cover-9782072900426C'est toujours pareil, dès qu'il y a un livre qui me semble avoir ses chances pour le Goncourt, dans la foulée, pam, il disparaît des listes. Bon, je n'irai pas non plus jusqu'à dire qu'on tient là le livre de l'année (y a Céline, comme on dit j'ai piscine), mais il serait également fort mesquin de dire qu'on a pas pris un plaisir certain à lire cet ouvrage entre deux marches réunionnaises (dont une qui faillit m'être fatale, mais le bison Shang est pugnace). De quoi s'agit-il ? Sabolo, avec au départ un petit air de ne pas trop vouloir y toucher, décide de se lancer dans un livre qui traiterait d'Action directe, ce groupuscule terrorisant qui agit à la fin des années 70 et au début des années 80, et, en particulier, de certaines de ses figures les plus médiatisées à l'époque (deux jeunes donzelles en particulier, dont une est encore vivante). Méthodiquement, ou non, on sent que Sabolo se prend peu à peu au jeu de la documentation, lisant et relisant les ouvrages traitant de l'époque ou consultant les magazines d'alors comme Paris-Match. Elle lit, peine à vraiment se mettre à son livre, mais creuse son sillon, finit même par rencontrer certaines personnes, certains acteurs de cette organisation... l'on sent que plus elle se penche sur son sujet, plus elle côtoie ses personnes, plus elle touche du doigt un certain "état d'esprit" à défaut de connaître la vérité, toute la vérité... La belle idée de l'ouvrage est de faire preuve à la fois d'une certaine empathie, à armes égales, envers les victimes comme envers les personnes de l'organisation (si on ne peut justifier un meurtre, quel qu'il soit, on peut au moins essayer de voir ce qui pouvait motiver les personnes responsables de cet acte condamnable) mais aussi, en parallèle, sobrement, d'évoquer sa propre vie, ses propres tourments, ses propres manques, sa petite vie clandestine à soi... Cela peut paraître un peu facile, mais toute la finesse de Sabolo est de le faire avec une grande intelligence, en tissant des liens qui n'ont jamais l'apparence de grosses ficelles mais qui révèlent une troublante symétrie - la vie clandestine de son père (dans le business) ou de sa mère (dans ses amours) n'étant pas les moindres. En narrant ces deux histoires parallèles, celle d'un groupe dissolu, celle de sa famille éclatée, Sabolo évoque également en passant certaines thématiques pas inintéressantes en soi : les souvenirs que l'on déforme, la fidélité à une cause (et ce que cela implique de conviction, à vie), le sens de la solidarité (et ce que cela implique quand on se retrouve accusé, condamné), et ce putain de passage du temps qui ne gomme jamais vraiment certains actes... On se dit, enfin, qu'on ne traitera point ici de viol ou d'inceste (oups, merde, j'espérais trop vite... mais fi), on se dit, hum, au moins, qu'on assistera point ici à un simple déferlement de plaintes personnelles, vu que cette vie sera traitée en simple complément, "au regard", du sujet principal : une belle approche, pleine de tact, de discernement, de lucidité d'une organisation pour le moins obscure et un bel éclairage, sincère, sur la vie troublée de l'auteure. Prenant, pour le moins. Mais perdant.