Minuit à Paris (Midnight in Paris) de Woody Allen - 2011
Ça fait des années qu’on dit que Woody Allen, c’était mieux avant ; il était temps que le gars riposte. Et au lieu de riposter par un film moderne et novateur, il riposte avec la plus simple des armes : faire le même film que d’habitude, mais poussé jusque dans ses retranchements, faire une sorte de « Woody ++ », utiliser tous les clichés non seulement de son décor (Parisse, Grosse Parisse) mais de son propre cinéma. On reconnaît très exactement chaque plan de Midnight in Paris, on sait exactement quel va être le prochain déplacement de l’acteur, comment Woody va le faire entrer dans le champ (ces plans qu’on ne croyait pas si repérés où un personnage parle à un autre hors-champ, avant que celui-ci rentre dans la cadre en même temps qu’il parle, ce plan final qui commence une conversation avant que les acteurs tournent le dos à la caméra et s’éloignent, leur voix s’estompant doucement) à quel moment il va appuyer sur une réplique, à quel moment le plan-séquence va lui être bien utile pour doper une scène un poil convenue. Woody sort toute la panoplie du petit Allen illustré, convoquant aussi bien ses films les plus romantiques (l’ouverture cite directement celle de Manhattan, le rapport des deux personnages principaux Annie Hall ou Anything Else, les décors Everyone says I love you) que ses tentatives fantaisistes (c’est le grand retour de sa veine Alice/Purple Rose of Cairo/Scoop). En creusant ainsi ce qui fait son identité (glamour+magie), il rappelle avec une certaine élégance son immuabilité, clame haut et fort qu’il n’a pas changé, et qu’il faudrait peut-être envisager le dernier tiers de sa filmographie comme un âge d’or qui vaut bien les deux premiers. C’est d’ailleurs le grand sujet du film, la recherche d’un âge d’or artistique ; il y est dit, en substance, que chaque génération considère la précédente comme une apogée, et regarde son présent comme une régression, ce qui n’est pas faux. A travers cette petite situation de comédie (un gars se retrouve plongé, chaque soir, dans le Paris des années 20, et rencontre les grands artistes de l’époque, Buñuel, Hemingway, Fitzgerald, Dali, Ray, etc), c’est une petite pointe de colère qu’on sent venir chez Woody, qui dit tout simplement : aimez-moi aujourd’hui autant qu’hier, soyez de votre temps.
Dommage que ce discours attachant soit enseveli sous un savoir-faire un peu mollasson, et que Woody rate en technique ce qu’il réussit dans ses intentions. On peut apprécier ce Paris idéalisé, ces acteurs glamour et cette musique éternelle, mais l’imagerie lasse assez vite. La faute à une photo franchement immonde pour cette fois, qui multiplie à outrance les ors et les jaunes des décors, fabrique un univers à la limite du virtuel, vomitif et pubesque ; la faute à une nostalgie un peu rance concernant ce Paris d’antan, où tout le monde est beau et intelligent et où on croise les génies au coin des rues comme de rien ; et à cause aussi d’une écriture assez bâclée, qui ne cherche pas vraiment à être drôle (on entrevoit franchement 200 endroits où Woody pourrait placer une vanne, et il les évite tous) mais préfère cultiver une (trop) modeste posture d’artisan. Les acteurs sont pas mal, et Woody apparaît comme un des seuls Américains à savoir diriger des comédiens français ; le charme opère, et on sourit gentiment devant cette déclaration d’amour à la ville, aux artistes, au cinéma et à la musique. Mais quelque chose manque, une vraie magie, une émotion qui vous cueillerait, là, comme ça, une motivation, tout simplement. On en vient à préférer la partie "contemporaine" du film, qui au moins ne cherche pas cet état d'esprit un peu rance, mais assume un cynisme sain (cette comédienne, Rachel McAdams est bien jolie). Midnight in Paris vient s’ajouter à la filmographie allenienne, sans démériter mais sans rien ajouter non plus. C’est un plaisir intellectuel, un amusement indéniable (tous ces acteurs connus qui jouent des figures de Paris, de Di Fonzo Bo en Picasso à Brody en Dali), mais ça manque de l’évidence passée. Woody Allen, c’était mieux avant. (Gols 18/05/11)
J'aimerais pas faire mon rabat-joie mais franchement ce dernier Woody reste au niveau des pavés... mouillés. Bien gentilles, toutes ces mignonnes intentions, comme le rappelle brillamment mon collègue Gols dans son premier paragraphe, le seul problème c'est que le film demeure aussi plat que cette introduction en forme de cartes postales "photographiées" par le dégoulinant Darius Khondji - rah ces lumières jaunasses... Pourtant Dieu sait qu'on l'aime, notre Woody, et qu'on se fait une petite joie à chacun de ses films mais là, il faut bien avouer que cela ne fonctionne jamais ; dès le premier décrochage temporel et cette rencontre avec Fitzgerald puis Hemingway, on a l'impression d'un type qui nous parle de ces grandes figures après s'être tapé un résumé sur Wikipédia... Woody n'est certes point du genre pédant comme le personnage imbuvable de Paul (Martin Sheen - pour offusquer Carla Bruni faut quand même en avoir une sacré couche...) mais son Paris des années 20 pour les Nuls est tout de même bien difficile à avaler... Si la petite idée de filer un sujet de film (L'Ange exterminateur) à l'extra-terrestre et atemporel Bunuel est coquinette en diable, pour le reste on grince plus d'une fois des dents devant ces poussives caricatures (Zelda la folle, Dali et ses rhinocéros, Hemingway le couillu, ad lib...).
La construction du récit et les dialogues sont tellement attendus qu'on a parfois la douloureuse impression que Woody a demandé à sa femme d'écrire le scénar. Ce n'est pas chaque construction de plan que l'on devine à l'avance, c'est tout le film... Au niveau de l'interprétation, on se croirait presque dans un Claude Berri tant tout le monde semble en free lance ; je crois que la seule que je sauverais du lot, c'est encore Marion Cotillard, ce qui en dit long sur le cabotinage du reste de la distribution. Woody a su nous prouver qu'il en avait encore sous la pédale dernièrement (Match Point, le seul film à (re)garder de ces dix dernières années ? Parfois je me demande) sans qu'il soit besoin d'évoquer un quelconque âge d'or du gars - Allen l'éternel bon artisan du cinoche avec un film par an, qu'il vente ou qu'il neige avec des hauts et des bas... Mais là, il serait peut-être temps qu'il pense à ralentir le rythme plutôt que nous livrer cette dernière série de chromo européenne qui, signée par n'importe quel autre troubadour américain, se prendrait une volée de bois vert. On ne va pas faire non plus son gros boudeur en disant qu'on s'est totalement morfondu pendant 90 minutes - on l'aime, la patte Allen, même quand elle est minime - mais on ne va pas non plus se monter complaisant devant cette histoire bien paresseuse - les douze coups de minuit, diable quelle idée po banale !... Allons, qui aime bien, châtie bien... C'est quand le prochain ?
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Tout le Monde dit I love you (Everyone Says I Love You) (1996) de Woody Allen
Je devais vraiment être dans une petite forme la première fois que j'ai découvert cet opus allénien... En le revoyant hier soir, j'ai été plié du début à la fin et charmé par ces nombreuses petites amourettes qui sillonnent le récit. Allen s'attaque à la fois au film choral et musical et c'est vrai que parfois cela part un peu dans tous les sens : au niveau chorégraphique (à l'hôpital) ou scénaristique (on ne cesse de tanguer d'un personnage à l'autre, Drew Barrymore, puis Woody, puis Gaby Hoffman (sa fille) puis Natalie Portman (toute jeunette et déjà... ouah) puis re-Drew et re-Woody avec Goldie Hawn...); on ne sait pas trop sur quel pied danser mais cela fait partie justement du sujet... Tout le Monde dit I love, on est pas pris en traître, même si, paradoxalement le refrain de la chanson phare est plutôt du genre "plus jamais, on ne m'y reprendra" - ben tiens, pense donc...
Un casting de grande classe et chaud comme la braise (la nuisette de Drew, le sourire sage comme une image de la Julia, la lolitesque Natalie Portman, Goldie Hawn, ah moins quand même... sans oublier le frustre Tim Roth qui touche tout ce qui bouge), un rythme pétaradant et des gags de très bonne tenue (mention spéciale pour le fils de la famille, Républicain parmi les Démocrates, qui finit par s'évanouir : il avait une artère bouchée depuis un an qui ne lui irriguait pas suffisamment le cerveau - après l'opération, il devrait redevenir normal...). Woody Allen, acteur, retrouve un abatage des grands jours - il en f
ait même des tonnes avec Julia Roberts, mais on lui passe tout - et Woody Allen, réalisateur, signe quelques séquences magnifiques : la séance de jogging à Venise (drôlissime quand Woody, collé contre le mur, en short, attend le passage de la Julia), la discussion avec cette dernière au bord du canal puis à la lumière d'un palazzo (superbe éclairage de Carlo Di Palma, soit dit en passant), l'inoubliable séquence de "haute voltige" sur les quais de la Seine sans parler des sublimes prises de vue sur New York, au printemps, en automne et en hiver, toujours plus belle à chaque saison. Moins de profondeur peut-être que dans certaines oeuvres du maître, certes, mais un grand divertissement, avec toujours en prime une pointe d'émotion, chaque fois que le pauvre Woody se fait lourder. Je pense que la troisième vision devrait être encore meilleure... (Shang - 21/10/08)
Popopo, j'aime absolument chaque seconde de ce petit trésor, et même après 887 visions, ce film garde pour moi son charme intact. Woody trouve la note parfaite entre légèreté et nostalgie, dérision et sérieux, et livre son film le plus ample mais aussi le plus touchant. Ca tient à une seule et unique chose, sorte de Graal indécrochable : le rythme juste, qui fait que cette comédie musicale se range sans rougir auprès des grandes hollywoodiennes. Regarder Everyone says I love you, c'est comme pour la madeleine de Proust :
un retour immédiat en enfance, vers cet âge en suspension où la magie est possible, où on croit encore à la beauté des choses, des gens et des sentiments. On ne s'étonnera donc jamais de voir Goldie Hawn s'élever dans les airs sous les impulsions de Woody, celui-ci être amoureux de Julia Roberts à Paris puis être dans la scène suivante à New-York, un éclopé ou un mort se mettre à danser comme des sauvages, ou un chaufeur de taxi turc entonner une chansonnette avec l'héroïne. C'est de la magie, point barre, avec même cette acceptation sans complexe d'une certaine kitscherie indissociale de la grande comédie musicale comme on l'aime. Le tout est fait avec une élégance et une modestie de chaque instant : photo sublime, musique au taquet, scénario aux petits oignons qui réserve des trésors de petites répliques alleniennes à mort, petite bande d'acteurs glamour (pour ma part, ma préférence va à Alan Alda : l'homme banal par excellence, qui arrive à devenir craquant dans la moindre de ses scènes. Regardez ce qu'il fait dans la scène de l'enterrement du grand-père, où il est en charge des banalités crétines qu'on dit dans ces cas-là : il est
astucieux et hilarant). Comme tous les grands films sentimentaux américains, il est difficile de dire pourquoi ça marche alors que tant d'autres se plantent : c'est juste une question d'osmose entre les acteurs, de magie éphémère dans l'écriture, de petite note qui sonne à la perfection. En tout cas, l'équilibre total semble être trouvé, et on serait bien en peine d'enlever quoi que ce soit à ce film sans en briser le charme. Un chef-d'oeuvre ? Allez... (Gols - 29/08/11)
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Vous allez rencontrer un bel et sombre Inconnu (You will meet a Tall Dark Stranger) de Woody Allen - 2010
Franchement, vu le niveau fluctuant de la production allenienne récente, on aurait tort de faire la fine bouche devant ce film lumineux, frais, charmant et plutôt plus réussi que Whatever Works ou Vicky Cristina Barcelona par exemple. Non que You will meet a Tall Dark Stranger soit plus primordial que les oeuvrettes ci-dessus citées, hein, mais je ne sais pas : Woody y retrouve un charme, un plaisir des acteurs, un goût pour le film choral orchestré au millimètre, que l'on n'avait pas vus chez lui depuis longtemps. C'est là qu'on se rend compte que c'était entre autres les acteurs qui manquaient beaucoup dans les films de Woody depuis quelques temps ; avec la petite troupe de ce nouvel opus, il vient rappeler avec éclat quel directeur d'acteurs il sait être, et combien sa caméra sait venir chercher avec amour et admiration la petite grimace glamour, le petit tic comique, la petite expression impeccable qui va remporter la partie.
En tête de gondole, on trouve l'admirable Naomi Watts, qui ne cesse de me bluffer de plus en plus : physique, très sensible, d'une présence évidente, elle irradie son personnage, renouant avec une tradition de la "ménagère encore sexy en crise de la quarantaine" qui semblait perdue depuis Mia Farrow. Woody ne s'y trompe pas, qui, au milieu de ses traditionnels plans américains, lui octroie quelques gros plans sublimes dès qu'il s'agit d'exprimer la complexité de ses sentiments. Elle suspend littéralement le timing de la scène la plus casse-gueule du film (elle veut sonder Banderas sur la nature de ses sentiments), par ce simple gros plan durant lequel elle se mordille la lèvre, joue de son regard, transforme son visage avec une justesse extraordinaire. Watts, c'est l'école américaine mais avec une sensibilité européenne, dirais-je (tous droits réservés sur cette formule géniale). Rien que le fait de regarder cette actrice mérite le prix du billet, mais j'ajoute que les autres acteurs sont tous impeccables, du plus petit au plus grand rôle, de Hopkins en vieillard mélancolique à Brolin en loser, de Banderas en icône capiteuse à Pinto en alibi glamour, de Gemma Jones en mamy mystique en allant jusqu'à l'énorme Lucy Punch dans le rôle de l'éternelle call-girl blonde à cervelle d'oiseau qui semble être le personnage récurrent de l'oeuvre récente de Woody (elle va voir une pièce d'Ibsen et se plaint de ne pas avoir eu peur des fantômes, pour situer).
Même si le scénario est d'une légèreté totale, et ne se donne même plus la peine de raconter quoi que ce soit, remarquons que l'écriture, pourtant privée des punch-lines qu'on aime tant chez Allen est ciselée, très fine, dynamique, jonglant avec élan et passion d'un personnage à l'autre. Il est question de couples en fin d'histoire, de retours d'âge, des moyens qu'on trouve pour se consoler de la dureté de la vie, des petits battements de coeur et de la nostalgique tristesse de l'automne à Londres, rien que de l'habituel chez notre ami Woody. Mais sur cette énième variation, on retrouve quelque chose du Allen des années 90, celui de Deconstructing Harry (l'audace en moins) ou de Celebrity (l'ambition en moins). Quant à la mise en scène du sieur, elle est toujours la même : extérieurs joliment photographiés, caméra mobile et sinueuse, longs plans-séquence dans les intérieurs bourgeois qui passent de pièce en pièce, s'accrochent quelques instants à tel personnage puis le quittent pour en suivre un autre, champs/contre-champs privilégiant l'expression des comédiens. Mais là encore, on sent une vraie envie chez Woody, comme une redécouverte de son style, et on a droit à un plan-séquence extravagant techniquement, qui suit trois acteurs dans un très joli ballet, et qui dure au moins 5 minutes sans coupe. Non, vraiment, un des films oubliables les plus charmants de l'année. (Gols 14/10/10)
Je sais que la formule va finir par être éculée mais c'est exactement ce que j'ai ressenti à la découverte - tardive - de ce Woody ; le cinéaste prend trois générations aux carrefours de leur vie (le premier engagement, la crise de la quarantaine, le second (ou le 23ème) du troisième âge) et sert une petite chose diablement plaisante à voir. Naomi Watts et Hopkins sont vraiment parfaits et je suis pour ma part tombé raide dingue de la chtite Pinto au regard si noisette et au sourire si doux - "alibi glamour" disait l'ami Gols, c'est alors le meilleur alibi de tous les temps... (bien aimé quand l'écrivain, sur la fin, commence à nouveau à regarder sa femme : il la (re)découvre en train de se déshabiller depuis nouvel appartement - il s'agit bien d'un voyeur incorrigible, excité par ce qui se trouve "hors de sa portée"... Un mini-drame humain éternel). Magnifique aussi, en effet, ce plan séquence où les trois personnages ne cessent d'aller et venir en pétant un plomb, tout comme ces très jolis mouvements de caméra tout du long lorsque celle-ci s'avance tout en pannotant, comme pour souligner les choix qui ne cessent de se présenter au cours d'une existence. Le final manque quelque peu de punch - Woody laissant deux-tiers des intrigues en suspend (l'écrivain va-t-il finir par payer sa trahison, la chtite Naomi pourra-t-elle ouvrir sa galerie et trouver sa voie ?...) - comme si le cinéaste trouvait vain de chercher à conclure, à "moraliser" à outrance. Un Woody Allen qui se déguste comme un très bon vin de soif, je serais loin d'être le premier à m'en plaindre. (Shang 02/03/11)
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Le Sortilège du Scorpion de Jade (The Curse of the Jade Scorpion) de Woody Allen - 2001
Woody a beau se démener comme un beau diable, The Curse of the Jade Scorpion est un signe de déréliction de la part du plus attachant des cinéastes. Poussif, laborieux, avec quand même ça et là quelques pointes de bonheur, c'est le sentiment qu'on a à la sortie de cette comédie pas déshonorante mais très nettement en-dessous des grands moments de légèreté qu'il a su nous donner jadis.
Bien sûr que c'est techniquement du joli travail, on lui en voudrait du contraire : photo raffinée, ambiance des années 40 joliment et nostalgiquement recréée (les costumes glamour, la musique chaloupée), mise en scène mobile et élégante qui ménage son lot de travellings soyeux au sein des décors ocres et marrons, rien à redire ; c'est guère nouveau dans l'oeuvre de Woody, mais ça fait toujours plaisir de replonger dans ce savoir-faire imparable. On est dans ses pantoufles, prêt à rigoler aux bons moments et aux pointes qui ne manqueront pas de saillir. Malheureusement, c'est là que le bât blesse : le scénario et les dialogues, pour cette fois, sont en-dessous. Il y a quelques vannes alleniques, certes, mais qui ne parviennent jamais à atteindre la fulgurance passée ; il y a des situations de comédie croquignolettes (le Woody face à Charlize Theron nue, ou ses duels incessants avec Helen Hunt), mais un peu plan-plan, qui n'arrivent pas à dépasser le stade du simple amusement.
Manque d'ambition peut-être, ou panne d'oreiller, on ne sait pas. Il y avait là un joli plan de travail, mais l'exécution manque de nerf. Sur une trame policière extravagante (un hypnotiseur manipule un petit agent d'assurances et sa collègue pour voler des bijoux), on s'attendait à un feu d'artifices de gags ; à part celui qui éclate au premier baiser partagé entre Hunt et Woody (hommage à Rear Window, comme le méchant fait référence à The Lady from Shanghaï), on se contentera de quelques pétards gentillets, en souriant avec bienveillance devant le débit toujours aussi impressionnant du sieur, ses expressions rigolotes et les seconds rôles sympathiques (surtout un duo de détectives bas du front qui marque des points). L'histoire policière était bien plus réussie dans Manhattan Murder Mystery, le duo avec Hunt manquant de peps, l'osmose n'opérant pas pour le coup. Pas grave, Woody, on a passé un petit moment tout de même sympa.
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Whatever Works de Woody Allen - 2009
Si on considère que dorénavant chaque nouveau film est une parenthèse entre deux projets ambitieux (on attend le projet ambitieux depuis pas mal de temps), Whatever Works est à classer dans les parenthèses charmantes. J'aime assez que Woody revienne dans son cher New-York, sur des bases qu'il connaît par coeur (décors, dialogues, comédie sentimentale et jazz démodé), ça change un peu de ses voyages exotiques en Espagne ou en Angleterre et nous fait retrouver le bon vieux gars d'avant. Ce film n'apporte strictement rien de plus à la carrière de Woody, mais on s'y promène avec délice au milieu de motifs reconnaissables au premier coup d'oeil, et c'est agréable.
Si, quand même, une petite nouveauté, dans le ton même du film : le personnage principal est un misanthrope grincheux, excessif, très amer et revenu de tout, que Woody pousse assez loin. Le film en prend un aspect assez noir dans sa première partie, et on n'attendait pas le compère dans un cynisme aussi frontal. Le scénario semble ne ménager aucune sortie, définitivement, cette fois, abandonné à la vision désespérée du monde de
Woody. On jubile, dans les premières minutes, de découvrir ce personnage odieux, qui n'aime rien, et on aimerait presque que le film reste dans cette veine pessimiste inattendue. Mais Allen étant un grand sentimental (et finalement un grand amoureux du happy end), il retombe (trop) vite dans un humour plus doux qu'amer, sauvant au final ses personnages de ce nihilisme qu'on aimait bien. On y gagne en joie de vivre, on y perd en impolitesse. En tout cas, avant de retomber dans la douceur, on a eu droit à quelques scènes assez méchantes, comme ces moments franchement poilants où Boris Yelnikoff conspue de pauvres mômes trop mauvais aux échecs pour se mesurer à lui ; on aimerait vraiment que ça aille plus loin, et que Woody laisse sa gentillesse aux vestiaires et pousse le bouchon.
A part ça, c'est vraiment pépère et confortable. Il y a de mignons dialogues rigolos, des personnages hauts en couleurs, une jolie vision de New-York par temps gris, et surtout une actrice impeccable dans sa façon
d'aller au bout de la logique de son personnage : Evan Rachel Wood joue une écervelée adorable, et elle est sublimement idiote. Elle ne s'empêche aucun excès, et elle est vraiment hilarante. Dommage que ça manque de répondant en face : le personnage principal, omniprésent ou presque, est mal tenu par Larry David. Il est censé être un énième clône de Woody, mais n'en a pas le talent rytmique, le sens du gag, la présence. Dans les scènes où il s'adresse directement au spectateur en long plan-séquence (on pense forcément à Annie Hall), on le sent mal à l'aise, cramponné au prompteur, récitant sans esprit les bons mots de Woody. Manque de corps, manque d'énergie, manque de vraie drôlerie, il traverse le film sans y être, peu concerné, et fait échouer beaucoup de bonnes vannes ("On a peut-être un président noir, mais aucun chauffeur de taxi n'accepterait de le charger") ou de situations rigolotes.
Le film est de plus beaucoup trop long, fonctionnant comme souvent chez Woody sur une seule idée (un intellectuel grincheux rencontre une idiote sublime) qui n'arrive pas à faire un film complet. Quand les nouveaux personnages font leur entrée, ça devient laborieux, attendu, bancal. Ca reste souvent drôle, mais on sent que Woody enfile les scènes pour faire les 90 minutes obligatoires, et qu'il a laisé tomber son film depuis longtemps. Il faut bien sûr voir Whatever Works avec un oeil bienveillant ; pour avoir un vrai grand film, attendons le prochain (d'ici un mois ou deux, normalement). (Gols 05/07/09)
On a clairement vu le même film avec mon collègue, ce qui est finalement assez rassurant et prouve qu'il n'existe bien qu'une version de ce film. On se dit au départ que l'approche de la mort (regardons les choses en face, Woody Allen n'est pas éternel) rend le gars beaucoup plus acerbe, et qu'il va y aller rondement dans sa vision pessimiste de l'humanité (je savais bien que les théories marxistes avaient du bon, à l'origine). Une grande partie de l'humanité est faite de "crétins", d"'imbéciles" et les gamins sont aussi cons que leurs aînés : on pense que Woody, via cet intermédiaire dégarni et en effet pas vraiment à l'aise, est lancé. Nous tombe alors du ciel une ravissante blonde qui arrive tout droit de sa province, et vu les habits moulants qu'elle porte on s'étonne que le chauve ne bénisse pas le ciel d'entrée de jeu, Dieu ou non. Nous voilà reparti dans l'éternelle comédie allenienne manhattanesque, si ce n'est que Mariel Hemingway en avait dans le citron alors que celui d'Evan
Rachel Wood semble déjà bien pressé - mais les paroles de son mentor sont pour elle d'or et elle s'en (em)pare à la moindre occasion. Rien de nouveau, on est en terrain connu. C'est clair qu'ensuite - disons après 30-40 minutes -, le film part en vrille, et Woody accumule les personnages bourrés de "clichés" - un terme utilisé à foison dans le film. Il nous sert notamment un couple qui a toutes les tares de l'humanité - ils ont dû voter Bush deux fois pour résumer - qui se transforme tout d'un coup (c'est même plus un coup de baguette de magique à ce niveau-là, c'est un miracle tellement grossier qu'il laisse sans voix) en personnages incroyablement tolérants : la femme artiste qui vit avec deux types, le mormon qui devient homo; rarement vu une telle fainéantise dans la définition des personnages (ils doivent avoir une fiche avec deux lignes chacun)... La réunion finale est ridicule à souhait, comme si Woody croyait que tout le monde se retrouve ensuite au paradis pour faire niaisement la fête - il va virer catho, vous allez voir, sur ses vieux jours. La mise en scène dans l'appart de Larry est également terriblement paresseuse - on se croirait parfois dans un épisode de Friends - c'est filmé tout à plat - dont il a dû d'ailleurs piquer des éléments du décor... "Whatever works", enfin tout de même, faut pas nous prendre complètement pour des buses parce qu'il y a trois fois plus de dialogues que dans un film américain moyen... Heureusement, en effet, que You Will Meet a Tall Dark Stranger - le prochain opus du Woody - va sortir bientôt et nous fera oublier rapidement jusqu'au titre de celui-ci. (Shang 30/10/09)
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Escrocs mais Pas trop (Small Time Crooks) de Woody Allen - 2000
Pas grand-chose à raconter sur cette petite farce mignonette du gars Woody, qui passe le temps agréablement mais n'atteint jamais à plus que ça. Pour cette fois, Allen explore le monde des classes défavorisées, et endosse le rôle d'un crétin gentil, véritable looser rigolo embarquant avec lui une bande de bras cassés pour un braquage improbable. La première demi-heure est la meilleure, qui montre les laborieuses entourloupes de ces cousins du Pigeon de Monicelli creuser des tunnels ou se comparer à Bogart : c'est enlevé, les répliques marrantes fusent, les situations sont burlesques comme il faut, et les personnages, même hyper-caricaturaux, sont attachants. Woody semble revenir à ses premières amours pour le gag premier degré, et sait encore les utiliser avec un sens du rythme impeccable. Dans cette partie, il y a aussi de savoureux dialogues de couple avec Tracey Ullman, qui n'est pas en reste pour envoyer la réplique à un Woody en sur-régime. C'est toujours agréable de voir une actrice qui n'hésite pas à se placer à sa hauteur, et Ullman, à la suite de Keaton, remporte le morceau (lui : "Qu'est-ce que tu dirais si je te disais que tu avais épousé un génie ?"; elle : "Je dirais que je suis probablement bigame").
Ensuite, le film s'effiloche un peu, peut-être parce que le scénario bifurque trop brusquement, mais peut-être aussi parce que Woody semble un peu condescendant avec cette classe défavorisée qu'il filme. Certes, le film garde toute sa tendresse aux personnages, montrant un monde raffiné et cultivé de façon très amère, exposant avec fiel toute la vanité des riches, en opposition avec ses petits personnages peut-être incultes mais hauts en couleurs. Mais tout de même la charge est lourde pour se gausser de ces petites gens : on songe souvent au Molière du Bourgeois Gentilhomme, Woody ayant la même tendance à alourdir le trait de la crétinerie pour mieux nous montrer qu'il est du "bon" côté du manche (entendez ceux qui ont le savoir). Dans sa volonté maladroite de s'instruire, Frenchy apparaît comme une gourdasse vaniteuse : c'est très drôle, on est d'accord, mais aussi un poil hautain, même si, encore une fois, les bourgeois en prennent aussi pour leur grade. Il n'empêche que le film ménage quelques bons moments de bêtise, notamment avec ce personnage
de cruchasse au QI d'huitre à qui on conseille de ne parler que météo pour ne pas dévoiler sa crétinerie. C'est joyeux et innocent, joliment filmé dans des plans-séquences bien construits, joué avec visiblement beaucoup de plaisir, et ça ne va pas plus loin qu'un divertissement raffiné de samedi soir. Déjà ça de pris pour un lundi.
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Comédie Erotique d'une Nuit d'été (A Midsummer Night's Sex Comedy) de Woody Allen - 1982
Le titre laisse augurer un film 100% Woody, qui mèlerait Tchekhov, Shakespeare et Bergman ; eh bien c'est ça, mais malheureusement c'est aussi un film du coup un peu privé de fil conducteur, qui nous fait passer agréablement par plein de styles différents sans vraiment parvenir à trouver le sien propre. Tout est charmant pourtant là-dedans, depuis la photo désuette jusqu'aux acteurs, depuis les petits dialogues fins jusqu'à la romantique musique de Mendelssohn. Woody trouble subtilement sa comédie de drame bourgeois, ou peut-être est-ce l'inverse, et réussit à nous entraîner dans sa petite musique nostalgique avec beaucoup de bonheur. On est toujours emballé par sa science du dialogue, sachant aussi bien amener de longues scènes intimes et très mélancoliques et des séquences enlevées pleines de gags. Quant à la mise en scène, elle est très élégante : beaucoup aimé ces deux ou trois plans larges très éloignés des personnages, où on suit des dialogues comme si on était tout près d'eux. Cet effet étrange nous fait ressentir avec précision la somme de minuscules sentiments intimes au milieu de la belle nature, et c'est réussi.
Oui, parce que cette fois (la seule fois de sa carrière, malgré quelques tentatives), Woody filme la campagne. Et le plus drôle est qu'il la filme avec le même nombre de clichés assumés que Manhattan : hilarante petite parenthèse qui ouvre véritablement l'histoire, à un quart du film, sur des animaux totalement fantasmés que Woody monte sur la musique énergique de Mendelssohn : petite biche bondissante, chouette, lapins, c'est un festival d'a-priori champêtres. Mais il faut reconnaître aussi que le gars sait éclairer la nature, toute la fin dans la nuit montrant une forêt magnifiquement lumineuse, presque ensorcelée, pleine de mystères, de fantômes et de satyres courant dans les bois. C'est le décor idéal pour filmer son vaudeville Belle Epoque, où chacun poursuit la chacune du voisin entre les arbres. Woody arrive à toucher à un fantastique enfantin proche du conte, si bien qu'on a presque l'impression, s'il n'y avait de fréquentes récurrences sexuelles dans les situations, d'assister à un film jeune public. Woody campe d'ailleurs un inventeur fantasque avec une candeur touchante, explorant une veine de sentiments qu'on ne lui connaissait pas : ce n'est plus lui le mysanthrope du groupe, et il préfère prendre en charge la partie naïve de la chose, dans laquelle il excelle également.
Mais malgré toutes ces qualités, qui font que A Midsummer Night's Sex Comedy se suit quand même avec beaucoup de plaisir, on reste un peu dans le doute au bout du compte : on ne sait pas trop ce qu'on vient de nous raconter, une comédie de boulevard rafraîchissante ou un drame nostalgique sur la perte des amours. Le cul entre deux chaises, ce tout petit film n'est qu'une parenthèse dans la carrière de Woody, et c'est dommage car il y avait de quoi livrer une chose belle et profonde. On se lasse assez vite du ballet des amants, d'autant que les personnages manquent un peu de relief, sont traités un peu d'un bloc. Mise à part la fondante Mary Steenburgen, dans le rôle complexe de la femme ordinaire en quête d'émotions, les autres se contentent de symboliser les archétypes du genre, homme à femmes, vieux beau, femme fatale ou écervelée craquante. Même Mia Farrow est un chouille en retrait dans ce rôle où on ne lui demande que d'être belle. Oubliable donc, mais presque volontairement puisque manquant clairement d'ambition.
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Manhattan (1979) de Woody Allen
Je considérerai toujours Manhattan parmi les plus grandes réussites du père Woody. Ce film est un pur enchantement au niveau de la mise en scène de New-York, de la musique somptueuse, de l'image noir et blanc à la fois velouté et jouant, sur le noir, avec merveille, du gars Woody qui sort une craque toutes les trente secondes au milieu de ces trois femmes fabuleuses - Meryl Streep qui ne joue pas encore trop à l'actrice est d'une beauté frauduleuse, Mariel Hemingway titille déjà de sa jeunesse le maître dans sa quarantaine, Diane Keaton en adversaire de choc en terme de discussion culturelle ou psychanalytique. C'est une féerie qu'il est bon de revoir le plus souvent possible.
Plus Woody semble désarçonné - son ex-femme qui l'a quitté pour une autre femme... et qui écrit un livre sur sa relation passée avec notre hurluberlu; Mariel Hemingway, tout juste 17 ans - ce qui est mal (...); Keaton qu'il déteste au premier abord par ses avis tranchés sur tout ce qu'elle évoque et par laquelle il va se sentir inexorablement attiré -, plus il tente de sauver la face avec ses éternelles piques humoristiques qui parfois viennent de nulle part ("Ses amis semblent sortir d'un film de Fellini"; "Si elle avait continué à critiquer Bergman, je lui aurais brisé ses verres de contact"; "Un moustique m'a pris tout le sang de la jambe gauche..."- c'est un véritable festival qui provoque un rictus toutes les minutes : il signe bien là en effet l'une de ses partitions les plus inspirées notamment au niveau des dialogues. Balloté constamment entre ces trois - types de - femmes, il tarde à voir la vérité en face et sa course finale dans les rues New-Yorkaises est à couper le souffle. Entre-temps, il y aura ces fameuses séquences qui gardent encore et toujours une poésie indémodable : celle, à l'aube, dans un léger brouillard, au pied du pont de Manhattan, celle, encore, dans le Planétarium où chaque plan est une magnifique idée de mise en scène, chaque décor cosmique servant miraculeusement de toile de fond à cet amour qui s'éveille, ou celle, encore, où, allongé, se psychanalysant tout seul il fait une sorte de bilan des raisons pour lesquelles la vie vaut d'être vécue. Il y a une richesse terrible dans ces mots qui fusent mais également de nombreuses petits trouvailles - dont l'on retrouvera plus tard dans son oeuvre des variations - comme ce plan fixe sur le couloir de son appart où il ne cesse d'aller et venir entre les différentes pièces, laissant la plupart du temps le champ désert alors que les mots continuent d'affluer à un rythme incroyable...
Bref, en un mot comme en cent, Manhattan n'est vraiment que du bonheur - 30 ans déjà et pas une ride quelle qu'elle soit...
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Harry dans Tous ses Etats (Deconstructing Harry) de Woody Allen - 1997
Dès le générique de début, on est surpris par ce Deconstructing Harry : on n'a pas droit aux lettres blanches sur fond noir habituelles, mais à un plan hyper-découpé, qui revient 5 ou 6 fois, sans signification. Tout de suite après, cut, et on se retrouve dans un pique-nique buccolique qui se transforme en partie de jambes en l'air dans la cuisine, puis, cut, une scène de scène de ménage, puis, cut, un flash-back... L'Allenophile acharné a du mal à y retrouver ses petits : Woody change clairement de mise en scène, dans un séisme stylistique assez proche de ce que furent Stardust Memories ou Husbands and Wives en leurs temps. Et puis, doucement, par minuscules touches, on se surprend à rentrer avec facilité dans cette nouvelle musique, et on se rend compte que la métamorphose n'est pas si radicale que ça. Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, ce Woody est une pure merveille d'introspection, qui mèle en un seul mouvement les hantises les plus profondes du compère avec ses vannes, sa veine comique avec son goût pour le mélodrame.
Il s'agit de dresser le portrait d'un homme, Harry Block, écrivain nombriliste et assez odieux, obsédé sexuel, juif refoulé, égoïste indécrottable. Pour ce faire, Woody choisit une construction hyper-complexe, en forme de puzzle presque warholien. Les angles d'attaque sont innombrables : scènes dans le présent, flashs-back, insertions de fiction dans la vie de Harry, fantasmes, cauchemars, avis des autres personnages, extraits de ses livres... Tout est bon pour attaquer le personnage, le polir, et dessiner en prenant tout son temps ce caractère névrotique et associal. La mise en abîme est déjà vertigineuse quand on se rend compte que la création fictionnelle de Harry le décrit bien mieux que sa vie concrète, et quand ses personnages de papier se mettent à pénétrer dans son quotidien ; mais elle le devient encore plus quand on se rend compte qu'avec ce film, Woody réalise son autoportrait le plus amer, celui d'un homme qui ne vit plus que par l'art, dont la vie sociale et affective est
définitivement médiocre. Il y a une grande honnêteté dans ces scènes qui ne lui épargnent rien, notamment sur ses frasques sexuelles obsessionnelles (il fait une fixation sur les pipes qui finit par étonner), sujet courageux quand on connaît la biographie de Woody sur ce chapitre. Même s'il s'en tire souvent par l'humour, même si au final Harry est un personnage attachant et pardonnable, l'auto-critique est sévère, et dépressive.
La construction vertigineuse du scénario va de pair avec la mise en scène : ce système de plans morcelés qui rayent plusieurs séquences dans leur déroulement, qui donne l'impression d'un disque qui saute ou d'un film abîmé, est magnifiquement trouvé. Il coupe les répliques, et se permet même d'annuler les fameux bégaiements de Woody (qui sont encore très nombreux, rassurons-nous) ; il permet surtout d'augmenter cet aspect puzzle, cette violence dans la frontalité du
portrait, et charge le film d'une urgence superbe. D'autres scènes sont plus classiquement alleniennes, dans ces vastes travellings élégants qui longent les décors d'intérieur, dans ces plans-séquence qui laissent toute leur place aux acteurs (distribution impressionnante d'ailleurs, avec toujours l'immense Judy Davis dans une scène d'anthologie), dans ce montage au taquet qui amène une vie magique dans les "petites" scènes quotidiennes (le voyage en voiture avec un môme, un cardiaque et une pute). Et puis il y ces grandes idées que sont l'homme flou (Robin Williams, qu'on ne voit jamais net, il fallait se le permettre), la Mort qui vient chercher le mauvais mec, la visite en enfer, ou le final fellinien dans lequel Harry rencontre tous ses personnages de fiction en chair et en os. Derrière la façade de comédie, Deconstructing Harry est bouleversant, non seulement parce qu'il est d'une intelligence de forme et d'écriture que Woody a rarement atteinte, mais aussi parce qu'on y voit un artiste face à lui-même, et finissant par accepter tristement ses faiblesses. Le dernier vrai grand Woody ?
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Annie Hall de Woody Allen - 1977
Annie Hall fait partie de la poignée de films de Woody où on est tout à fait prêt à utiliser le mot de chef-d'oeuvre, pourtant traité avec mépris par le gusse lui-même. Franchement, où trouver un tel charme parmi les comédies américaines, toutes époques confondues ? Woody est en plein dans la tradition du genre, celle des Cukor et des Capra, mais il ancre profondément son film dans le monde actuel et confère à son couple une aura légendaire : Annie-Alvy, c'est THE couple des années 70, comme le furent Hepburn/Tracy à leur époque.
Le film est glamour comme c'est pas permis, romantique et hilarant (j'étais très honnêtement plié en deux pendant 1h30, il y a une vanne excellente toutes les 10 secondes), mélancolique et profondément touchant. On dirait que Woody a trouvé la "note bleue", ce charme indicible qui fait la marque des grands films. D'abord parce que son duo avec Keaton fonctionne
magiquement. C'est certes lui qui s'octroie toutes les vannes (au point que quand son partenaire Tony Roberts en lâche une, c'est un évènement), mais Keaton ne lui laisse absolument pas accaparer la vedette : même si elle n'a aucune "one-line joke", elle utilise sa dégaine et sa frimousse avec un humour constant, elle est éclatante de drôlerie. La scène où elle s'enfonce dans sa maladresse toute troublée par le Woody est un sommet dans l'art allenien, en ce qu'elle montre un Woody fasciné qui s'efface devant plus fort que lui : une actrice immensément photogénique, qui lui oppose fermement un jeu hilarant par la seule puissance de sa diction et de ses postures au taquet.
C'est aussi un film marquant en ce qu'il fait enfin entrer Woody dans la cour des grands metteurs en scène : il y avait quelques promesses dans Love and Death ou dans Sleeper, mais là, c'est une métamorphose. Le film déborde d'idées audacieuses tra
itées avec une belle simplicité : les discours face caméra inscrits au sein même d'une scène, le split-screen pour montrer en parallèle un couple qui ne se comprend plus, des sous-titres qui montrent le sous-texte d'un dialogue en train de se jouer, des flashs-backs insérés dans le présent (idée bergmanienne que Woody utilisera souvent), c'est un festival de trouvailles. Ma préférée reste cette séquence dans l'école, où Alvy demande à ses camarades de classe ce qu'ils sont devenus : ce sont les enfants eux-mêmes qui répondent, j'ai failli m'étrangler avec mes Monster Munch (la fillette boutonneuse à lunettes qui dit "je suis devenue très cuir"). Le film est d'une magnifique légèreté ; même dans les scènes plus classiquement montées, il y a un dynamisme et une joie qui font merveille, qui mènent le tout dans une parfaite cohésion, en ligne droite malgré les sinuosités de la construction.
Et puis surtout il y a ce mystère allenien, qui fait que brusquement, au détour d'un gros gag ou d'une réplique imparable, l'émotion surgit, une mélancolie qui serre la gorge. Mine de rien, Annie Hall est une très belle autopsie d'un couple et de ce que la vie fait pour séparer les gens qui s'aiment. Les dernières scènes, plus sérieuses et tristes, vous rongent le coeur : elles sont universelles, chacun reconnaîtra cette douceur nostalgique, cette tristesse profonde qui est le lot de quiconque a aimé. C'est fait avec la politesse des rois, sans bruit, dans une intelligence constante. Une merveille.
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