la très grande classe de la part de Bobby, un de ces films qui ne se la jouent pas avec de grands airs, mais dont on se rend bien compte qu'il a dû falloir une maîtrise impressionnante pour arriver à faire tenir ça debout. Comme dans la plupart des films "choraux" du gars, Gosford Park repose sur la profusion de personnages, leurs rapports, leurs liens. Ici, c'est une grande demeure anglaise qui est le lieu d'une réception huppée ; une vingtaine de personnages se croisent et se heurtent, du gratin (stars de cinéma, propriétaires, héritiers, nouveaux riches) au bas du panier (les majordomes, valets et cuisiniers). Altman fait sans rougir un quasi-remake de La Règle du Jeu, en faisant jouer la porosité entre les deux mondes, l'absence finalement de différences entre les petitesses du prolo et celles du milliardaire. On a même droit à un valet qui n'en est pas un, et ça fricotte pas mal entre les classes.
Comme chez Renoir, les actes et les paroles de chacun mettent en lumière la vanité de l'Humanité dans son entier. Comme chez Renoir, c'est un tourbillon (certes ici moins hystérique que dans La Règle du Jeu) de mots, un ballet de formes. Comme chez renoir, la partie de chasse, véritable boucherie filmée presque à l'identique, est le sommet de la pyramide, la scène qui va faire basculer l'ensemble de cette société dans le gouffre. C'est miraculeux de constater comment tout cela tient, chaque personnage étant fouillé, intéressant, chaque caractère ayant un lien avec les autres, chaque sous-intrigue prenant sa place. Aucun acteur n'est oublié en route, tous ont leur place sans jamais que ça vire au numéro. La virtuosité d'Altman en ce qui concerne la géographie de son lieu (sublimes décors à l'ancienne qui rappellent, par leur côté sombre, The Dead de Huston) est bluffante, d'autant qu'il organise à l'intérieur d'icelui des mouvements d'acteurs, et donc de caméra, qui ne nous perdent jamais. C'est de la très grande
classe, une élégance discrète et un humour jovial qui prennent des airs de facilité.
Dommage qu'Altman ne se contente pas de son portrait d'une société, et qu'il ait des envies d'intrigues policières. Le meurtre central est inutile pour développer les relations de ses personnages, et la résolution de l'énigme est peu passionnante. Tant pis : oublions le côté Mystère de la Chambre Jaune de la chose, gardons son côté brillantissime pour ce qui est de l'attaque sociale. Gosford Park est grand.
31 août 2007
Beyond Therapy de Robert Altman - 1987
Quand Altman décide de ne pas s'y mettre, il ne s'y met pas. Beyond Therapy est très encombrant, tant
on sent que le projet initial aurait pu être sympa et que le résultat est à deux doigts de la catastrophe. Le gars part du principe que tout le monde est barré sur cette pauvre Terre, que ce soient les patients ou leurs psys. Que dire d'autre, si ce n'est que c'est tout de même un peu court comme discours ? Ca pourrait être la base d'une histoire, mais le scénario s'arrête là, sans chercher à explorer d'autres pistes. Alors on se dit que ce n'est pas grave, que Altman va encore une fois réussir un film choral où la folie douce s'empare gaiement de tout un chacun, que ça va être une joyeuse comédie éclatée, un truc à la Va Savoir de Rivette, disons. Et c'est bien ce que Altman tente. Dans un décor étrange (un restaurant français en plein New-York, et tous les clichés que cela comporte), il fait se croiser maints personnages tous aussi givrés les uns que les autres : un psy éjaculateur précoce, un amoureux bisexuel, un gay dépressif, sa mère hystérique, une jeune première schyzo, un serveur mutique, une autre psy incompétente, etc. Chassés-croisés amoureux, rapports maternels, obsessions sexuelles, refoulements, tout cherche à se mélanger en un virevoltant manège qui se voudrait spirituel.
Malheureusement, le film n'est qu'insâne, gaché par une photo totalement laide, une tendance aux clichés très gênante, et une musique à côté de ses pompes (Gabriel Yared, pourtant). Altman laisse vite tomber une trame déjà bien maigre, se concentrant sur les dialogues (qui sont parfois pas mal, je reconnais) et sur les acteurs (très inégaux : beaucoup aimé Goldblum, Conti et Hagerty, qui ont compris qu'il fallait juste s'amuser sans trop se prendre la tête ; détesté Page ou Guest, qui surjouent leurs fêlures et croient être dans La Vérité si je mens). Le rythme qui se veut échevelé est juste gavant, et ce ne sont pas les tentatives d'ampleur au niveau du filmage qui rattrapent quoi que ce soit. On savait déjà qu'Altman savait filmer des décors et monter de façon originale ; il n'avait pas besoin de cet exercice de style fastidieux pour parfaire son découpage heurté et tester sa nouvelle Luma. Bancal et indigeste.
15 juin 2007
Kansas City de Robert Altman - 1995
Pour cette fois, le bon Robert a un peu de mal à passionner, tant ce Kansas City ennuie à tourner autour
de multiples pots sans jamais en choisir un. Ni comédie (ce que semblerait indiquer le jeu de Jennifer Jason Leigh), ni satire politique (ce qu'induit le contexte du film, jour d'élections américaines), ni polar noir (on a pourtant droit à notre lot de chapeaux de feutre, de gangsters à guêtres et de pépées blondes), ni film de jazz (malgré les nombreux décrochages uniquement consacrés à la musique), ni critique sociale (bien que l'un des sujets semble être les rapports entre Blancs et Noirs dans l'Amérique des années 30), ce film est un peu tout ça à la fois, mais sans jamais exploiter un filon jusqu'au bout. Du coup, on cherche un peu quel est le thème, ou le fond, et on regarde ce film certes plaisant avec l'impression que le réalisateur s'est absenté pendant le tournage. Reconstitution historique assez scolaire, difficulté à relier des sous-trames et des personnages divers, curieux laisser-aller sur certaines scènes... on cherchera en vain le cinéaste démiurge de Short Cuts. Plusieurs histoires sont entamées avec intelligence (une ado black venu à Kansas City pour accoucher, des réseaux politiques troubles en opposition avec la pauvreté des couches populaires, une femme de la haute confrontée à la misère...), puis abandonnées sans vergogne en cours de route. D'autres idées sont étirées jusqu'à l'ennui (la torture psychologique du patron de casino sur un gangster du dimanche), alors qu'Altman aurait dû les lâcher bien avant. Restent quelques éclairs : la photo du film, très belle, les décors assez fins, et Miranda Richardson en clône de Julianne Moore dans Far from Heaven, qui tient bien la route. A part ça, un minuscule Altman, trop allangui dans ses pantoufles pour déclencher la moindre émotion.
08 mai 2007
Secret Honor (1984) de Robert Altman
Robert Nixon face à lui-même avec un micro et quatre écrans de contrôle comme témoin pour tenter de rétablir sa vérité et d'expliquer les raisons du scandale du Watergate. Grand numéro d'acteur de Pilip Baker Hall qui grâce au montage virevoltant d'Altman donne l'impression d'être une super balle qui ne cesse de rebondir entre les quatre murs de son bureau; dans un langage souvent ordurier - Nixon semblait être célèbre pour son franc parler -, ne cessant de s'interrompre lui-même et de passer du coq à l'âne - avant de revenir au coq -, il fustige dans un flot de paroles quasi ininterrompues Kissinger, Eisenhower, le comité des 100, les Juifs,... Le spectateur, surtout si celui-ci n'est pas non plus véritablement familier avec tous les dessous de l'époque (la guerre du Vietnam OK, la position des US face à la Chine contre l'URSS reste plus floue...) a tendance à perdre un peu le fil; c'est bien sûr en partie voulu tant le personnage de Nixon, qui n'a pour seul compagnon qu'une bouteille de whisky et un revolver chargé, est survolté, à la limite du délire, bigger than life, se lançant dans un genre de mea culpa et de justificatifs qu'il semble bien le seul à croire - et encore. Numéro d'équilibriste même si le spectateur français préfèrerait nettement voir Sarko en camisole dans un hôpital corse en train de vociférer contre le monde entier pour enfin montrer sa vraie nature - joué par Clavier, même, je prends...
06 janvier 2007
The Last Show (A Prairie Home Companion) de Robert Altman - 2006
Bon il est évident que le film d'Altman a forcément moins d'impact si on ne connaît point l'émission de radio, l'une des plus populaires de son temps, "A Home Prairie Companion" (d'où le titre anglais) - c'est mon cas. Des bonnes vieilles chansons folks de l'Amérique profonde chantées par des stars plus vieilles que chez Pascal Sevran (Mais non je sais bien que c'est pas possible, je vous taquine). Altman, qui a écrit le film avec l'animateur Garrison Keillor - GK - qui joue son propre rôle, met en scène le tout dernier show (d'où le tire "français" - pas cons les Français, non?), remplis de multiples petits contre-temps (la mort d'un des chanteurs étant le moins attendu...), un show normal, quoi.
Il faut être prêt à se laisser emporter au gré des chansons certes, mais il faut au moins reconnaître chez
Altman un don pour créer une atmosphère (une lumière orange tout au long du film à pleurer) et surtout pour composer et mettre en scène cette singulière galerie de personnages - c'est là-dessus que nous allons débattre les amis, car j'avoue ne pas avoir grand-chose à dire sinon: Kevin Kline, en garde du corps maladroit, est vraiment la perfection même, chacune de ses mimiques arrivant à faire sourire, chacun des regards qu'il se lance à lui-même dès qu'il croise un miroir (et il y en a un paquet) est à mourir de rire. Mention très spéciale aussi pour le numero de duettistes de Meryl Streep et de Lily Tomlin, backstage (elles passent leur temps à parler ensemble et franchement elles le font avec un naturel hallucinant) et on stage, leurs chansons ayant toujours une émotion et un grain de folie qui laissent rêveur. John C Reilly et Woody Harrelson (Lefty and Rusty), en bons vieux cowboys ringards avec des blagues pourraves, composent également un duo de
haute volée. Enfin - parce que sinon j'y suis encore demain - Virginia Madsen, en ange de la mort, apparition magique qui hante les couloirs du studio, apporte une touche de surréalisme qui colle parfaitement à cette ambiance surannée.
Vous voilà (plus ou moins) prévenus, les amoureux de ces acteurs et de ces rengaines seront en état de grâce, les autres attendront seulement le prochain Altman (déjà deux en prévision, il chôme pas le kid de Kansas City à 80 ans...) (Shang - 12/10/06)
Mon collègue Shang attendait tranquillement le prochain Altman. Il n'y en aura donc pas, le meilleur artisan
des States étant passé il y a quelques semaines. Attardons-nous donc sur cet ultime opus avec la larme à l'oeil qui convient. A Prairie Home Companion est un Altman pur et dur, en ce sens que, comme à son habitude, le gars nous sert un petit bijou de modestie et d'émotion qui enterre six pieds sous terre tous les crâneurs hollywoodiens.
D'accord, le film est infâmement nostalgique, on sent que le Robert n'est plus tout à fait de cette époque, que ses goûts (cinématographiques autant que musicaux et littéraires) le conduisent vers la campagne ricaine la plus traditionnelle. Peu importe : sa nostalgie, il la transforme tranquillement en tendresse. Son film est une suite de minuscules émotions, qui parviennent aisément à transcender ces chansons country affreusement sucrées et cathos. Les
mouvements fluides et discrets de sa caméra (il n'y a, je crois, aucun plan fixe dans le film) traquent sans en avoir l'air non seulement des douceurs de regards, des mains qui se posent sur des épaules, des complicités bienveillantes, des amours perdues... mais aussi et surtout des espaces. La scène du théâtre devient par ces mouvements un cocon de bonheur, une île préservée du temps. Tommy Lee Jones, promoteur sans scrupule qui observe tout ça de sa loge-aquarium, est définitivement mis à l'écart par la mise en scène même. Qu'Altman filme le spectacle, ou qu'il laisse traîner ses yeux dans les coulisses sépia de son music-hall, il porte toujours sur les êtres et leur histoire un regard bienveillant, tendre, d'une émotion totale.
Le procédé simplissime de l'ange qui traîne langoureusement dans les couloirs fonctionne très bien. Il y a là-dedans la mélancolie du temps qui passe, le vieillissement et la douceur de la mort. Le fait qu'Altman soit mort juste après ce film ne change rien : ça aurait de toute
façon été un film testamentaire. Mais le Robert sait se retirer avec panache et courtoisie : il laisse la place à une jeunesse lumineuse pour une dernière chanson. Les acteurs sont tous merveilleux, Shang l'a déjà dit ; et le film est d'une intelligence totale et sans crânerie (la présence sous forme de buste de Fitzgerald, notamment, est une brillante idée). D'accord, c'est un film de pépé ; d'accord, le côté "c'était mieux avant" peut gaver ; d'accord, on est très loin du spectaculaire et des effets spéciaux... Mais franchement, est-ce qu'il n'y a pas là-dedans tout le cinéma ? Si on veut comprendre Altman, il serait bon de revoir Beyond Therapy, Cookie's Fortune, Three Women ou ce Prairie Home Companion. On y trouvera la modestie d'un réalisateur qui a toujours su s'effacer devant une émotion, devant la beauté d'un acteur, devant la vie... Bob : révérence. (Gols - 06/01/07)
12 octobre 2006
Company (The Company) de Robert Altman - 2003
Depuis quelques films, Altman a une tendance à lâcher un peu le scénario pour livrer plutôt des portraits, ou filmer des chroniques de milieux. Pourquoi pas, ça a donné parfois de très jolies choses, par exemple le parfait Short Cuts. Ici, cette option est poussée à son maximum : The Company est totalement dépourvu de trame, et on cherchera en vain, avec il faut l'avouer un peu de perplexité, le réel sujet du film. Qu'est-ce que Altman veut nous dire, qu'est-ce qu'il est en train de nous montrer ? Que le milieu de la danse est très difficile et exigeant ? Que les producteurs d'entertainment américains s'enrichissent aux dépends des jeunes danseurs, qui dégustent physiquement et financièrement ? Que les danseurs sont des gens comme tout le monde, qui mangent et cherchent des capotes à minuit ? Que sous leur tutu rose ou leur collant ringard se cache, outre les ornements génitaux habituels, un petit coeur qui bat? Dans l'expectative, on cherche à se raccrocher à un personnage, ou à défaut à une mise en scène...
Et c'est là qu'on a mal : c'est raté côté visuel autant que côté trame. Je ne sais pas si c'est ça que les Américains appellent "danse contemporaine", mais on assiste à des ballets d'une ringardise incroyable, une sorte de néo-classique usé jusqu'à la moelle, et un défilé de chorégraphies
kitschissimes : lumières affreuses, musique des années 80 (qui évoquent parfois Flashdance, c'est dire la modernité de la chose), costumes hilarants, tout y est pour qu'on passe un sale moment. Si ça c'est contemporain, je suis obèse mormon. A côté, Jean-Claude Petit, c'est un punk plein de Valstar. On a droit à Neve Campbell que je rêvais déjà de voir mourir dans Scream, et qui est agaçante comme tout encore une fois. On a droit aussi aux répétitions dans les grandes salles au miroir, avec le maître de danse (Malcolm McDowell rescapé d'Orange Mécanique, mais ici malheureusement sans sa batte) qui fait "un, deux, trois, quaaaatre" et les foulures du tendon d'Achille (ou un truc du genre). Et même à une scène où le même McDowell explique à ses interprètes qu'ils vont devoir faire un spectacle sur le Flower Power, les manifs, la contre-culture, etc... et qui donne au final une infâme bouillie avec des sauts de biche à deux balles, des portés à la con et des pointes de pied à l'infini. Bref, une horreur au niveau de la danse pure, ce qui est assez ballot quand il s'agit d'un film sur la danse.
Heureusement, Altman demeure un bon gars, et il reste souvent inspiré quand il s'agit du filmage. En grand connaisseur de l'espace, il met sa caméra à l'unisson des mouvements chorégraphiques, et capte de très jolies choses. Des lumières très sensibles (belles couleurs sur la salle de répétition, on sent que le pépère a regardé Degas), un rythme très bien tenu, pour tout ce qui est des scènes du quotidien; et surtout une scène de ballet centrale, où il alterne en flux serré les gros plans sur une chorégraphie pourtant ample, et capte subtilement, là un sourire, ici un pied qui se tend, ailleurs des mains qui se croisent. Dans ces moments-là, on n'est pas loin de Ophüls, je le dis tout net. Le gars emplit son écran de couleurs, de mouvements, avec un grand sens du rythme et du plateau.
The Company est donc une bouse, transcendée comme toujours chez Altman par une mise en scène grâcieuse et discrète. Filmé par n'importe qui d'autre, on aurait eu droit à Footloose II. La danse pseudo-contemporaine peut remercier ce film, elle y sauve ses meubles à l'arrache.
19 septembre 2006
Streamers de Robert Altman - 1983
Voilà un petit film qui fleure bon les années 80, une petite chose modeste et démodée qui fait chaud au coeur. Comme toujours avec Altman, ça n'est pas un chef-d'oeuvre, mais c'est intelligent comme tout, discret et pro, artisanal et très bien maîtrisé.
L'action se déroule en un lieu unique, un dortoir de régiment où une poignée de jeunes recrues attend le départ pour le Viet-Nam. Chacun, dans cette attente, va se révéler dans sa vraie nature, homo refoulé ou assumé, tortionnaire, grand sensible sous le cuirasse kaki, ou lâche (beau personnage-figurant du soldat qui se cache sans arrêt sous les draps dès qu'il y a danger). Le film est très théâtral, dans cet emploi du lieu et du temps uniques, et surtout dans sa direction d'acteurs : ils sont tous superbes, cabotins à mort mais très intérieurs, dans ce jeu à l'Actor's Studio qui est daté à mort mais très émouvant à
revoir. La plus belle interprétation va à ce gradé alcoolique qui n'arrive pas à oublier les horreurs de sa guerre, pathétique, violent, ridicule et profond. Face à lui, les autres sont tous très habités et tendus : Modine, par exemple, est parfait en homo qui s'ignore, et j'ai rarement vu un acteur mourir aussi bien (Godard aurait détesté).
Le scénar sent son théâtre psychologique à la Arthur Miller, il est un peu trop écrit et "fini". Mais Altman le transcende par une mise en scène très mobile, qui s'attarde en gros plans sur des détails (une main crispée, une bouteille cassée, une tache de sang). On pense souvent aux Bas-Fonds de Kurosawa dans cette utilisation maximale des contingences de son décor. Les occurences de l'extérieur sont superbement travaillées : on aperçoit par la
fenêtre une femme blonde qui se fait draguer par des militaires, ou deux caporaux ivrognes qui jouent à cache-cache, et il n'en faut pas plus pour planter un univers acerbe et noir du meilleur effet. La critique de l'absurdité de la guerre apparaît bien, en creux, dans l'absence d'action même. A noter aussi un générique très réussi, ballet macabre de manoeuvres soldatesques dans un brouillard glauque. Le réalisateur de MASH est là, mais cette fois sans farce, sans humour (ou presque), dans tout le désespoir du constat. Un film somme toute assez glaçant.
07 août 2006
Le Privé (The Long Goodbye) de Robert Altman - 1973
Tout comme Hawks, Altman a bien compris que chez Raymond Chandler, ce n'est pas la trame qui compte,
mais l'ambiance. The Long Goodbye est donc un film d'ambiance. Qui plus est réussi, puisque comme toujours, la mise en scène du bon Robert est magnifiquement élégante et raffinée, modeste et ingénieuse. Altman, c'est la classe.
Le personnage principal (Philip Marlowe) est très joliment déssiné, touchant dans ses détails plus que dans ses actes : un paumé amoureux des chats, au flegme viril mais humain, qui fait les courses pour ses voisines (lesbiennes nymphomanes et babas), a peur des chiens, et sourit timidement quand on lui annonce qu'on va lui couper les couilles. Avec Elliott Gould, Altman a trouvé un acteur idéal, voix grave et tenue physique décalée ; il est parfait. L'histoire, on n'en a rien à foutre, elle est d'ailleurs peu intéressante, le truc classique de suicide maquillé, d'adultère qui tourne vinaigre, et de valises de billets de banque. Ce qui touche, c'est l'élégance de la musique (belle idée d'une chanson qui part d'un habillage 40's pour arriver tout doucement à un ton 70's), c'est le sens des décors urbains (l'immeuble de Marlowe, froid et étrange), c'est
le rythme syncopé bien qu'alangui, c'est le goût du détail, c'est un dialogue fin et drôle... Il y a aussi un méchant parfait, brutal et ridicule, on repense au Edward Robinson de Key Largo, qui aurait épousé le Joe Pesci des Scorsese. Le film parle tranquillement du passage cinéphilique des polars chandleriens aux films de gangsters brutaux des années 80. Il montre un héros qui a perdu son charisme bogartien pour devenir un pantin perdu, trahi par ses amis, asexué, mais courageux. Je le répète : c'est la classe.
On est très loin du chef d'oeuvre, mais comme ce n'est pas le but visé, on regarde avec plaisir et émotion ce travail d'artisan réjouissant.
la critique de Shang : ici




