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Une réputation catastrophique suit ce film, qui serait un des pires Chabrol. Même si ce n'est pas complètement faux, je trouve que c'est injuste : il y a beaucoup de choses intéressantes dans La Décade prodigieuse, fors une photographie dégueulasse (les années 70...), un scénario lourdement psychologique et des acteurs un poil en roue libre. L'internationalisme de la distribution a joué des tours à Chabrol, qui mélange monstres sacrés et jeunes filles en fleurs, egos surdimensionnés et artisans modestes, et le déséquilibre handicape le film. Et Gégauff en fait trop à l'écriture, renchérissant dans ses démonstrations freudiennes appuyées, et finit par rendre tout ça irréaliste au possible. Au centre de l'échiquier donc, un patriarche égocentrique, capricieux et surpuissant : Théo van Horn (Orson Welles) fait la loi dans sa luxueuse demeure xanaduesque. Sa femme Hélène (Marlène Jobert) est soumise, plus terrifiée d'ailleurs que réellement éprise ; son fils Charles (Anthony Perkins) pète les plombs devant l'autorité paternelle, et compense en fabriquant d'énormes statues de pierre et en se réveillant de temps en temps, les mains pleines de sang, ayant tout oublié de ses activités... C'est lui d'ailleurs qui fait appel au seul être a priori sensé de cette histoire, son ancien prof Paul Régis (Michel Piccoli), qu'il invite dans les lieux pour observer le maître et tenter d'aider le fils dans sa dérive. Paul apprend très vite que Charles et Hélène entretiennent une relation amoureuse, et qu'un mystérieux maître-chanteur menace de tout dévoiler au barbu dictateur Van Horn. Un polar s'organise autour de cette famille toute borgnole, polar dans lequel Paul va de plus en plus s'enfoncer, frôlant le danger, la folie, la mort...

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Marrant de voir comment Chabrol, en vrai cinéphile, joue avec le passé cinématographique de ces acteurs. On a là le Perkins de Psycho, celui qui joue comme personne les psychopathes border-line ; on a le Welles cabotin et puissant des grandes tragédies shakespeariennes, ainsi que Charles Foster Kane, assis sur un empire dont il refuse de voir les lézardes ; on a le Piccoli intello de Godard ou Buñuel. Le cinéaste fait bouillir tout ça dans la marmite d'un thriller vénéneux parfaitement improbable, qui n'a pas l'air d'ailleurs de l'intéresser beaucoup plus que ça. Plan tordus à l'excès, crises d'hystérie d'un Perkins pour le coup très mauvais, zooms acrobatiques et ambiances délétères sont les recettes de ce film qui semble peu à peu gagné lui-même par un certain ennui. Très ambitieux au départ, Chabrol laisse petit à petit son bazar s'enfoncer, et il n'en ressort que quelques qualités, pourtant bien là : un Piccoli intéressant, qui partant de son personnage habituel, se met à vriller, montrant l'acteur dans un registre inattendu ; des atmosphères assez étouffantes induites par ce décor intéressant et la musique très contemporaine de Jansen ; une partie polar bien menée qui montre un cinéaste qui, quand il délaisse ses théories freudiennes usées, se montre très gourmand du genre ; et un vrai sens de la tragédie, amenée par Marlène Jobert qui prouve une nouvelle fois qu'elle n'est pas qu'une simple oie blanche à beau cul. Bon, voilà, on est très loin du chef-d’œuvre, mais il ne faut pas trop faire la fine bouche devant la chose, qui a de toute évidence été lestée par la mégalomanie de son interprète principal.

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