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25 ans plus tard, voici l’inespérée 3ème saison du chef-d’œuvre de Von Trier, louée soit la télévision. Inutile de dire que je l'attendais comme le Messie, cette série étant peut-être ma préférée au monde, et le retour tardif des grands cinéastes sur leurs pièces-maîtresses ayant déjà donné quelques étincelles (la géniale dernière livrée de Twin Peaks, à laquelle on pense forcément). On avait laissé nos pensionnaires du Riget Hospital quelque part dans la quatrième dimension lors du final complètement barré de la saison précédente. Cette nouvelle mouture joue en même temps sur un reset total, sur une continuité et sur une habile mise en abîme. Lors donc voici la nouvelle génération de petite vieille télépathe, d'infirmier servile, de médecin-chef nationaliste et de chirurgiens colériques, desquels on retrouve avec bonheur les petitesses et les ridicules. Von Trier reprend les mêmes, change les acteurs (mais pas tous) et recommence avec ses intrigues à la fois politiques, sociales et ésotériques sur fond de science et sur lit de superstition. Rappelons que l'hôpital est construit sur un lit bien funeste, et que les forces occultes vont à nouveau se réveiller, mais alors bien comme il faut, dans ce nouvel opus qui commence sur les chapeaux de roue : une petite vieille est attirée par le lieu, autant par sa propre vision des saisons passées que par le sentiment que s'y déroulent des choses pas nettes. Elle va passer son temps à explorer les couloirs et les sous-sols de l'établissement, la plupart du temps pendant ses crises de somnambulisme, et découvrir que l'enfant étrange du passé (immarcescible Udo Kier) n'est peut-être pas tout à fait mort, et que les fondements du Riget sont peut-être plus hantés que prévu.

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En parallèle, on suit les affres de maints personnages : un nouveau chirurgien, suédois, qui se heurte encore une fois aux mœurs danoises et tombe dans l'activisme armé ; un directeur adepte des pois congelés et obsédé par une malade qui lui dit bonjour tous les matins ; une infirmière procédurière qui fait tout pour faire tomber son collègue pour harcèlement sexuel ; un duo d'employés à la vaisselle assez improbable (exit les mongoliens, bienvenue aux handicapés physiques et aux robots mal réglés) ; un médecin colérique toujours fumasse ; une simplette adepte des jeux de cubes ; le Diable lui-même (Willem Dafoe, dans ses pantoufles) venu créer le chaos dans les lieux etc etc. Un bien beau défilé de tronches qui se croisent dans cet hôpital, nous faisant passer sans transition d'une grotesque farce excessive à des atmosphères inquiétantes, de la critique sociale frontale à l'ésotérisme le plus complet. Le tout sous le regard goguenard de Von Trier lui-même, qui vient conclure chaque épisode de quelques sentences sybillines (il n'apparaît pas physiquement ce coup-ci, trop "diminué", mais son esprit et sa voix sont bien là). On reconnaît entre mille sa patte, et il retrouve avec bonheur, après quelques films plus "ordonnés", son style de l’époque, assez branché "Dogme" : caméra à l'épaule, cadrages arbitraires, direction d'acteurs vers le clownesque, mélange des genres, univers complètement branque, usage du mauvais goût en toute innocence...

Sans titre

Avec l'âge, on pourrait croire que le bon maître a perdu de son affûtage. Dès les premières secondes, on voit bien qu'il n'en est rien. L’humour noir toujours bien en place, l'ironie mordante toujours en marche, le compère nous tricote un film constamment surprenant, drôle et ravageur, malaisant et foutraque, le genre d'OVNI qui a toujours été sa marque. C'est ici dans la veine des Idiots ou du Direktor qu'il se balade, et ça fait du bien de retrouver le compère dans cet univers-là, après les ambiances mortifères et délétères de ses derniers films. Bon, tout n'est pas bon jusqu'au bout : le dernier épisode est le plus faible, von Trier ne parvenant pas à garder la mesure, et enchérissant un peu trop dans les effets, surtout ceux grand-guignolesques. Quand il se perd dans son conte mystique, il peut paraître trop sérieux, trop symbolique. De même il laisse quelques bonnes idées en plan (la malade amputée suspendue entre deux étages), peu soucieux finalement de son scénario dans son ensemble, mais plus préoccupé par les séquences en elles-mêmes. Mais malgré ces défauts, reconnaissons qu'on est là face à un objet sidérant, véritable déclaration de guerre à toutes les séries sages et traditionnelles que nous propose la télé, à une vraie proposition artistique, chose devenue bien rare de nos jours. Qu'une plateforme accepte de passer ce genre de choses aujourd'hui me rassure sur l'état du monde, en tout cas. (Gols 12/11/22)

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Grande régalade en effet que ces retrouvailles totalement inattendues, vingt-cinq ans après, (diable !), avec cette série du Lars des grands soirs. Notre cinéaste danois marche-t-il volontairement ainsi, en signant son retour tardif, dans les pas de Lynch ? Le fait est qu'on ne peut encore une fois s'empêcher de voir dans ce troisième volet quelques clins d’œil au maître avec notamment cette séquence de rêve/cauchemar qui se déroule dans une pièce où se promène un "nain" (l'étrange créature-narratrice en charge de la vaisselle), avec ces personnages totalement déclavetés (la gonzesse sur son fauteuil roulant ferait parfaitement la paire avec la femme à la bûche), avec ce monde qui présente autant de doux rêveurs que d'êtres malveillants. On retrouve aussi bien le petit goût très moqueur de von Trier (ces éternelles piques entre Suédois et Danois) que cet imaginaire totalement débridé (cette tête énorme qui gît dans les marées), absurde (cet obsédé des petits pois congelés), proprement délirant (l'avocat suédois dans les chiottes ou encore l'obsession de ses compatriotes pour les jantes de Volvo... l'urne Tetra Pak est également un grand moment). On reconnaît le ton également très pince sans rire, très grinçant, pour ne pas dire très provocateur du cinéaste (les multiples allusions au nazisme... et cette étrange mission Barbarossa...), un cinéaste qui n'hésite pas non plus au passage à s'attaquer à des sujets un peu plus contemporains (ce pauvre docteur suédois qui, quoi qu'il fasse, se retrouve accusé de harcèlement sexuel... Si on condamnait les hommes à chaque fois qu'ils imaginent la moindre petite dérive sexuelle, l'ensemble des mâles, dit-on, passerait sur le billot... Ciel !).

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On saute, au cours de ces cinq épisodes pleins comme un œuf, de saynète en saynète (des saynètes qui nous font souvent tressauter, d'ailleurs, avec ces petits effets de montage cut), en se fendant la pipe à chaque misère subie par notre Suédois, en admirant la stratégie de son chef pour arriver à ses fins (l'escalade de l'immeuble, tout de même), en s'enfonçant chaque fois un peu plus dans les tréfonds de ce bâtiment bâti sur ces sables mouvants... Triomphe de la gloriole, triomphe de la pensée, triomphe du mal ? On ne sait trop jusqu'au bout ce qui va advenir de chacun de nos personnages mais on se régale, disais-je, devant chaque dérapage (pistolet à eau ou a plomb ?), chaque voyage en Absurdie (ce coeur immense qui renferme... une surprise), chaque petite trouvaille à la con made in sweden (mettre le feu avec des Kapla, foirer la construction de chaque meuble Ikéa...), chaque gag même un peu lourdingue (ce comité de "sages" composés de vieux croutons totalement à côté de la plaque...)... A suivre, évidemment, toute affaire cessante (Shang 15/11/22).

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