9782226475602,0-8616346L'Inconduite se fait dézinguer un peu partout par la critique, mais moi il m'a bien emballé, que voulez-vous ? Comme dans La Maison, le précédent livre de Becker, il sera surtout question de cul dans ce roman, et comme dans La Maison, cet important sujet sera décliné en tableaux qui démontrent tous une pertinence, une intelligence, une connaissance parfaite des hommes et de leurs petits stratagèmes, et une belle lucidité sur l'auteur elle-même. Nombriliste, auto-centrée, bourgeois, superficiel, oui, le livre est tout cela ; mais il démontre surtout un caractère unique, une façon très originale et personnelle d'envisager le sujet éternel des relations homme/femme. On en ressort en tant que mec pas mal étrillé, renvoyé systématiquement dans les cordes par une auteur qui n'a plus grand-chose à apprendre de ce côté-là ; mais en même temps on en ressort plus fort par cette tendresse et cet amour immodéré qu'elle éprouve pour nous. Qui aime bien châtie bien, comme disait ma grand-mère : nous sommes de pauvres types dès que nous avons en tête de nous taper une nana, mais cet exposé ordonné des travers des hommes est aussi une belle déclaration d'amour d'une femme qui ne vit que par leur regard, que pour leur plaire, qui ne peut pas vivre sans eux, qui a consacré toute sa vie à les séduire pour assouvir son appétit sexuel (qu'elle a important) et son immense besoin d'amour.

Sortie de son bordel allemand qu'elle avait évoqué dans son roman précédent, Emma se retrouve mère d'un enfant, et un peu perplexe par rapport à son couple. L'amour et le désir n'y sont plus trop, quoi. Elle part donc à la chasse aux hommes, dans une fuite éperdue vers ce besoin impossible à rassasier de sexe et surtout de séduction. Se taper un inconnu dans un jardin public, sucer en catimini un touriste rougeaud, organiser des scénarios libertins tous les quatre matins, c'est bien joli, mais la belle commence à se poser des questions : d'où vient qu'elle est toujours l'objet de fantasme parfait, la petite pointe d'excitation qui va faire frémir les pénis, mais qu'elle se sent toujours mal-aimée, instable, en manque ? Quelle est la part de l'amour dans cette vie toute de désir qu'elle s'est construite et à laquelle elle participe avec gourmandise ? Avec un grand sens de l'auto-dérision, elle raconte ces aventures sexuelles dans laquelle elle s'investit peut-être un peu trop, pointant la désolation de ces hommes, tous les mêmes, qui bloquent sur son cul mais oublient de la satisfaire pleinement, d'accéder à sa demande ultime d'affection, de reconnaissance. Ça pourrait être affreusement prétentieux et vain... et ça l'est parfois, ne nous le cachons pas. Becker est agaçante avec ses auto-fictions égotistes et ses mises en scène érotiques où elle se montre souvent sous son meilleur jour (la femme fatale qui décrypte la psyché et la libido masculines). Mais elle parvient à contenir ce défaut dans son propre roman, à jouer même avec : certes, on est là dans l'auto-fiction la plus gavante, mais c'est transcendé par un ton confondant de personnalité. Becker aborde les choses du sexe comme jamais personne avant elle, avec une frontalité et une honnêteté totales, avec une joie et une crudité qui font plaisir à voir, mais aussi avec une acuité toute contemporaine. Chaque geste de cette courtisane, chaque mot de ses amants, chaque situation, chaque micro-comportement est scruté et décrypté par la belle, qui les malaxe pour en faire la pâte de son livre : un texte assez tourmenté sur la quête éperdue de l'autre, dont elle a compris que pour sa part, elle passera par les voies du sexe faute de mieux. Un regard très singulier sur nos contemporains et leurs protubérances.