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Abel Gance fait dans l'apocalypse, on n'en attendait pas moins d'un réalisateur qui adore à ce point le lyrisme et les grands spectacles. On est aux premiers balbutiements du parlant, et déjà Gance montre son talent pour s'extirper du muet tout en rappelant sa suprématie visuelle : à cheval entre une poétique ancrée dans le muet et un cinéma plus moderne, déjà presque bavard, il nous trousse une fable politique parfaitement spectaculaire, alliant un évident talent plastique à une intéressante expérimentation sonore. Le film est pourtant en grande partie raté ; est-ce dû aux aléas de la production, qui visiblement coupa une bonne moitié du film ? à un léger malaise devant l'avènement du parlant, qui enferme un peu le maître ? ou simplement à une certaine tendance à la mégalomanie, trop pesante ici ? On ne sait pas trop, mais à l'exception des 20 dernières minutes, où on retrouve bouche bée les délires visionnaires du réalisateur de Napoléon, on soupire bien souvent devant les approximations de jeu, les scènes fades, le scénario très appuyé ou les effets visuels légèrement ringards de cette Fin du Monde. On ne peut pas toujours être au top.

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Quand Martial Novalic découvre qu'une comète va heurter la terre dans une poignée de jours, il sépare la société en deux : d'une part les incroyants, constitués autant de climato-sceptiques que de débauchés voyant là une occasion de griller la chandelle par les deux bouts et de partouzer gaiement ; d'autre part les sages, qui décident de mourir dans la dignité et de créer dans les dernières minutes de l'humanité une société enfin unifiée et pacifiée. Dans un tel contexte, inutile de dire que les divergences d'opinion se transforment en foire d'empoigne que les fake-news vont bon train, et que les caractères totalitaires se font jour. Les femmes, elles naviguent à vue d'un cap à l'autre (symbolisés par les deux frères Novalic), notamment la belle Geneviève, partagée entre la droiture de l'un et le glamour de l'autre. Cette histoire personnelle va déborder sur la catastrophe générale, dans un habile jeu de grande Histoire qui se mêle à la petite. La dernière bobine, la plus réussie donc, nous montre la fameuse comète se rapprocher inexorablement de la terre, et l'humanité réagir à sa fin, et c'est une débauche de montage effréné, de plans tarabiscotés, de mouvements d'appareil compliqués et de sons stridents. On apprécie bien le spectacle, persuadé qu'on va avoir droit pour la première fois au cinéma à une apocalypse digne de ce nom, et convaincu du style de Gance pour nous la faire éprouver pleinement.

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Avant ça, malheureusement, il aura fallu se fader des scènes tellement solennelles et grandiloquentes qu'elles semblent chargées de poids en fonte. Trop lent (l'héritage du muet), trop bavard (les hésitations du parlant), le film étale sa théorie comme d'autres feraient une conférence politique, avançant lourdement les arguments, appuyant sans esprit sur les sentiments. Porté par des acteurs (Abel Gance lui-même en tête) grimaçants en-dessous de tout, mélodramatiques à mort, théâtraux comme c'est pas possible, le film travaille sur un faux rythme bien pesant, et annonce si lourdement ses intentions que ça en devient comique. Pris dans la théorie et dans la description de personnages de méchants très binaires, Gance oublie son génie à l'entrée, fait des scènes fades et sans esprit, se gardant dirait-on pour la fin. C'est bien le comble qu'un tel cinéaste finisse par faire un film banal et sans saveur.

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