Sans titre

La corruption, la violence, l'impossibilité à avorter, l'inculture de la population, on ne peut pas dire que Mungiu s'épargne pour nous présenter la face la plus riante de son bon pays, la Roumanie. Le voilà de retour avec un film bien dans sa veine, puisqu'il s'intéresse cette fois-ci au racisme, dans une région où l'inter-ethnicité est de mise. Dans un petit village où Hongrois et Roumains, vaille que vaille, cohabitent, l'arrivée d'une horde de Sri-Lankais (ils sont 3) engagés par la boulangerie industrielle du coin met le feu aux poudres. Le chaos menace, et la gérante de ladite boulangerie, Csilla, doit faire face à un choix : soit rester droite dans ses bottes et maintenir les pauvres gars à leurs postes ; soit les renvoyer, renoncer aux subventions européennes et retrouver la clientèle de bouseux bas-du-front qui fait marcher son commerce. Le film se déroule avec ce personnage au centre, en même temps qu'un homme, Matthias, de retour au pays après un pétage de plomb dans son abattoir allemand, et qui tente de louvoyer entre sa femme, son fils tourmenté par des visions de pendus, son père qui sucre les fraises et son attirance pour Csilla. Le gars est clairement pas très fin, brut de décoffrage, politiquement flou, alors que Csilla, de gauche, ouverte, végétarienne et légèrement bobo, représente son opposé : que peut-il advenir entre les deux ?

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La Roumanie telle que la représente Mungiu dans R.M.N. est contemporaine, moderne, loin des clichés habituels. Elle est poreuse aux événements extérieurs, a avalé le concept d'internationalisme... seulement voilà : elle coince à propos de ces trois pauvres bougres. Cette minuscule étincelle fait renaître une haine atavique qui explose lors d'un superbe plan-séquence soigneusement cadré, une réunion dans la salle des fêtes du coin, où les opinions les plus extrêmes s'opposent, où la crétinerie inhérente à l'Homme se fait jour. Plan d'autant plus extraordinaire qu'en son centre se tient notre petit couple désaccordé, et qu'au gré des discussions toute une symphonie des sentiments, secrète et indicible, se déroule. Autour d'eux, les gens hurlent, s'invectivent, le monde joue à la politique, mais au milieu une autre musique se joue, superbe long moment qui constitue le sommet du film. Si bien qu'on ne sait pas trop si R.M.N. parle de la désorientation d'une Europe qui a du mal à s'ouvrir et à devenir réellement unie, ou d'un homme qui lutte contre lui-même. Cet intéressant va-et-vient entre Histoire et histoire est très bien tenu, la politique débordant sur l'histoire d'amour, celle-ci imprégnant à son tour celle-là. Loin du cynisme et du désespoir, Mungiu cadre sa petite communauté dans une mise en scène esthétique, souvent très belle, qui donne la bonne part aux paysages, comme dans un western (ou comme dans un Nuri Bilge Ceylan auquel on pense parfois). Ce village devient une image du monde entier, au sein duquel Csilla et Matthias semblent perdus. Très bien écrit, faisant confiance au spectateur pour décrypter les pans de vide du scénario, jonglant avec finesse entre les différentes langues parlées, le film est constamment intelligent. Dommage que Mungiu, sûrement parce qu'il ne savait pas comment conclure, nous donne une fin mystérieuse, incompréhensible, et qui joue franchement au petit malin. A part ce final décevant, on a là un ample film très maîtrisé, peut-être un peu plus classique que ce que le cinéaste nous a donné d'habitude, mais passionnant.

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