10 juillet 2008
Nuits de Chine (Don't Drink the Water) de Woody Allen - 1994
Un petit Woody pas très connu de derrière les fagots, qui est en fait un téléfilm adapté d'une de ses premières pièces. C'était l'époque où il savait écrire des scénarios uniquement gaguesques, et si on peut préférer le Woody plus tardif, ça fait quand même vachement plaisir de le revoir s'amuser comme un petit fou avec ces "one-liners" qui fusent toutes les deux secondes.
Sur fond de Guerre Froide d'opérette - mais on sent que la gars se
tamponne complètement de la crédibilité de son histoire -, Woody invente une histoire impossible de réfugié politique aux prises avec un ambassadeur totalement dépassé, une junte militaire austère, les déboires amoureuses de sa fille et son épouse juivissime. C'est hilarant, ne cherchons pas la petite bête : sans mentir une vanne toutes les dix secondes, un Woody survolté dans son rôle de tête-à-claques beaufichon, une pleiade d'acteurs excellents et idemement hystériques, 11000 petit
es phrases inoubliables, c'est un bonheur sans nuance, même si Don't Drink the Water ne cache pas sa modestie. Ca ne va pas plus loin qu'une simple comédie très enjouée, mais c'est parfaitement dirigé et impeccable de tempo. Michael J.Fox, qu'on n'attendait pas là, se glisse dans l'univers allenien avec beaucoup de finesse, avec une utilisation de son corps qui fait plaisir à voir : toujours mal à l'aise, toujours minable, son personnage est très touchant en même temps que ridicule.
Quant à la mise en scène, elle est relativement inventive, Woody profitant
de cette petite parenthèse télévisée pour retenter les fameux plans-séquences caméra à l'épaule qui firent le succès d'Alice ou de Manhattan Murder Mystery : pas de champ/contre-champ, la caméra très souple qui vient cadrer chaque personnage sans s'embarrasser des mouvements tremblés, peu de coupes à l'intérieur des plans, tout ça donne une belle dynamique à cette farce survoltée. Un peu comme un De Funès bien écrit, quoi. La photo très élégante de Di Palma, la musique rigolotte, l'invention de personnages (grosse préférence pour le prêtre magicien lourdosse) : du bonheur sans nuance.
06 juillet 2008
Stardust Memories de Woody Allen - 1980
A un tournant de sa carrière, Woody nous fait son 8½ à lui, et livre un de ses films les plus stylisés et les plus étranges. Un noir et blanc somptueux, un style totalement déconstruit, un choix d'acteurs intrigant (pas de Diane Keaton, pas de Mia Farrow, mais une Charlotte Rampling et une Marie-Christine Barrault), et une intrigue à cheval entre la comédie légère et le drame métaphysique : c'était la première fois que Woody expérimentait réellement les possibilités techniques de sa mise en scène, et le résultat est impeccable.
Bien qu'il s'en défende becs et ongles, Stardust Memories semble bien être la profession de foi autobiographique et définitive du compère. Il y reviendra des années plus tard avec Deconstructing Harry, mais sûrement avec moins de profondeur. Toutes les obsessions du
gars sont bel et bien là : angoisses de la création, affres sexuello-sentimentaux, interrogations mystiques. Mais cette fois, il ne se contente pas de faire rire. Attention, le film est hilarant, riche en petites phrases célèbres, et laissant à Woody toute la place pour déployer son jeu nerveux habituel. Mais il se dégage du film une étrange nostalgie, qui se transforme petit à petit en réelle angoisse. Les personnages qui évoluent autour de l'artiste-héros de l'histoire sont tous des tronches à la Fellini, surréalistes, à deux doigts du fantastique pur ; les situations sont souvent sujettes à de belles digressions dérangeantes, inquiétantes à force de lenteur, très travaillées au niveau du son pour les rendre décalées et presque angoissantes : un ballet de mongolfières, la subite apparition dans le cadre d'une photo de reportage très violente, des figurants "freaks" qui harcèlent le héros, un silence très pesant dans les premières séquences : le style se veut bizarre, malaisé, et Woody réussit parfaitement à rendre à son film un aspect presque bunuelien. Si on rit, c'est presque contre Woody, sujet même du film (un cinéaste comique qui en a marre de faire rire).
Bien sûr, tout ça reste une parodie, parodie de Bergman, du cinéma intello, et une auto-dérision constante. Mais Woody sème suffisamment d'éléments sombres dans son scénario pour laisser une impression d'angoisse latente. A commencer par le visage opaque de Rampling, sublimement regardé comme un mystère effrayant : le fameux montage de plans très courts sur elle, outre l'hommage larvé à Godard, est génial d'étrangeté. Stardust Memories semble gagné petit à petit par ce mystère, se délite à bon escient, se déstructure complètement, devient un essai conceptuel qui a l'intelligence de rester très lisible et drôle. Dans les dernières minutes, Woody met un point final à cet essai, se moquant gentiment de ses propres tentatives, et c'est presque dommage. On aurait aimé qu'il termine dans les bras de Rampling ou de Jessica Harper, vraies veuves noires,
que dans ceux de la consensuelle Barrault. Mais on ne peut guère lui en vouloir d'être encore un peu timide dans ses tentatives arty et graves : on l'aime aussi quand il filme simplement des gosses insupportables, une chasse au pigeon dans son appartement ou de pures scènes de gags premier degré. Un jalon allenien, une vraie audace, un ton très perso, une bonne comédie : content, le Gols.
29 juin 2008
Maris et Femmes (Husbands and Wives) de Woody Allen - 1992
Un grand grand Woody que je ne me lasse jamais de voir et de revoir. Avec Husbands and Wives, le gars réussit un miraculeux équilibre entre comédie psychologique et drame bourgeois, et trouve enfin cette mystérieuse alchimie qu'il semble chercher depuis toujours : c'est drôle et pourtant étrangement poignant, léger et pourtant ravageur, enlevé et pourtant d'une belle sérénité.
A priori on est dans le sujet habituel chez Woody : couples vieillissants qui se délitent, conversations freudiennes au fond des appartements new-yorkais, appel du sexe opposé à la quiétude du mariage, bourgeoisie des sentiments, appel de la liberté, le tout sur fond de dialogues ciselés et de décors sophistiqués. Pourtant, ce qui étonne à la vision du film, c'est qu'il y a très peu de ces fameuses petites
phrases alleniennes qui font subitement passer du drame à l'humour. Woody se laisse aller à l'autobiographie douce-amère, et en profite pour allègrement renvoyer dos à dos la complexité féminine et la beauferie masculine. Les premières rêvent de poésie, d'amour et de compréhension ; les seconds de parties de jambes en l'air avec des filles de 20 ans et de confort. Sauf que petit à petit, ce manichéisme aparent est brouillé par la profondeur des personnages, par la beauté de l'écriture. Tout est juste dans Husbands and Wives, bien que raconté sur un ton de comédie, et finalemen tout est plein d'amertume et de mélancolie.
Les acteurs y sont pour beaucoup, ils sont franchement tous prodigieux. Mes préférences iront
à 1) Sydney Pollack, qui se glisse dans l'univers allenien avec une évidence totale ; il est bouleversant de vérité, y compris dans ses scènes de bagarre avec son ecervelée de maîtresse. Et 2) Juliette Lewis, qui compose avec une extraordianire subtilité un rôle d'étudiante intello et très snob au final ; sa lente métamorphose d'admiratrice en allumeuse est une merveille. Mais les autres acteurs ne sont pas en reste : Mia Farrow, parfaitement énervante en héroïne bergmanienne pleine de refoulements ; Judy Davis, dont les scènes d'hystérie sont effrayantes ; Liam Neeson, parfait en amoureux transi et romantique ; et Woody, qui efface curieusement son bagoût habituel sous une douceur poignante.
Woody explore un nouveau style de mise en scène, en proposant cette façon très heurtée de filmer (caméra à l'épaule, cadre tremblés, cuts à l'intérieur des plans, montage hyper-rapide, zooms vertigineux), mais reste pourtant très fidèle à son style : on a droit à ces
plans sur des décors vides, venant recadrer sans se presser les acteurs ; on a droit aussi à ce faux style documentaire, qui prend ici la forme d'interviews des personnages. La construction de l'histoire est faussement désordonnée, des flash-backs venant s'enchâsser dans la trame, elle-même ne respectant aucune chronologie. Mais on reste suspendu aux minucules destins de ces pantins amoureux, regardés avec amertume et cynisme, mais aussi avec beaucoup de tendresse. Ambitions détruites, rêves de beauté, attirances capricieuses, tout est touchant et subtilement écrit, tout est triste et drôle. Pour cette fois, Woody frôle le chef-d'oeuvre.
07 juin 2008
Bananas de Woody Allen - 1971
Quand on voit les récentes comédies quelque peu éteintes du gars Woody (les tristes Scoop, Melinda and Melinda, Hollywood Ending ou Small Time Crooks), on a tendance à oublier quel génie il a pu être quand il s'agissait d'écrire des gags. Incontournable révision, donc, que ce Bananas hilarant, qui déploie une énergie impressionnante dans le comique.
Certes, c'est du minuscule cinéma : en 1971, Woody n'était pas encore cinéaste, il n'avait franchement pas trouvé son style et s'en foutait d'ailleurs complètement : le montage du film est une horreur pure et simple, les plans sont la plupart du temps trop longs, les acteurs sont inexistants, la musique montée au petit bonheur la chance. Au niveau purement technique, c'est indigent comme tout, et bien malin celui qui arriverait à déceler dans ce bricolage l'artiste sophistiqué que deviendra le gusse. Bananas est une suite de sketches montés bout à bout sans aucun souci d'espace ou d'homogénéité.
Mais alors au niveau des gags, c'est tout simplement gigantesque. Une vanne toutes les trois secondes,
sans exagérer le moins du monde, et toutes poilantes (à part une ou deux maladresses, un ou deux trucs démodés, mais c'est bien pour faire croire que je me suis pas pissé dessus). Le "spectre" traversé par Woody embrasse tous les humours : verbal d'abord, bien sûr, et les "one-line jokes" arrivent en masse, j'en ai compté 13480. On voudrait tout citer, tant le génie éclate à chaque formule, à chaque tournure de phrase ; juste pour le plaisir : " J'ai toujours eu de bons rapports avec mes parents. Ils ne m'ont frappé qu'une fois : ils ont commencé le 23 décembre 1942 et se sont arrétés fin 1944". Woody plante définitivement son personnage qui ne le quittera plus, l'intello hypocondriaque, juifissime, ringard, confronté à la brutalité et à la bêtise, inadapté total au monde, se heurtant à l'insatisfaction des femmes (ici, Louise Lasser, impeccable et crispante). Ca fuse comme c'est pas permis, ma cuisse est toute rouge.
L'humour de situation est tout aussi efficace. Woody se retrouve embringué dans une guerre civile au sein d'une dictature d'opérette, et fonce dans les situations imossibles (être président du "San Marcos",
kidnapper l'ambassadeur britannique, nourrir toute une armée de rebelles, s'entraîner à la guerilla, ça le change de ses démélés sentimentales en plein Manhattan). Et puis, à cette époque, il possédait aussi une sorte de génie du corps qu'il a un peu perdu depuis, et qui fait de Bananas un film très visuel également, très physique : beaucoup de séquences sont simplement musicales, avec des gags hénaurmes montrant la maladresse intrinsèque de Woody, ainsi qu'une étonnante grâce clownesque (on pense à Pierre Richard, oui m'sieurs dames). Toute la partie où le gars subit l'entraînement militaire est à mourir (il monte un fusil à l'envers, se fait exploser une grenade dans la main, etc., autant de choses qui pourraient être super lourdes et qui sont transcendées par cette grâce du corps, par ce sens du rythme, du bon tempo). On se marre tellement qu'on ferme les yeux sur d'autres scènes un peu poussives, notamment une séquence attendue et pas terrible dans le métro, la fameuse apparition de Stallone.
L'humour se fait aussi parfois gentiment engagé (les militaires américains qui se battent pour les deux parties
à la fois, le gouvernement refusant de prendre position, les assassinats de dictateurs commentés par des journalistes sportifs). Enfin, Woody pratique la parodie avec finesse, et on ne compte plus les allusions à d'autres films, surtout dans la scène finale de procès à l'américaine, hyper-codée dans les situations aussi bien que dans le jeu des acteurs. On obtient au final un des films les plus drôles du monde, malgré l'amateurisme total de l'ensemble. A revoir des milliers de fois.
30 mai 2008
Le Rêve de Cassandre (Cassandra's Dream) de Woody Allen - 2007
Quand on découvre l'affiche du nouveau Woody, et son générique de début, on croit rêver : Farrell et McGregor chez Woody Allen, c'est comme Mathilde Seigner dans un Pialat, quelque chose ne colle pas. Ajoutez une musique de Philip Glass et un contexte inédit (la classe ouvrière anglaise, à la place des intellos de Manhattan), et on finit par avoir de sérieux doutes sur le nouveau projet du gars.
Eh bien, je me détrompe moi-même avec joie : le film est plutôt pas mal du tout, et passées les surprises ci-dessus citées, on se rend compte qu'on est bien dans un Woody, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, et qu'il sait bien pour une fois se renouveler. Attention, on n'est pas du tout dans un grand chef-d'oeuvre, mais tout ça tient très bien la route. Soit deux frères qui rêvent de la belle vie, qui vivent au-dessus de leurs moyens grâce à la veine au poker de l'un d'eux, ou des économies
patiemment amassées de l'autre. Un coup du sort, et ils vont se retrouver embringués dans une tragédie qui les dépasse complètement, chacun réagissant à sa manière au poids du destin qui les étouffe de plus en plus : Farrell pète les plombs, McGregor assume, dessinant les contours d'un monde définitivement séparé en deux clans : les ambitieux aux dents longues, et les "concernés" à la morale pure. Le thème est on ne peut plus allenien (cf le sublime Crimes and Misdemeanors et le non-moindre Deconstructing Harry), et traité avec une jolie profondeur, à travers une trame qui ménage gentiment son lot de suspense et d'empathie avec les personnages. Empathie, oui, car force est de le reconnaître, même si ça me coupe une jambe : les deux acteurs sont excellents. McGregor adopte une démarche, une voix, un rythme qui rendent parfaitement son côté "petit mec d'aujourd'hui", looser mais ambitieux, adulte mais prêt à toutes les concessions morales ; et surtout Farrell est impeccable,
très émouvant, et à l'opposé de ses rôles habituels. Ses scènes de doute sur la fin du film, casse-gueule comme tout, forcent le respect, et c'est un pur plaisir de le voir jouer avec son camarade. Le plus grand intérêt du film vient d'eux, de la simple joie de voir deux acteurs se passer la balle, et créer un vrai couple crédible et complémentaire. Les autres comédiens sont parfaits aussi, la distribution féminine est à mourir.
Et puis il y a la mise en scène du Woody, toujours aussi classe, et là aussi agréable comme une petite musique entendue 200 fois : travellings soyeux le long d'un bateau, cadres "sclérosés" sur des pas de portes, scènes de dialogues enlevées à travers des décors d'intérieur hyper-millimétrés, plans pleins d'intimité, utilisation de cette musique inhabituelle très originale et très touchante (bien que Glass se répètât un peu avec ces mélodies trop chargées). Il y a une scène de meurtre absolument parfaite dans sa mise en scène, se déroulant dans un calme et une facilité qui font froid dans le dos, avec ce plan génial de la caméra qui se détou
rne de la violence, pour cacher ses personnages derrière une haie. La construction du récit est elle aussi bien faite, tendue vers le drame, uniquement dédiée à la trame, préoccupée par l'avancée du schmilblick sans s'embarrasser de scènes inutiles (mise à part une bizarre scène de panne de voiture au début, dont je n'ai pas compris l'intérêt dans le film). Bref, c'est du bien bel ouvrage, intelligent et sensible. Après le calamiteux Scoop, ça fait du bien. (Gols 31/10/07)
Pas grand chose ma foi à ajouter au billet de mon camarade. Ce qu'on perd en drôlerie dans les dialogues, on le gagne en rythme et en suspens, et on a tellement reproché parfois à Woody de marcher dans ses propres plates-bandes que force est de reconnaître que le pépère a encore du jus et du sang neuf à 72 ans. On pense en effet pas mal à Crimes and Misdemeanors en se demandant jusqu'au bout si on va vers un final sarcastique et amoral, ou si le destin, le fameux "rêve de Cassandre", va tourner au cauchemar. Il crée un couple de frères remarquablement crédible, McGregor et Farrell semblant nager comme des poissons dans l'eau dans ce thriller allenien - les autres personnages sont d'ailleurs malheureusement un peu occultés, le fameux cousin Howard bénéficiant tout de même d'une scène d'anthologie face aux deux frères, avec en prime grosse ondée (climat londonien oblige) et travelling circulaire de toute beauté. La musique de Glass installe proprement l'atmosphère d'un malaise qui plane dans la première demi-heure et revient avec parcimonie vers la fin du film. Une histoire certes ultra-linéaire, où chacun des personnages reste cohérent du début à la fin avec sa bonne ou sa mauvaise conscience... On pourrait donc regretter qu'il manque parfois quelque peu de la fameuse Allen's Touch (les acteurs semblent tout de même tous méchamment influencés par la diction du maître "I-I-I-I find this, hum, ex-extremly dangerous...") mais on imagine aussi très bien le gars assis tranquillement dans son fauteuil en se disant qu'il n'a plus grand-chose à prouver; un bon divertissement qui ne manque point de fond, c'est toujours mieux qu'un long pensum sur la vieillesse et la peur de mourir. A l'heure où je parle, son dernier film est déjà achevé et on imagine mal comment on parviendra un jour à se passer du Woody annuel; souhaitons-lui de vivre aussi longtemps qu'Oliveira... (Shang 30/05/08)
09 avril 2008
Guerre et Amour (Love and Death) de Woody Allen - 1975
Franchement, que serait la vie sans Woody Allen ? Moi, je dis qu'elle serait sûrement un peu moins vivable. Love and Death est un pur festival de vannes made in Woody, mélange de farce hilarante et d'humour raffiné. Il semble bien être l'inventeur d'une sorte de "grosse rigolade intellectuelle", le film s'appuyant sur des grands classiques russes (Guerre et Paix surtout, mais je pense avoir reconnu aussi Tourgueniev, et il y a un dialogue autour de Dostoïevski également) et aussi sur des théories fumeuses, des références cinématographiques (marrant de voir comme il parodie Bergman, alors qu'il réalisera le pesant Interiors peu de temps après) ou des thèses psychanalytiques.
Le film fonctionne par saccades, naviguant de gags en sorties verbales à un rythme incroyable. Sans exagérer, il y a une raison de s'esclaffer toutes les 20 secondes, que ce soit dans
les répliques impeccables (ma préférée : "on va me fusiller demain à 6h ; ça devait être 5h, mais j'ai un bon avocat") ou dans les inspirations visuelles (impossible de rester de marbre lors de l'entraînement militaire du gusse). Ca suffit plus qu'amplement au plaisir total de ce film modeste, et on ferme sans problème les yeux sur les énormes maladresses de mise en scène : Allen se moque du rythme de ses séquences, traite ses décors avec nonchalance et oublie totalement de diriger ses acteurs, à l'exception de la sublime Diane Keaton, aussi barjotte que lui, et qui prend un plaisir évident à jouer ce scénario improbable. Certes, Allen confirme qu'il n'est pas un réalisateur de foule, la bataille napoleonienne étant parfaitement illisible et plate. La charmante compagne qui partageât célestement avec moi la vision de ce film m'a d'ailleurs signalé que les boulets de canon, en tombant, ne font pas de flamme, contrairement à ce qu'on voit dans ce film ; c'est vrai. Mais on s'en tamponne le coquillard, tant on est plié en deux par les inventions poilantes.
Il y a déjà les hantises métaphysiques de Woody, ses questionnements intérieurs, dont il se moque allègrement. Il danse avec la Mort, se plonge dans les affres de la réflexion kantienne, est tourmenté par l'Amour et le Sexe, mais tout ça en se prenant les pieds dans son sabre ou en se mangeant des baffes sonores. Love and Death confirme bien la naissance d'un génie, qui s'en tient pour l'instant au simple divertissement, qui n'est pas encore l'immense metteur en scène qu'il sera, mais déjà unique et énorme quand il s'agit de faire rire intelligemment. Prodigieusement drôle, nécessaire et immanquable, sans conteste.
06 avril 2008
Meurtre mystérieux à Manhattan (Manhattan Murder Mystery) de Woody Allen - 1993
Allier ainsi la rigolade la plus franche à une telle élégance relève du défi, défi que le Woody réussit haut la main : Manhattan Murder Mystery est un de ses plus grands films à tous points de vue -mise en scène, vannes qui tuent et jeu d'acteurs. Les dialogues (pour la dernière fois depuis 15 ans ?) sont au millimètre, chaque scène se concluant par une de ces répliques hilarantes qui ont fait la gloire du gars, dans un jeu de ping-pong verbal proche de l'hystérie entre Woody et Diane Keaton. Le débit de parole se calcule en micro-seconde, Allen enchaînant les "Oh my god you know I'm just you knom I I I jus't can't believe it" avec une folie communicative. D'autant que Keaton n'est pas en reste : même si Woody s'octroie les meilleures répliques, elle mène le jeu avec une énergie débordante, créant un personnage attendrissant, énervant, crédible à mort entre deux sorties alleniennes.
Le scénario est lui aussi superbe, une vraie enquête policière fort bien menée, forte en rebondissments, en suspense et en supputations. Le couple se démène à l'intérieur d'une enquête touffue, et c'est déjà un vrai plaisir, mais en plus Woody dégage une petite réflexion sur l'usure du couple, sur la jalousie, sur la nécessité d'habiller une vie morne avec quelques décharges d'adrénaline, qui rend le film plus subtil et profond que le simple amusement. Certes, ça reste un pur divertissement, mais intelligent et parfois gentiment profond. Les seconds rôles, au taquet, sont là pour amener des contrepoints salutaires au couple vedette, ouvrant subtilement le film vers un portrait sur la fidélité de Woody lui-même par rapport à ses acteurs : il retrouve après des années sa partenaire fêtiche, et le duo éclate littéralement de complicité et d'amour, mais il prend aussi acte du passage de témoins dans son cinéma, convoquant des figures habituelles dans son univers. Alan Alda, en célibataire vieillissant mais romantique, et Anjelica Houston, en flambeuse fatale, sont parfaits. Du point de vue des acteurs, Manhattan Murder Mystery pourrait bien être une sorte de bilan de carrière de la part d'Allen, et un sympathique portrait d'une "famille" de cinéma.
Et puis il y a la mise en scène, d'un raffinement total. Woody creuse son style "caméra à l'épaule" déjà en place dans Husbands and Wives, mais ici, avec plus de calme, plus de tranquillité. Les scènes d'appartement, notamment, font un lien magnifique entre l'utilisation des décors de September par exemple (pièces vides, travellings "coulés" pour passer d'un personnage à un autre, présence du regard qui précède celle des acteurs) et celle du futur Deconstructing Harry (urgence du filmage, décadrages, "maladresses"). Le semblant de prise directe de chaque scène fait merveille dans ces longs plans-séquences (l'essentiel du film est dénué totalement de coupes à l'intérieur des plans, le rythme s'accélérant un peu sur la dernière demi-heure) qui suivent les dialogues et les personnages, qu'ils soient en intimité à une table de restaurant ou en train de se parler d'une pièce à l'autre, ou qui, brusquement, panottent avec rapidité pour cadrer le petit détail qui va bouleverser l'enquête. Du
coup, Woody tente plein de petites choses qui tranchent avec sa réputation de metteur en scène sobre : des mises au point qui changent brusquement au cours d'un dialogue, ou des zooms vertigineux. Sans oublier ces élégantes vues aériennes sur son cher Manhattan, le pendant en couleurs de la beauté des premiers plans de Manhattan justement. La musique, très variée bien que restant dans le registre du jazz, la photo magnifique, les décors, tout contribue à la beauté de ce film, ambitieux sous ses airs de petite chose sans conséquence. Grande réussite donc, prenante, poilante, raffinée et précieuse. Woody for ever.
24 mars 2008
Zelig de Woody Allen - 1983
Une oeuvre qu'on a tendance à oublier dans la filmographie pléthorique du bon Woody, et qui pourtant est définitivement à classer dans le haut du panier. Peut-être un peu plus discret que ses autres films (et c'est justement le sujet même de Zelig), moins fourni en gags malgré des tirades encore une fois excellentes, ce film court et net est sans conteste un des plus profonds de so auteur, un des plus mélancoliques aussi.
Leonard Zelig est un homme-caméléon, un gars assoiffé d'amour et de reconnaissance qui prend la forme des gens qui l'entourent : il devient gros entouré d'obèses, noir entouré de
noirs, psy entouré de psys. Woody situe cette histoire dans la folie innocente des années 20, et habille son film comme un documentaire, avec force images d'actualités zébrées, moult photos floues, et des interviews de pointures (il y a entre autres la vraie Susan Sontag et le vrai Bruno Bettelheim). Techniquement d'abord, Zelig est parfaitement réussi, Woody parvenant à trouver non seulement des trucages impeccables pour incruster son héros dans des images de l'époque, mais aussi l'esprit-même des films de cette époque : ses actualités sont parfaitement crédibles, image rayée, voix nasillardes, costumes au taquet, chansons qu'on croirait enregistrées il y a 80 ans.
Bien sûr, le sujet donne droit à des moments de comédie particulièrement hilarants : Zelig se transformant en catholique et se faisant assommer à coups de bulle par le Pape, Zelig transformé en Sioux, Zelig serrant la pogne à Churchill, etc. Les séances de thérapie avec Mia Farrow, qui joue sa psy, sont poilantes à souhait, grâce à un jeu tout en finesse des deux protagonistes et à des dialogues subtils comme sait si bien les pondre le Woody (un exemple : "j'ai demandé à un rabbin quel était le sens de la vie ; il m'a donné le sens de la vie, mais en hébreu, puis il m'a demandé 600 dollars pour m'apprendre l'hébreu").
Mais ce sujet donne surtout lieu à une réflexion assez profonde sur l'identité en général, celle d'un artiste (Allen lui-même) en lutte avec son ego, celle d'un homme par rapport à l'image qu'il donne, et aussi celle
beaucoup plus d'actualités dans ces années-là (et aujourd'hui encore) de l'appartenance à une communauté. Zelig, comme Woody, est Juif, et dès le début du film en proie à l'antisémitisme de ses voisins. C'est pour échapper au racisme qu'il devient un homme sans personnalité, qui tente de se cacher dans la masse pour qu'on l'oublie. A ce titre, la scène où Zelig devient un des bras droits d'Hitler prend une dimension glaçante et intelligente. Si Woody s'amuse encore avec cette identité juive à travers des gags visuels, il traite pour la première fois du malheur de sa communauté, et de cette période trouble de la montée du nazisme en Europe et aux Etats-Unis. Sous l'insouciance des garden-parties et des danses trémoussantes se cache un film sombre et tourmenté, qui a la politesse de se dissimuler sous la drôlerie. Pas de mélodrame ici, pas d'esclandre ou de cris de révolte : juste l'enregistrement d'un fait, à travers le portrait d'un homme sans qualité, émouvant justement par son malheur.
20 janvier 2008
Coups de Feu sur Broadway (Bullets over Broadway) de Woody Allen - 1994
Au vu de la filmographie récente de Woody, qui devient assez catastrophique (avec des choses plus regardables que d'autres, je veux bien le reconnaître), on revoit à la hausse ses petits films des années 90, qu'on avait à l'époque traités avec dédain. Bullets over Broadway n'est pas du tout un grand Woody, ça on est d'accord, mais ma foi, il se regarde gentiment, un sourire amusé aux lèvres, et on passe 1h30 sympathiques comme tout.
Au rang des défauts du film : une curieuse tendance (curieuse pour lui, compte tenu de son talent habituel pour la légèreté) à insister sur des gags un peu lourdosses, comme cet acteur cabotin qui ne peut s'empêcher de dévorer toute la journée ; la scène est répétée, re-répétée, re-re-répétée, jusqu'au gag final (le gars est devenu obèse), attendu, pas terrible. Il en va de même pour ce gimmick de Diane Wiest jouant les femmes fatales éthérées et empêchant John Cusack de déclarer sa flamme ; c'est drôle, bien joué, mais répété 42 fois, ça devient lourd. D'autre part le film manque de véritable finesse de dialogues. Malgré les deux ou trois tirades poilantes sans lesquelles un Woody ne serait pas un Woody, on est un peu gêné par ces phrases balisées, attendues, qui ne parviennent pas à élever le sujet (le prix des concessions que doit faire un artiste face à la trivialité de la vie), à lui donner une tournure profonde, qui dépasserait la simple comédie. Pour tout dire, Bullets over Broadway nest pas très intelligent, ce qui est un comble pour un réalisateur d'une telle finesse intellectuelle. Toujours pour les défauts, un scénario sans surprises (malgré un ou deux coups de théâtre, mais que Woody étire jusqu'à les vider de leur substance) et beaucoup de scènes inutiles.

