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Mon péché mignon depuis toujours : les films sur les écoles de théâtre, lieu ô combien fantasmatique pour moi, jusqu'à ce que je rentre dans l'une d'elles et me rende compte que ça consistait surtout à suivre des cours de respiration ventrale en chaussettes avec une vieille prof allumée. Bruni Tedeschi a d'autres souvenirs, elle, mais il faut dire qu'elle a été dans l'une des plus célèbres : l'école des Amandiers, dirigée par Patrice Chéreau et Pierre Romans dans les années 80. Elle en ramène ces souvenirs douloureux, drolatiques ou émouvants, qui ressuscitent un temps oublié où faire du théâtre, pour la poignée de jeunes élus parvenant à pénétrer le sacro-saint sanctuaire, c'était un sacerdoce, un acte sacré, un don total de sa personne, quitte à se brûler les ailes. Et plus d'un se les a bien cramées. Entrée donc dans l'école pour une suite de saynètes qui vous font passer par un tourbillon d'émotions, parfois avec une force impressionnante, parfois avec un ridicule achevé. C'est Bruni Tedeschi, quoi, géniale et énervante, pathétique et grandiose ; son film est à son image, bancal, cabossé, parfois exalté comme un Zulawski sous amphète, parfois lumineux et ravageur.

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La première chose qui saute aux yeux, c'est que le film ne traite absolument pas de théâtre. On ne saura rien de la méthode-Chéreau, du lent apprentissage de ces jeunes gens. C'est tout de même étonnant que la réalisatrice n'ait gardé comme souvenirs de ces années-là que des histoires de cul ou de fous-rires avec les copines. Le film se concentre en effet sur le groupe, avec comme but de montrer comment il se constitue autour de la pratique du théâtre, comment les sentiments qu'on leur demande d'exalter sur scène débordent sur leur vie privée ; d'autant plus dans les années Sida, et d'autant plus sous la férule de ces deux profs singuliers, tout aussi drogués et avide de sexe que leurs élèves, à la fois manipulateurs pervers et génies. Rien ne transparaît donc des cours, pratiquement rien de la scène non plus ; par contre, on a une série de séquences consacrées à la vie sentimentale de nos jeunes gens, depuis le concours d'entrée jusqu'à leur première représentation en public, leurs doutes, leurs humiliations (Chéreau n'est pas un tendre). Bruni Tedeschi se concentre surtout sur Stella (son double) et Etienne, couple qui a fait de l'exaltation son mode de vie : elle pleure du début à la fin du film, lui se drogue et crânouille. Je disais que le film est parfois énervant : il l'est dans le jeu des deux acteurs. Ce n'est pas qu'ils soient mauvais, mais leur rôle est très agaçant, et il y a dans leurs douleurs et leurs airs de divas quelque chose qui gave, un ton bourgeois qui donne envie de leur filer des claques. La réalisatrice adore ce genre de caractère : le début du film qui voit défiler une brochette de jeunes candidats à l'école tous plus écorchés vifs l'un que l'autre, m'a pour ma part fait rire, et j'aurais envoyé tout ça à leurs études. Mais ce sont les candidats qui seront pris pour l'école, et Bruni Tedeschi semble fascinée par ces jeunes qui hurlent du Racine en s'arrachant le cœur. Bon autres temps, autres mœurs. Cet excès fera souvent plonger le film dans le ridicule achevé : la scène où la jeune fille apprend un deuil au téléphone, injouable et de fait toute pourrie, est symbolique de l'image que la cinéaste se fait du bon acteur : un gars (ou une fille) qui hurle en s'arrachant les cheveux et en se roulant par terre.

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Mais à côté de ça, elle réussit quelques scènes vraiment bouleversantes. Elle capte l'air du temps avec beaucoup de force, et ce n'est pas seulement grâce à la bande-son riche en morceaux de l'époque, pas seulement grâce aux costumes. C'est grâce à la précision du dessin des personnages, qu'elle restitue avec énormément de finesse. Notamment Chéreau et Romans, qu'elle n’épargne pas, et qui sont là dans toute leur vérité humaine. Les élèves eux aussi sont parfaits, drôles, variés, surprenants, et capés par une troupe de jeunes comédiens excellents. Le film atteint une vraie grâce quand il se déploie dans les scènes les plus intimes : une élève qui se fait humilier en public par le prof, une dispute entre deux garçons qui convoitent la même fille, un discours de Chéreau sur l'abnégation que doit endurer le comédien, le détail de cette assistante débordée ou de cet appariteur gentil, quelques gestes magnifiques (le plus beau : Chéreau qui pousse doucement une élève en pleurs dans la lumière de la scène : splendide moment suspendu qui, là, fait comprendre vraiment ce qu'est le théâtre, le mélange de confiance en l'autre et d'autorité que ça suppose). Dans tous ces moments-là (et plein d'autres), le film est magnifique, juste, très émouvant. Le regard de Bruni Tedeschi est volontairement flou, on ne sait pas trop ce qu'elle pense réellement de ces deux profs déclavetés, de ces élèves too much qui jouent à coucher ensemble alors que le Sida rôde, du bénéfice qu'elle a tiré de cette histoire d'amour torturée avec un drogué. On peut trouver que c'est un peu ambigu, guère aimable, qu'elle manque de recul par rapport à tout ça. Mais quand elle atteint à la magie et à la grâce, ce qu'elle fait à plusieurs reprises, on adore cette chronique des temps perdus.