23 décembre 2010

Liverpool de Lisandro Alonso - 2008

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On est étonné par les premières images de Liverpool, pour peu qu'on connaisse un peu l'univers d'Alonso : un long générique rock'n roll, puis une première scène où un groupe de jeunes joue à la Playstation. On se dit que Alonso met un pied en modernité, sort un peu de sa jungle pour aller se frotter à quelque chose de plus urbain, de plus "moderne". Mais très vite, c'est le retour en terrain connu ; après ce premier plan déconnecté du reste (et qui va constituer, puique les jeunes jouent à un jeu de foot, presque la seule référence à la ville de Liverpool annoncée dans le titre, véritable fausse piste), on s'accroche aux basques d'un autre de ces errants qu'Alonso se plaît à filmer en long, en large et en temps : ici, c'est un marin qui fait escale à Ushuaïa pour y retrouver sa mère qu'il n'a pas vue depuis longtemps. On connaît désormais le principe : le cheminement est plus important que le résultat de la quête, et on va donc assister à toutes les étapes du voyage, arrêts dans les cantines, boîtes de strip-tease, wagons désaffectés, et paysages glacés. A chaque fois, de longs plans-séquence qui filment la plupart du temps le vide, l'attente, la pause. Dès lors, chaque phrase, chaque geste, pèse son pesant de signifiant, et quand enfin notre compère arrive dans sa famille, on est déjà chargé jusque là de questions sans réponse.

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On n'aura guère de réponse non plus par la suite, disons même que le mystère s'épaissit, puisque la famille du gars est tout aussi opaque que lui : père renfrogné, soeur étrange (légèrement débile... ?), mère mourante qui ne se souvient même plus de son fils. On sent qu'il y a derrière ce portrait familial un secret, quelque chose de lourd, non assumé, et que la venue du fiston n'est pas une bonne nouvelle ; mais on n'en saura pas plus : le gars disparaît dans la neige, la vie quotidienne reprend son cours banal, et on n'aura assisté à aucun évènement, aucun fait marquant...

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Avec tout ça, vous allez penser que j'ai détesté la chose : que nenni. Je dirai même qu'Alonso ne m'avait pas convaincu comme ça depuis La Libertad. Comme dans ce premier film, il revient ici à un travail sur la fiction comparée au documentaire, en faisant toujours se ballader la première à l'orée de la seconde. Il suffit que le personnage esquisse un coup d'oeil circulaire anxieux avant de boire à sa bouteille de gnôle pour qu'on imagine tout un réseau de fictions possibles ; il suffit d'un mot sec du père, ou d'un geste un peu apaisant envers sa fille, pour que l'imaginaire se déclenche et qu'on invente toute l'histoire de cette famille. Liverpool nous présente la surface des choses ; à nous de la remplir de nos propres fantasmes de cinéma. Certes, c'est un film ardu, lent, qui prend son public pour des êtres non seulement pensants, mais créatifs, en charge de faire leur propre film avec le matériau donné par Alonso. Mais cette audace, cette confiance, cette exigence du cinéaste force le respect, d'autant qu'il se tient à son cahier des charges avec une extrême rigueur. On ne nous explique rien, on nous montre, on ne saura rien des motivations d'Alonso, et je crois bien que c'est ce que je préfère au cinéma, finalement : qu'on me foute la paix... En plus de ça, le film est splendidement cadré et éclairé, ce qui le rapproche d'un film de Pedro Costa, auquel on pense souvent. Si vous êtes un tant soit peu en forme, et conscients de votre propre intelligence, je vous conseille Liverpool, ainsi que les autres films de Alonso bien sûr.

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30 novembre 2010

Fantasma de Lisandro Alonso - 2006

Au vu de ce troisième film d'Alonso, on est en droit de se demander si le gars ne serait pas par hasard un imposteur. On aimait la lenteur hypnotique (et austère) de La Libertad et Los Muertos, parce qu'elle semblait portée par une vraie vision, un vrai monde intérieur ; elle se transforme avec Fantasma en tic de style très soûlant, qui n'obéit plus à aucune nécessité et devient une simple posture vaine et crâneuse.

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La ville réussit beaucoup moins à Alonso que la jungle et la pampa. C'est pourtant au sein d'un immeuble moderne, encerclé par le bruit des voitures, qu'il situe l'action de son film ("l'action"... jamais ce mot n'a été si inapproprié). Les personnages de ses deux premiers films errent comme des spectres dans ce cinéma désert de centre-ville, passant de la cabine de projection aux chiottes, du hall d'entrée à la salle elle-même, où est projeté Los Muertos. Alonso vise la mise en abîme en montrant cet acteur assister à son propre film, et on se dit qu'il y a peut-être une piste intéressante. Mais baste : ça ne mène à rien, à moins qu'on ne puisse voir dans cette salle déserte une allégorie sur la difficulté du gars de montrer ses films. Il y a en effet quelque chose d'effrayant dans cette séquence qui cadre des fauteuils vides ; si un autre spectateur fait son entrée, c'est pour sortir en cours de projection. Seule une admiratrice restera jusqu'au bout, mais échouera à transmettre son enthousiasme, tout comme l'acteur échouera à lui montrer une quelconque sympathie.

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Avant et après cette scène, disons, un peu intéressante, Alonso se livre à son exercice préféré : filmer le rien, l'attente, l'immobilité, le temps qui passe, en montrant des êtres dans un décor et point barre. On sent pourtant, cette fois-ci, énormément de roublardise dans le dispositif, comme si cette rigueur était devenue le point de non-retour d'Alonso, et qu'il s'y pliait comme un passage obligé. Pas de quête cette fois, ni même de description documentaire d'un mode de vie : juste le vide, dans des plans qui s'étirent au-delà du raisonnable et qui ne semblent être là que pour justifier le métrage. Ni "beau", ni intéressant, ce film ne parvient même pas à retrouver l'aspect hypnotique, légèrement hallucinant, du cinéma d'Alonso. Fantasma ne sert à rien, n'intrigue même plus, ennuie ferme et s'oublie immédiatement.

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26 novembre 2010

Los Muertos de Lisandro Alonso - 2003

vlcsnap_2010_11_25_22h46m22s150Pas simple pas simple de mettre des mots sur ce film, on ne sit pas trop lesquels choisir pour faire part de l'expérience de la chose : certains choisiront les moins avenants ("chiant", "vide", "intello-nombriliste"), d'autres, dont je suis, préfèreront les plus bienveillants : "intéressant", "radical", "sensoriel"... A vous de voir, mais autant vous prévenir que Los Muertos ferait passer Oncle Boonmee pour un film de Patrice Leconte. Un homme sort de prison après de nombreuses années (il a tué ses frères dans une scène d'intro capiteuse et parfaite) ; il veut maintenant rejoindre sa fille, qui habite quelque part de l'autre côté du fleuve ; le gars grimpe donc sur son canoë, et c'est parti pour 80 minutes d'aventures intrépides et de dangers rocambolesques : rencontrer une pute mutique, regarder le vent dans les arbres, choper et égorger une chevrette, manger du miel, et autant d'évènements sidérants égrénés au rythme d'un geste par bobine environ. Oui, c'est pas Steven Seagal. Comme pour son film précédent (La Libertad), Alonso capte un quotidien dans toute sa durée, sans tricher : c'est certes ardu, mais ça finit par donner une ambiance très étrange, entre docu et film fantastique. Il ne se passe strictement rien tout au long du film, et même quand la trame devient un peu plus "chargée" (le gars qui rencontre son petit-fils, par exemple), le cinéaste met son point d'honneur à rester dans le flegme du personnage et la distance de lvlcsnap_2010_11_25_22h56m04s90a caméra. On peut remarquer quand même que Alonso sait magnifiquement capter les bruits de la jungle, l'étrangeté des lieux qui semblent immuables, éternels, et rendre opaques et mystérieux les actes les plus banals (la scène où le héros creuse une souche pour trouver du miel dure un an et demi, mais on reste bouche bée devant, et pas seulement parce qu'on s'endort). La photo très belle, et l'attention d'Alonso à son paysage, font l'essentiel de la beauté du film, qui reste sybillin jusqu'au malaise pour ce qui est de sa trame : grande puissance ou absence de vrai propos ? Génie ou imposteur ? Dans le doute, applaudissons l'absence de concessions, qui vire malgré tout un peu à la démonstration à la fin (pourquoi s'arrêter juste quand le héros arrive presque à son but ?), et attendons avec confiance de trouver le courage de regarder les autres Alonso qui m'attendent sagement sur mon étagère.

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08 novembre 2010

La Libertad de Lisandro Alonso - 2001

vlcsnap_2010_11_08_00h34m12s211Je vous promets pas la fête de la choucroute de Morlaix si vous poussez ce dvd dans votre lecteur, mais je peux au moins vous promettre un moment radical comme on les aime quand on est bien en forme et ouvert à tout. Avec ce premier film, Alonso faisait déjà preuve d'une audace et d'une personnalité bien en place : la rigueur, l'absence de concession, la sûreté de soi, "l'honnêteté" même pourrait-on dire, sont les mots d'ordre de La Libertad. Le film est à ranger dans la catégorie (qui commence déjà à accuser des signes d'usure, reconnaissons-le) des films contemplatifs, ceux qui préfèrent regarder lentement le monde plutôt que de charger ce qu'ils voient de sens ou de trame, disons un spectre qui irait de Weerasethakul à Kawase, de Ceylan à Bartas. On assiste à une journée complète d'un bucheron, rythmée par sa série d'actions précises : découpage des arbres, déjeuner, tractations commerciales, chargement et déchargement des troncs, vague conversation à distance avec sa famille, dépiautage et dégustation d'un... tatou (c'est un tatou ?). Rien d'autre. Ca ne devrait être qu'un documentaire de plus, donc. Mais c'est bien là que le film devient grand : bien que tout ce qu'on voie à l'écran semble véridique, "objectif" même, la fiction ne cesse de se faire entendre à l'orée de ces scènes de documentaire. A force de prendre le temps de tout montrer, Alonso crée une sorte de tension fascinante, qui nous met aux aguets par rapport à ce qu'on voit. On attend le moment où ça va déborder, où le signe de la fiction va faire son entrée ; c'est cette tension constante, cette étrangeté de regard, qui font la beauté trouble de cet essai pourtant exigeant.

vlcsnap_2010_11_08_00h58m25s148A l'exacte moitié du film, la caméra quitte brusquement le personnage pour se payer une escapade tendue à travers la pampa, cadres déstructurés, sons inquiétants, affirmation prégnante d'une autre présence (celle du cinéaste, mais surtout celle d'une menace invisible), quelques minutes déconnectées du reste du film et qui le font passer dansune expérience beaucoup plus sensorielle et ambigüe ; tout comme, un peu plus loin, ce plan infiniment long sur le bucheron à l'arrière d'une camionnette avec son chien blanc : on ne saurait dire pourquoi, mais il y a dans ce cadre un danger, une infinité de possibilités fictionnelles que Alonso se garde bien d'affronter pour mieux laisser la place à notre imaginaire. On ne voit dans La Libertad que des bouts de quotidiens, et pourtant le film se recouvre d'une étrange inquiétude qui en fait tout le sel. Alors certes, c'est souvent un peu chiant si on regarde ça d'un oeil morne ; mais si on accepte la ballade, si on accepte d'être les auteurs du film plutôt que ses spectateurs, si on accepte l'ellipse, le mystère, l'absence d'explications, l'expérience est précieuse.

Posté par Shangols à 13:03 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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