af78794e10dd964e7bfbcb71c99cebde408c9f7eaca1e1d25c498dbed3bc8d7dHélène Frappat étant pour moi l'écrivain la plus sexy de la terre (une femme qui sait parler aussi bien du cinéma de genre et du gore ne peut que déclencher mes fantasmes), vous imaginez bien que voir son nom associé à un livre sur Hitchcock ne pouvait déclencher qu'une série de danses ridicules de ma part. D'autant que pour ce faire, elle use d'un biais très original et inattendu. Trois Femmes disparaissent s'intéresse en effet à trois générations de femmes célèbres qui se sont soustraites du cinéma, qui ont disparu en tant que stars, qui ont choisi de se retirer ; trois femmes membres de la même famille, avec pour commencer la plus célèbre de toutes : Tippi Hedren. Le livre revient de façon assez angoissée aux rapports de l'actrice avec son mentor Hitchcock, à la torture mentale et physique qu'il lui a imposée sur Les Oiseaux, au harcèlement sexuel très pervers qu'il a exercé sur elle, à la sorte de main-mise qu'il avait sur ses fréquentations, sa manière de s'habiller, sa vie. Les mots qu'elle ose sur cette manipulation sont parfaitement justes, violents, marquants ; à l'heure de la prise de parole des actrices sur l'emprise des hommes, ce texte claque de façon cinglante. C'est que Frappat a une manière poétique de traiter ses sujets : sa langue, scandée, allant parfois presque vers la versification, n'hésitant pas à revenir encore et encore sur les mêmes motifs (ici, l’œil de Tippi frappée par un oiseau, ou ce téléfilm de l'actrice au milieu de ses fauves), développe un rythme étrange, une façon très singulière de parler des choses. Le livre est un documentaire, si on veut, mais c'est surtout une évocation hantée, triste, violente, mélancolique, du destin de cette femme prise dans les rets d'un cinéaste plein de frustrations et d'obsessions, assis sur son pouvoir et franchement pervers. 

A la suite de Hedren, est évoquée la carrière de la fille de celle-ci, Melanie Griffith. Et c'est comme si une sorte de malédiction se transmettait de mère à fille. Non seulement Melanie a commencé sa vie d'actrice en étant elle-même attaquée par des bêtes (les lions de sa mère), mais elle a depuis toujours été utilisée par les cinéastes qui l'ont engagée comme objet sexuel, ou en tout cas comme image fantasmatique. Comme si l'emprise d'Hitchcock était éternelle... Puis c'est au tour de la fille de Griffith, Dakota Johnson, qui, elle, a tourné carrément dans le film qui illustre le mieux la domination masculine : 50 nuances de Gray. Ces trois actrices, après avoir subi les regards concupiscents des cinéastes, voire leur harcèlement, ont disparu des écrans, comme si elles n'avaient existé que pour leur potentiel érotique, que pour leur iconisation et leur objectivisation en tant que proie. A travers cette famille exemplaire, c'est à une petite histoire de la domination masculine au cinéma que s'adonne Frappat, pointant la malédiction qui passe, de décennies en décennies, d'une actrice à l'autre. Elle le fait dans un texte poétique et indigné, mais aussi très affûté et pertinent. Elle a compris que le cinéma, et peut-être la littérature aussi, fonctionnait par images obsessionnelles, par influx nerveux : en revenant ainsi sans cesse sur les mêmes motifs marquants, en fouillant jusqu'à la folie la symbolique des images, des détails de la vie de ces trois actrices, elle écrit un texte obsédant, très visuel, et très personnel à la fois. Et nous offre par la bande une attaque en règle contre le comportement de Hitchcock, en même temps qu'un hommage à son cinéma de motifs et de fantasmes. Excellent livre tout d'intelligence.