Shangols

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09 juin 2008

Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman - 1975

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Je pense qu'on doit être environ 7 au monde à avoir vu Jeanne Dielman... en entier. On place son orgueil où on peut. Oui, parce que un film de 3h13 sur le quotidien d'une mère au foyer banale, on ne peut pas dire que ce soit tout à fait la définition du bonheur pur. Et là, on a droit à ça, et à pas plus que ça (ou presque, j'y viens).

Les premières 90 minutes se passent bien merci. On assiste à la suite de petits gestes normaux de Delphine Seyrig : on fait le café, on sort faire trois courses, on prépare une tranche de veau, avec tout de même une fascination plus appuyée pour la vaisselle. Ah si, une scène inaugurale frappe un peu : on sonne à la porte, Seyrig va ouvrir, un homme entre, ils s'enferment dans la petite pièce du fond (la caméra reste pudiquement de l'autre côté) puis ressortent, l'homme file un billet, sussure "à la semaine prochaine" et s'en va. On comprend qu'il va y avoir une faille dans la vie millimétrée de cette femme sans émotion. Mais quand le fiston rentre du lycée, on reprend le cours des choses, repas du soir, conversation à mourir d'ennui, une petite chanson à la radio, et au lit. "Fin du premier jour", annonce un intertitre, et on est déjà exsangue.

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On prend note quand même du sens du cadre d'Akerman, très affuté : ses plans obéissent à une géométrie hyper-rigoureuse, certaines scènes étant même doublées (c'est le principe du quotidien) pour laisser voir un autre plan, une autre perspective. C'est le cas pour la scène de repas avec le fils : la première fois, il est filmé pleine face avec sa mère de profil, la table légèrement excentrée par rapport à l'écran ; la deuxième fois, c'est elle qui est de face, la table épousant parfaitement les bords du cadre. Je dis ça parce qu'on se raccroche à ce qu'on peut pour pas mourir. La mise en scène est mathématique à souhait, la caméra toujours placée frontalement par rapport aux angles des murs, les plans n'allant presque jamais plus loin que le plan américain.

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On se secoue, et on attaque le deuxième jour bille en tête. Et là, on se dit qu'on a bien fait, parce que, à 1h34 du début exactement a lieu le premier évènement atomique du film : Seyrig interrompt brutalement sa série de gestes, semble avoir une hésitation, allume puis éteint la lumière. Ensuite, pendant quelques secondes, elle semble perdue, transportant un plat de pièce en pièce, revenant sur ses pas. On a beau dire, mais après tout ce temps, ça fait plaisir de voir qu'il se passe quelque chose. Plaisir vite estompé, on revient gentiment dans ses rails pour une bonne heure, et c'est reparti pour la même journée que la veille (café, vaisselle, un peu de couture, une course, vaisselle, le client, un peu de vaisselle, fiston, cuisine, vaisselle et au lit, fin du deuxième jour). A noter quand même parmi les aventures du jour : sa blouse perd un bouton, ce que lui fait remarquer immédiatement le fils, outré (le fils outré, ça donne : "tiens, il manque un bouton").

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Troisième journée, en attendant que les médocs qu'on a avalés fassent effet. Pareil, sauf que la Poste est fermée (enfin, je crois), et que la dame a enfin un but : elle cherche un bouton. Mais bon, on se dit qu'on a fait le pire, qu'il n'y a plus qu'une heure à passer. Et là, là, là, à 3h08 du début, là, les enfants, il se passe le truc qui justifie tout. Je ne vous dirai rien bien sûr, ça gacherait le suspense terrible qui tend ce film. Je suis diabolique.

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Bien, et ce que j'en ai pensé ? Eh bien que Akerman en fait quand même beaucoup pour nous dire une toute petite chose. On comprend in extremis que Jeanne Dielman est un film féministe sur la condition féminine, que ça travaille sur l'horreur du quotidien (Gus van Sant adore le film, paraît-il, et c'est vrai qu'il y a des accointances entre ça et Elephant), et que ça se double en plus d'une expérimentation sur le temps. Ok, mais était-il bien nécessaire de se la pêter ainsi en produisant 3 heures de rien ? Camarade Shang, ne tente jamais ce film : tu pêterais ta télé et tu tuerais Proutouie, pour le moins. C'est ce qu'on appelle un film branchouille pour Parisiens insomniaques, c'est très gavant, mais ça a au moins le mérite d'exister (mouaif). Une expérience aux confins de l'ennui total, pourquoi pas (mouaif) ?

Posté par Shangols à 18:51 - AKERMAN Chantal - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 mai 2008

Je Tu Il Elle de Chantal Akerman - 1975

jetu4Ah oui alors là, oui d'accord, oui oui. Je suis assez branché films expérimentaux post-soixante-huitards en ce moment, mais alors là, oui, je comprends. Je n'ai pas le souvenir d'avoir autant senti le temps qui passe en visionnant un film, même avec Straub, même dans les Kenneth Anger les plus abscons, même dans Le Seigneur des Anneaux. En un mot, Je Tu Il Elle, c'est aussi intéressant à vivre qu'un coup de pied dans les boules. Vous allez me dire : pourquoi tu l'as regardé ? C'est aussi la question que je me pose.

On me reproche de ne jamais parler de la trame des films, alors voilà : Première demi-heure : Akerman (je) est enfermée nue dans sa chambre et mange du sucre en poudre en écrivant une lettre à on ne sait qui (tu). Deuxième demi-heure : Niels Arestrup (il) est routier et la prend dans son camion, ils regardent la télé et elle le masturbe. Troisième demi-heure : Akerman et son amie (elle) baisent convulsivement. Voilà. Dans un premier temps, on croit que le dvd est jetucassé, que c'est une image fixe, mais non, ça parle de temps en temps. Alors on se dit qu'en fait c'est un film destiné à être exposé à Beaubourg, un de ces bidules devant lesquels on reste 5 minutes avant de passer à l'oeuvre suivante. Mais non, puisque subitement, le film prend des allures de "vrai film", avec acteur et tout. Alors on se dit que ok, ça va être un film en fait sur une femme qui sort de son cocon et affronte la vie après un chagrin d'amour (?). Et ça a bien l'air d'être ça, puisque le dernier plan montre son amante lui écarter les cuisses pour contempler son sexe (altérité et ressemblance, etc, lisez Freud).

On est content d'avoir compris, et on ne voit pas pourquoi Akerman nous punit ainsi. Passons sur l'image cradasse et les plans mille fois trop longs, c'est la marque des films-labos de l'époque. Mais on aurait apprécié de pouvoir distinguer quelque chose dans ces plans larges sans expression, je_tu_il_elleces scènes nocturnes interminables, ce traitement du son impossible (la première fois que je comprends mieux les sous-titres anglais que les dialogues français) ces scènes fixes dont la durée n'apporte rien. Les partis pris d'Akerman sont certes courageux, mais quand ça ne marche pas, il faut aussi s'en rendre compte : le plan de 256 minutes (temps subjectif) sur Arestrup qui regarde la télé dans un resto routier ne pouvait-il pas ne durer que, mettons, 12 minutes et dire la même chose ? Faut-il forcément nous infliger cette symbolique opaque, et cette mise à nu même pas gênante ? Akerman semble surtout se préoccuper de l'état de santé de son nombril et de ses petites angoisses personnelles, en nous excluant totalement de son travail. On pense très souvent à Angot, c'est dire. Le film devrait s'appeler "Je je je je" ; on bénit en tout cas le ciel qu'il ne s'appelle pas "Je tu il elle nous vous ils elles".

Posté par Shangols à 20:49 - AKERMAN Chantal - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 juillet 2007

La Captive de Chantal Akerman - 2000

Je ne vous promets pas la fête du slip si jamais vous tombez sur La Captive. On est dans l'art et essai danscaptive le bon vieux sens du terme, c'est-à-dire dans le cinéma qui ne cherche pas à séduire, mais qui trace sa voie en esthète exigeant, qui tente des trucs (le côté "essai" de la chose) et les réussit souvent (le côté "art").

Soit donc un couple mutique, composé d'une jeune femme mystérieuse-parce-que-femme (la grande Sylvie Testud) et de son amoureux impénétrable (Stanislas Mehrar, dans le rôle de la page blanche). Tout pourrait bien se passer, si le gars n'était pas obnubilé par la jalousie, ou plutôt par ses questionnements sur les comportements féminins. Rongé par le doute, terrassé par le mystère de la Femme, il en est réduit à traquer sa fiancée dans les moindres de ses agissements, la harcelant de questions dès qu'elle sort avec ses copines, la guettant inlassablement à travers les vitres fumées de sa Limousine de maître. On s'aperçoit bien vite que le vrai captif, c'est lui, la jeune demoiselle s'avérant tout à fait satisfaite de son sort d'être désiré.

Le film est très très class, tant dans ses décors à la symbolique subtile (une riche demeure pourtant étrangement moderne et dépouillée) que dans ses musiques (Schubert est bien le plus grand compositeur de musique de film), dans ses dialogues (5 captive_1lignes en tout, mais qui sont le parfait reflet de l'état des personnages) que dans son rythme (très lent, antonionesque dans sa radicalité). Akerman dresse un écheveau raffiné de motifs pour exprimer ses thèmes, et réussit un manifeste de "froideur romantique" tout en montrant une originalité de sujet épatante. Ceci dit, une fois le sujet planté, le film se répète un peu, et tout son centre est assez ennuyeux. Oui, il faut bien le dire : on se fait un peu chier, malgré l'intelligence évidente de l'ensemble. Il faut attendre l'heure et demie pour que la demoiselle relance enfin son histoire, en écrivant la plus belle scène : une fausse rupture amoureuse où tous les arcanes se dévoilent en finesse. Entre temps, on est certes bluffé par la beauté de ce film expérimental et audacieux, mais aussi un peu largué par ces personnages horssylvie1 d'âge. Akerman en a quand même profité pour réinventer une sorte de "jeu blanc" à la Antonioni qui fait merveille et qui ferait hurler n'importe quel prof d'art dramatique.

A voir, bien entendu, mais en grande forme et les yeux grands ouverts.

Posté par Shangols à 21:44 - AKERMAN Chantal - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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