22 novembre 2008
Rumba de Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy - 2008
Un grand plaisir de retrouver le trio infernal de L'Iceberg, d'autant que l'invention et l'imagination sont toujours au taquet. L'humour d'Abel et Gordon est indicible, indéfinissable, brasse plein de genres tout en trouvant une voie absolument unique. Comédie du remariage, burlesque tatiesque, cruauté billplymptonesque, duo à la Laurel et Hardy, galerie de bras cassés à la Jérôme Deschamp, tendresse à la Capra, il y a tout ça dans Rumba, références on ne peut plus nobles. Mais le film ne crole jamais sous ces modèles, et décline un style étrange, utilise un humour vu nulle part ailleurs.
Les réalisateurs étirent chaque situation jusqu'à son non-sens, jusqu'au bout du bout, et une situation a priori banale (l'achat d'un pain au chocolat, un chien qui mange un beignet) est capable en bout de scène de bouleverser complètement la trame. Ce qui fait la qualité du truc, c'est donc la surprise : on ne sait jamais où vont nous emmener les compères. Si on croit, au début, qu'on va assister aux aventures d'un petit couple fou de danse et à leur ascension dans les concours, on est très vite détrompé au bout de 20 minutes, le scénario nous embarquant dans une voie parallèle insoupçonnée. Chaque nouvel évènement est renversant d'improbabilité, d'autant que les auteurs ne sont pas en reste quand il s'agit de trouver des prolongations inattendues au moindre détail. Ca ne fonctionne pas
toujours, et c'est vrai que les gags sont souvent moins drôles que dans L'Iceberg ; parfois, on voit ce que les auteurs ont voulu faire, mais sans que ça déclenche vraiment le rire : la faute à cette volonté justement d'explorer chaque idée jusqu'au bout, quitte à déboucher sur un échec. Le personnage du suicidaire, notamment, est mal campé, mal dessiné, peu intéressant, et ses scènes sont trop longues. Mais à côté de ces quelques hoquets dans le moteur, Rumba use d'une cruauté dans les situations qui force le respect. Très loin du politiquement correct, on est souvent bluffé par l'audace : le regard sur les enfants est très ironique, et il y a même une séquence burlesque autour de la maldresse d'une unijambiste assez sidérante.
Et puis, il y a surtout la mise en scène, d'une rigueur incroyable au vu de la légèreté de l'ensemble. Le film est constitué à 99% de plans fixes, cadres hyper-mathématiques et impressionnants de contrôle, qui prouve une nouvelle fois la maîtrise impeccable du trio. Du coup, les quelques mouvements de caméra sont des évènements qui impriment directement la rétine : un panoramique à 360° sur un couple qui danse (une des plus belles scènes de l'année, incontestablement), ou quelques subtils travellings latéraux le long de décors parfaits. L'écran se remplit de formes géométriques dans lesquelles les acteurs, malgré la folie douce de leurs actes, restent d'une rigueur impitoyable. Ca ne déborde pas, ça reste parfaitement cadré, et pourtant quelque chose d'anarchique jaillit de cette forme austère. L'utilisation des couleurs (costumes, décors, paysages), du bruitage, et surtout du corps des acteurs, finit de convaincre qu'on a affaire à de grands cinéastes, qui ne se contentent pas de faire rire, mais le font en connaissant pas coeur la grammaire du cinéma. Une comédie contemporaine superbement mise en scène, vous en connaissez beaucoup ?
19 décembre 2006
L'Iceberg de Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy - 2006
Sur le papier, ça peut faire peur : une femme s'enferme par erreur dans la chambre froide d'un MacDo. Elle y passe la nuit, et à sa sortie, se met à développer un fantasme obsessionnel pour la glace. Elle quitte sa famille, et embarque donc avec un marin sourd et muet pour atteindre un iceberg... et permettre à une inuit qui parle l'inuktitut de trouver l'amour. Quiconque a déjà vu le couple Abel & Gordon sur scène ne sera pas étonné par ce scénario absolument dingue. A l'écran, leur style surréalistico-poétique passe parfaitement, d'autant que les gars ne sont pas manch
ots pour ce qui est de la mise en scène. L'Iceberg est pratiquement muet, sans musique, et constitué presque entièrement de plans fixes. Parfaitement cadré (les plans sont préparés soigneusement pour faire entrer les corps dans tout l'espace, dans un dispositif mathématique), très étrange dans son rythme et ses rebondissements, il est en tout cas hilarant. La référence évidente semble être Tati (même sens des plans larges, mêmes "mini-gags" de situation), mais ça va souvent aussi faire un tour chez Podaly
dès (les bruitages, le burlesque "discret"), chez les splasticks (Laurel et Hardy surtout, ou Harold Loyd), voire chez Mr Bean (pour le travail d'acteurs), voire même, en moins drôle, chez Roy Andersson (immobilité des motifs, rythmes et durées étirés). Les réalisateurs se permettent des audaces qui font mouche, comme de déplacer un groupe de figurants qui gêne la vision du sujet principal plutôt que de bouger la caméra pour recadrer. Il y a de très jolis clins d'oeil au théâtre, dans les décors en carton-pâte assumé ou les "à-plat" de la photo ; et des techniques de bon vieux cinéma (j'adore les transparences dans toutes les scènes sur le bateau, avec les baquets d'eau jetés visiblement par un technicien planqué sous le cadre). Bon, tout ne marche pas, certains gags sont un peu trop gentillets. Mais L'Iceberg est une excellente surprise en dehors des canons de la comédie épileptique habituelle. Il sera dans mon top 10.